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Publié par Michel Gurfinkiel le 22 janvier 2020

En 1920, les Britanniques inventent l’Irak moderne, au profit de Fayçal al-Hashemi, un prince venu du Hedjaz. C’est avant tout l’œuvre d’une femme, l’archéologue Gertrude Bell.

L’Irak moderne est né voici cent ans, au début des années 1920. Par la volonté des Britanniques, qui l’ont arraché aux Ottomans. Mais aussi à travers les efforts et les rêves d’une archéologue, Gertrude Bell.

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Ce pays a été l’un des berceaux de l’humanité et le foyer d’immenses civilisations :  Sumériens, Chaldéens, Assyriens, Perses achéménides, Parthes, Perses sassanides, califat abbasside. Mais en 1900, la Mésopotamie ou « Basse Terre » (c’est le sens premier du mot arabe Iraq, emprunté au persan) n’est plus que l’arrière-cour d’un Empire ottoman qui lui-même se désagrège : un territoire pauvre, peu peuplé (deux à trois millions d’habitants), enclavé entre les montagnes et le désert. Il n’intéresse guère que les archéologues et les sociétés bibliques.

Mais les choses commencent à changer entre 1900 et 1914, avec la mise en place d’une alliance de plus en plus étroite, sinon d’un protectorat, entre l’Allemagne et l’Empire ottoman, et la construction, grâce à des investisseurs allemands,  d’un train reliant Constantinople à Bagdad : la Mésopotamie devient un axe de progression des Empires centraux vers l’Orient.

Et puis il y a le pétrole.  Les prospections, commencées dès 1888, ont commencé à donner des résultats. On sait que des gisements importants se situent dans le sud du pays, en prolongement des gisements persans, découverts en 1909, et dans le nord, entre Kirkouk et Mossoul (le premier forage réussi, à une profondeur de 1521 pieds, aura finalement lieu à Kirkouk en 1927).

Conformément à ses accords d’alliance avec l’Allemagne, la Sublime Porte entre en guerre contre les Britanniques, les Français et les Russes dans les derniers jours d’octobre 1914. La première réaction de Londres est d’assurer la défense de ses possessions du golfe Persique, en s’emparant du port ottoman de Bassorah. C’est l’affaire de deux semaines. Il n’est pas question, à ce moment, de conquérir la Mésopotamie elle-même.

Mais la facilité même avec laquelle l’opération a été menée conduit le commandant en chef de l’armée des Indes, Sir Beauchamp Duff, à aller plus loin, sans en référer à ses supérieurs. En mai 1915, un corps expéditionnaire prend le contrôle du Chatt el-Arab, où le Tigre et l’Euphrate finissent par se confondre avant de se jeter dans la mer. En juillet, les Britanniques ont atteint Nassiriya, et en septembre, Kut. Ensuite, tout dérape. Les fièvres, fléau éternel de ces régions marécageuses, ravagent le corps expéditionnaire, composé en majorité de troupes indiennes. Le ravitaillement est irrégulier, la logistique improvisée. Des irréguliers arabes harcèlent les envahisseurs dès que ceux-ci s’écartent des voies d’eau, principales lignes de transport et donc de pénétration.

En novembre 1915, le général Charles Townshend est encerclé à Ctésiphon, à quarante kilomètres au sud de Bagdad. Six mois plus tard, en avril 1916, il capitule. Treize mille prisonniers anglo-indiens sont conduits dans des camps de fortune, en Anatolie. Beaucoup vont y périr.

Le War Office n’a donc plus le choix. Abandonner la Mésopotamie, ce serait permettre aux Turcs et à leurs alliés allemands, déjà vainqueurs aux Dardanelles, de s’emparer de la Perse, voire de l’Asie centrale, et de menacer les Indes. Le sort de la guerre pourrait en être changé. On dépêche donc sur place un second corps expéditionnaire, beaucoup plus puissant : trois cent quarante mille hommes, de l’artillerie lourde, des avions et même des gaz asphyxiants. Cette fois, les Turcs ne sont plus de taille. La nouvelle bataille commence en décembre 1916. Quatre mois plus tard, en mars 1917, les Britanniques prennent Bagdad. Mais il leur faut un an de plus pour atteindre Mossoul, en mars 1918.

La Mésopotamie conquise, qu’en faire ? C’est ici qu’une femme intervient.

Elle s’appelle Gertrude Bell, elle a été belle. Ses photos de jeunesse révèlent une sorte de Nicole Kidman au nez retroussé, aux yeux audacieux, à la bouche serrée. Née en 1868 dans une famille riche et cultivée, elle a été admise à Oxford dès l’âge de quinze ans. A vingt ans, chargée de diplômes, elle effectue son premier « Grand Tour » en Orient : Constantinople, d’abord, puis Téhéran, où elle apprend le persan et traduit en anglais les œuvres du poète médiéval Hafiz. Ses voyages ultérieurs la conduisent en Italie, en Grèce, en Roumanie, puis à nouveau  en Orient : la Syrie, la Mésopotamie, le désert d’Arabie, l’Inde.

Elle passe bientôt des années entières entre Damas et Bagdad, vit sous la tente avec les Bédouins, maîtrise l’arabe littéraire et dialectal. Entre deux livres (elle en écrira plus d’une vingtaine au total, sans compter ses journaux intimes et sa correspondance, publiés après sa mort ), et des aventures amoureuses qui finissent toujours mal,  elle se passionne pour l’archéologie et finit par faire en 1909 une découverte majeure en Mésopotamie : Ukhaidir, un palais de l’époque sassanide, préservé dans les sables.

Mais Gertrude Bell se pique également de politique : en liaison avec l’Arab Bureau du Caire, que dirige un autre archéologue, David Hogarth, à partir de 1914. A la fois centre de recherches militaires, think-tank géopolitique et officine d’espionnage, ce service est composé presque exclusivement de clones masculins de Gertrude : des aventuriers de très bonne famille, éduqués à Oxford et Cambridge, frottés d’orientalisme, – et dénués de préjugés religieux ou moraux.

Hogarth « adore » Miss Bell, qu’il a rencontrée sur des chantiers en Assyrie. Le capitaine Thomas Edward Lawrence, qui a fait sa connaissance en 1911 sur d’autres fouilles, ne parvient à la trouver jolie (« Encore qu’avec un voile… »), mais est subjugué par son style de « reine du désert »  et sa connaissance encyclopédique de l’histoire et des coutumes des Turcs, des Persans et des Arabes. Serait-il exagéré de dire que lorsqu’il se travestira  lui-même en Bédouin, ce sera un peu pour lui ressembler ? Bell, de son côté,  écrit  : « J’ai donc rencontré cet intéressant jeune homme, nommé Lawrence, qui  sera sans doute un jour un grand voyageur. Il attendait mon apparition depuis un bon moment… »

En revanche, un autre aristocrate orientaliste ami des précédents, Sir Mark Sykes – l’home qui négocie en 1915 avec le diplomate français François Georges-Picot des accords secrets sur un éventuel partage de l’Orient ottoman -, n’a pas de mots assez durs sur cette « damnée cinglée de Miss Bell ».

Pour mettre en place la nouvelle Mésopotamie en 1918, Hogarth se tourne vers elle. Elle parlemente avec les chefs de tribus, tient salon à Bagdad pour rallier la bourgeoisie, publie un journal en arabe, arbitre les différends, rédige des décrets et des lois à la demande du haut-commissaire britannique, sir Percy Cox. Un rôle de quasi-chef d’Etat : « Al-Khatun » (« la Noble Dame »), disent les Arabes,  ou « Umm al-Mumminin » (« la Mère des Fidèles »).  Ou plutôt une régence : puisque le but ultime qui lui a été attribué est d’installer l’émir Fayçal, le deuxième des quatre fils du chérif Hussein, sur le trône de Bagdad.

Fayçal ou  « l’Hamlet arabe » :  un beau prince ténébreux,  aux yeux de braise, en porte à faux entre deux civilisations, l’Orient archaïque dont il est issu et l’Occident moderne dont il a vite maîtrisé les usages, entre des aspirations morales élevées et une pratique politique retorse. Allenby le décrit ainsi, dans une lettre à sa femme : « Vous aimeriez Fayçal. C’est un homme mince, de haute taille, tendu comme un archet. Il a de très belles mains, presque féminines. Quand il parle, il remue sans cesse ses doigts, nerveusement. Mais sa volonté est inébranlable, et ses principes, droits. » Bell, qui est au tournant de la cinquantaine, lui voue une affection mi-amoureuse, mi-maternelle.

Le drame intime de Fayçal, c’est qu’il a évincé son père Hussein, chérif de la Mecque, son père, et son frère aîné Abdallah, moins occidentalisé que lui, pour devenir le « roi des Arabes » par la grâce des Britanniques. Et qu’il a le sentiment que le ciel l’a châtié. Il lui faut près de deux ans de tractations, de l’hiver 1918 au printemps 1920, pour être accepté par un Congrès national arabe réuni à Damas. A peine y est-il parvenu que les Français occupent cette ville et l’en expulsent sans trop de ménagement.  Il ne lui reste plus que l’Irak, région qu’il tient pour « sauvage », et où la population, restée en fait fidèle à la Turquie, ne veut pas de lui.

Getrude Bell s’ingénie à calmer ses doutes et ses remords. Elle prend le thé avec lui tous les jours, l’emmène excursionner au milieu de ruines babyloniennes, tente d’éduquer ses femmes (« Impossible… des brutes… ») ou du moins ses filles, choisit le mobilier de son palais. Elle rédige à son intention, jour après jour, des synthèses de la presse européenne et arabe, résume les dépêches officielles britanniques : War Office, Foreign Office, India Office, Colonial Office. Et surtout, mettant à son service l’énorme prestige qu’elle a acquis auprès des tribus, elle le fait finalement élire roi en bonne et dûe forme, le 11 juillet 1921, dans le cadre d’un « gouvernement constitutionnel, représentatif et démocratique ».

Pays en trompe l’œil ? Le nouveau  roi a ses autos, ses avions, sa garde à cheval  aux uniformes victoriens. Mais Vita Sackville-West, amie de Gertrude Bell et de Virginia Woolf, décrit ainsi l’Irak en 1925 : « Le train traverse le désert en ligne droite. Un désert jaune, hideux et aussi plat que la mer, rompu seulement par quelques plaques de sel lépreuses ou le squelette d’un chameau… A une des gares, un panneau indique : Changement pour Babylone. A part cela, il n’y a rien… Bagdad est un fouillis poussiéreux de bâtiments minables, reliés par des rues atroces… »

Gertrude Bell, épuisée, meurt en 1926 d’une surdose de barbituriques.  Fayçal ne lui survit que six ans. La monarchie hachémite irakienne, vite ternie par des coups d’Etat, des massacres de chrétiens, l’expulsion des juifs en 1951, des affaires de corruption, est renversée  le 14 juillet 1958 : le roi Fayçal II, petit-fils de Fayçal Ier, est liquidé à la mitrailleuse dans les jardins de son palais, avec la plupart de ses parents immédiats. La République, depuis soixante-deux ans, aura été pire, en dépit ou à cause de ses richesses pétrolières : de la dictature de Kassem à l’hubris de Saddam Hussein, et de celle-ci à une quasi-colonisation iranienne.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Michel Gurfinkiel .

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