Publié par Gaia - Dreuz le 8 février 2020

Source : Larevuereformee

La justification par la foi seule (sola fide) a été, depuis les écrits réformateurs de Martin Luther, un des chevaux de bataille de la Réforme.

Et voilà qu’en octobre 1999, l’Eglise Catholique romaine et la Fédération Luthérienne Mondiale des Eglises ont signé une « Déclaration commune » sur la justification!

Sujet de reconnaissance pour les uns, de scepticisme pour les autres! En France, un rebondissement se produit : un pasteur de l’Eglise Evangélique Luthérienne, Michel Viot se convertit au catholicisme, considérant cette déclaration commune comme essentielle et suffisante pour susciter sa décision.

Etonnement chez les protestants! M. Viot a-t-il vraiment lu le texte de la Déclaration sans voir qu’elle n’est qu’une toute première étape ? Dans Réforme, Jean Bauberot estime, en termes mesurés, que les textes oecuméniques sont généralement ambigus : le texte luthéro-catholique comme aussi la Concorde de Leuenberg.

La Revue réformée l’a déjà indiqué à propos de la Concorde de Leuenberg (n° 206, 2000/1, 109-112).

Sur la justification par la foi, D. Vaughn, qui a dialogué à ce sujet avec des amis catholiques, analyse, dans les pages qui suivent, la Déclaration commune et en montre la portée.

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Introduction

J’ai visité récemment, en Afrique du Sud, un musée consacré aux immigrants huguenots français, à leur installation dans la région du Cap et à l’évocation de leur foi et de leurs souffrances. Sur un des murs de ce musée était affiché un article de journal dont le titre était: « Protestants et catholiques mettent un terme à 500 ans de dispute ». Cet article relatait, en termes élogieux, la publication de la « Déclaration commune sur la doctrine de la justification de la Fédération luthérienne mondiale et de l’Eglise Catholique », qui a été signée à la fin d’octobre 19992.

Un excellent accueil a été réservé à cette Déclaration qui allait permettre une franche et véritable communion entre l’Eglise Catholique et les Eglises protestantes. Etant ancien catholique romain et ma famille l’étant toujours, je pouvais comprendre le souhait de beaucoup – qui existe aussi chez les « évangéliques » – que cette union se réalise.

Un grand tournant doctrinal s’est-il réellement effectué au sein de l’Eglise de Rome qui l’ait rapprochée des Eglises protestantes et « évangéliques » ?

A) Pourquoi le sujet de la justification par la foi est-il si important ?

Tout d’abord, voyons quelle est l’importance du sujet de la justification par la foi. Martin Luther a dit que cette doctrine était articulus stantis et cadentis ecclesiae, c’est-à-dire l’article par lequel l’Eglise reste debout ou s’écroule. Loin d’être une banalité, cette doctrine revêt une importance majeure car, par elle, au jour du Jugement de Dieu, chacun d’entre nous ou restera debout, ou s’écroulera. Cette doctrine n’est pas un simple sujet de débat entre théologiens; elle pose la question suprême à laquelle tout être humain doit répondre : Comment espérer survivre au jour inévitable du jugement devant le tribunal d’un Dieu absolument saint et juste, là « où tous les pécheurs seront abattus et confondus » ?3 Il s’agit là de rien moins que de notre statut face à Dieu qui est notre juge.

Pour le dire autrement, l’Evangile, le message du salut des pécheurs en Christ Jésus, est le message le plus important et le plus urgent pour toute personne sur notre planète, car « tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu »4. La doctrine de la justification par la foi est l’essence de l’Evangile. Rien ne peut donc être plus important, pour les ministres de l’Eglise de Christ que de comprendre exactement, de saisir véritablement et de prêcher fidèlement la vérité de la justification par la foi.

Pourquoi pouvons-nous affirmer que la vérité de la justification par la foi est le cœur de l’Evangile de Christ ? L’Evangile est, avant tout, un message qui annonce la personne de Christ le Seigneur et son œuvre salvatrice accomplie dans l’histoire, par sa mort au Calvaire et sa résurrection le troisième jour. Il est donc, d’abord, l’annonce de ces faits historiques, comme l’apôtre Paul le dit si bien5. La justification que l’Evangile offre au pécheur repose sur, et dépend de, la réalité historique de ces faits. L’Evangile est, aussi, un message qui annonce comment le pécheur embrasse la personne de Christ et s’approprie son œuvre accomplie dans l’histoire, afin d’être sauvé. Ce comment, c’est la doctrine de la justification par la foi. C’est ainsi que l’Evangile dit que le pécheur est « justifié par la foi »6.

Si nous nous trompons sur le comment de l’appropriation de l’Evangile, nous nous trompons nous-mêmes sur l’Evangile et nous trompons les personnes à qui nous prêchons. Nous les égarons en ce qui concerne le cœur même du message du salut de Dieu, qui annonce ce que le Sauveur a fait et comment nous devons nous l’approprier.

B) Historique de la Déclaration commune luthéro-catholique sur la justification par la foi

Faisons un peu d’histoire pour comprendre l’origine de ce document. Depuis Vatican 2, l’Eglise de Rome est entrée en dialogue avec presque toutes les dénominations protestantes majeures. Dans certains cas, le dialogue s’est poursuivi pendant des années. Avec la Fédération Luthérienne Mondiale, il a abouti à la fin d’octobre 1999, après quatre années de travail, à la publication et à la signature officielle de la « Déclaration commune sur la doctrine de la justification de la Fédération Luthérienne Mondiale et de l’Eglise Catholique ». Chacune des cosignataires a chargé un groupe de théologiens de travailler à l’élaboration du document. Côté catholique, c’est le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, présidé par le cardinal Edward Cassidy, qui a désigné les théologiens.

Le document final élaboré par ces théologiens catholiques et protestants a été présenté au Saint Siège de Rome et aux autorités de la Fédération Luthérienne Mondiale pour examen et approbation. En mai 1999, le Pape Jean-Paul II a approuvé la Déclaration. Du côté luthérien, le document a aussi été approuvé et sa signature par les deux parties est intervenue à Augsburg (Allemagne) les 30 et 31 octobre 1999.

Selon la presse occidentale, ce document marque un point tournant dans l’histoire des rapports entre l’Eglise Catholique romaine et les Eglises protestantes. Cinq cents ans de disputes et de division ont pris fin. Selon la Déclaration Commune elle-même et les commentaires dont elle a été l’objet, un long schisme est arrivé à son terme parce que, des deux côtés, on est arrivé à une compréhension commune et harmonieuse sur les points fondamentaux de la doctrine centrale de l’Evangile : celle de la justification par la foi. Même si les deux signataires avouent qu’il reste des points à discuter, ils affirment que le conflit fondamental entre eux est résolu et que les condamnations officielles prononcées au moment de la Réforme sont désormais enlevées pour ceux qui adhèrent au contenu de la Déclaration Commune.

I. Observations générales sur le document

– La première remarque générale qu’une lecture attentive révèle est que, même si les deux partenaires du dialogue luthéro-catholique se sont accordés sur la formulation du document, c’est-à-dire sur les mots et les phrases, ils ne sont pas toujours d’accord sur le sens de ces mots et de ces phrases. Par exemple, au début du texte, nous lisons :

« Dans la présente déclaration, le terme Eglise est utilisé dans le sens de l’auto compréhension de chaque partenaire, sans intention de résoudre les questions ecclésiologiques qui y sont liées. »7

Il en va de même pour tous les termes importants du document, y compris ceux qui concernent directement le sujet principal de la justification par la foi.

– Le second problème général est que les deux partenaires évitent les vrais points fondamentaux du conflit historique entre Rome et la Réforme sur la question de la justification par la foi.

Comme Jésus et les Apôtres nous en avertissent, la fausse doctrine qui est capable de faire périr l’homme n’apparaît pas toujours sous forme d’une erreur grossière et facile à détecter. Un erreur fatale – qui fausse le sens fondamental de l’Evangile – peut se loger dans les aspects orthodoxes d’une doctrine et en inverser la signification essentielle. C’est cela que l’apôtre Paul a trouvé dans la doctrine des judaïsants de son temps8. L’erreur des judaïsants portait sur un point si fondamental de l’Evangile et affirmait si nettement le contraire de l’Evangile sur ce point que l’apôtre déclare que cette erreur déforme l’Evangile en « un autre évangile ». Paul a pu discerner et signaler le point précis d’antithèse entre le vrai Evangile et le faux message des judaïsants.

Dans la Déclaration Commune, ce sont ces points précis fondamentaux d’antithèse entre la doctrine catholique historique et la doctrine protestante historique de la justification que ses auteurs évitent de discuter et même, parfois, d’évoquer. Et même quand elle soulève et discute certains points secondaires de conflit, le lecteur découvre que, par une sorte de dialectique hégélienne, les signataires sont arrivés à « de nouvelles appréciations »9 qui leur ont permis de « dépasser » le conflit entre les deux positions historiques en passant à une réalité supérieure ou en regardant sous « un angle nouveau ».

La structure du document révèle cette démarche dialectique, qui fait contourner les points de conflit plutôt que de les faire se confronter avant de se reporter aux textes bibliques et de trancher. Chaque section de la Déclaration Commune commence par un paragraphe d’affirmation conjointe, dans un style imprécis recouvrant des sens assez différents. Ensuite, viennent les commentaires respectifs catholique et luthérien, dans lesquels chaque partenaire essaye d’expliquer comment des aspects de leur doctrine historique, qui semblent incompatibles avec ceux de la doctrine de l’autre, ne sont pourtant pas incompatibles avec le paragraphe d’affirmation conjointe. Et comme les deux souscrivent à celle-ci, il ne doit plus y avoir de désaccord fondamental.

Voici une illustration :

« Pour ces raisons, la doctrine de la justification, qui reprend et développe ce message, n’est pas seulement une partie de l’enseignement chrétien. Elle se situe dans un lien essentiel à toutes les vérités de la foi qui doivent être considérées dans leur interdépendance interne. Elle est un critère indispensable qui renvois sans cesse au Christ l’ensemble de la doctrine et de la pratique des Eglises.

Lorsque les luthériens insistent sur la signification particulière de ce critère, ils ne nient pas l’interrelation et le sens de toutes les vérités de la foi.

Lorsque les catholiques se savent redevables de plusieurs critères, ils ne nient pas la fonction spécifique du message de la justification. Ensemble, luthériens et catholiques ont pour but de confesser partout le Christ, de placer en lui seul leur confiance car il est le seul médiateur (1 Tm 2:5s) par lequel Dieu se donne lui-même dans l’Esprit Saint et offre ses dons renouvelants. »

Les termes de l’affirmation conjointe (première partie de la citation) sont suffisamment vagues pour permettre les positions historiquement protestante ou catholique sur cette question. Dire que la justification par la foi « se situe dans un lien essentiel à toutes les vérités de la foi » ne contredit aucune croyance protestante historique. Le protestant orthodoxe y met le sens le plus fort puisque, pour lui, la doctrine de la justification par la foi est le cœur même de l’Evangile et la pierre de touche d’une Eglise fidèle. Cette même phrase permet aussi au catholique orthodoxe d’affirmer que la doctrine de la justification par la foi est importante mais, pour lui, il s’agit d’un lien essentiel « parmi d’autres ». Cette première partie de l’extrait ne permet pas de trancher entre les deux positions historiques.

Le paragraphe suivant (deuxième partie de la citation) donne l’impression que les luthériens ont trouvé que leur insistance sur la place centrale et unique de la doctrine de la justification par la foi pouvait être harmonisée avec la position catholique historique. En fait, ils sont plutôt en train de mettre leur croyance historique en rapport avec quelque chose que catholiques et protestants croyaient au moment de la Réforme et qui n’a jamais été un point de conflit entre eux: le simple fait que toutes les vérités de la foi chrétienne sont en interrelation. En effet, la question n’a jamais été de savoir si les vérités de la foi étaient en interrelation, mais de savoir quel était le caractère de cette interrelation.

Autrement dit, la doctrine de la justification par la foi tient-elle la place centrale et primordiale parmi les autres vérités de la foi (ce que les Réformateurs ont dit) ou bien n’y a-t-il pas lieu de lui appliquer l’idée de « centralité unique et primordiale » (ce qu’affirment les catholiques) ?

Catholiques et luthériens ont choisi de contourner le débat en proclamant leur accord avec une position qu’ils ont, les uns et les autres, toujours accepté. Les catholiques précisent (troisième partie de la citation) qu’en se sachant « redevables de plusieurs critères, ils ne nient pas la fonction spécifique du message de la justification. » Sans doute. Mais cette fonction est-elle de définir toute seule l’essence de l’Evangile, sans qu’il soit besoin de se référer à d’autres vérités concernant les sacrements, l’Eglise, les offices du ministère chrétien, etc., comme les protestants de la Réforme l’affirmaient avec force? Ou bien est-elle seulement une des vérités de la foi qui, ensemble avec les autres, définissent la nature, le fondement et le moyen du salut du pécheur par le Seigneur crucifié et ressuscité ?

Dans cette section de la Déclaration Commune, les deux signataires ne sont pas en train d’arriver à un vrai accord qui correspondrait soit à un choix entre deux positions, soit à l’adoption d’une troisième, les deux premières étant dans l’erreur. Les deux partenaires ayant la conviction que cette troisième position est impossible, il ne leur reste plus qu’à garder chacun sa position qui est incompatible avec celle de l’autre, et à discuter d’autre chose que le point précis d’incompatibilité.

Quelques mots sur les événements qui ont suivi la rédaction de la Déclaration Commune.

Après que le document ait été soumis aux autorités des deux parties, une réponse officielle de l’Eglise Catholique a été rendue publique le 25 juin 1998 par le cardinal Edward Cassidy au bureau de presse du Saint Siège. La presse en a très peu parlé malgré son importance.

« Ces observations ont pour but de préciser l’enseignement de l’Eglise Catholique concernant les points sur lesquels un accord total n’a pas été trouvé et de compléter quelques-uns des paragraphes qui exposent la doctrine catholique, pour mieux faire ressortir le degré de consensus auquel on est parvenu. Le haut degré d’accord réalisé ne permet pas encore d’affirmer que toutes les différences qui séparent les catholiques et les luthériens sur la doctrine de la justification, sont de simples questions d’accentuation ou de langage. Certaines d’entre elles portent sur des aspects de contenu et ne sont donc pas toutes réciproquement compatibles, contrairement à ce qui est affirmé au n° 40.

En outre, s’il est vrai que les condamnations du Concile de Trente ne s’appliquent plus aux vérités sur lesquelles un consensus est réalisé, en revanche les divergences qui concernent d’autres points doivent encore être surmontés avant de pouvoir affirmer, comme il est dit de manière générique au n° 41, que ces points ne tombent plus sous les condamnations du Concile de Trente. Cela est vrai, en premier lieu, pour la doctrine sur le ‘simul iustus et peccator’ (cf. n°1, supra). » (Eclaircissement N°5)

Le 11 juin 1999, dans une conférence de presse à Genève, le cardinal E. Cassidy et le révérend Ishmael Noko, secrétaire général de la Fédération Luthérienne Mondiale, ont annoncé que le document avait été approuvé par les deux corps ecclésiaux et qu’il serait signé les 30-31 octobre 1999. A cette date, la signature officielle a eu lieu et la Déclaration Commune sur la justification par la foi a été approuvée dans les termes suivants: « Par la présente signature, l’Eglise catholique et la Fédération Luthérienne Mondiale confirment la Déclaration commune sur la Doctrine de la justification dans son entièreté. »

« Dans son entièreté » ! La réponse officielle catholique à la Déclaration commune publiée en 1998 montrait pourtant, on l’a vu, que l’Eglise Catholique était loin d’accepter la Déclaration Commune « dans son entièreté ». Le décalage entre les deux textes est flagrant. Voici le paragraphe en cause de la Déclaration Commune :

« Il en découle que les condamnations doctrinales du XVIe siècle, dans la mesure où elles se réfèrent à l’enseignement de la justification, apparaissent dans une lumière nouvelle : l’enseignement des Eglises luthériennes présenté dans cette déclaration n’est plus concerné par les condamnations du Concile de Trente. Les condamnations des Confessions de foi luthériennes ne concernent plus l’enseignement de l’Eglise Catholique romaine présenté dans cette déclaration. » (§ 40)

II. Examen du document

L’examen du document doit permettre de découvrir pourquoi le consensus publié dans la Déclaration Commune ne peut pas être véritablement accepté par l’Eglise Catholique.

Cet examen sera fait à propos des trois grands points de la justification par la foi qui était au centre du débat au moment de la Réforme protestante du XVIe siècle :

  • Quelle est la nature de la justification ?
  • Quel est le fondement de la justification ?
  • Quel est le moyen de la justification ?

A) La nature de la justification

Le mot « justifier » ou celui de « justification » est un terme emprunté au langage judiciaire. Quand Dieu justifie un homme pécheur, il agit en Juge suprême et déclare ce pécheur juste devant les exigences de sa loi divine. Il formule un verdict favorable qui est l’opposé de celui de la condamnation. C’est ce que l’on voit dans la Bible :

« Car par tes paroles tu seras justifié et par tes paroles tu seras condamné. » (Mt 12:37)

« Qui accusera les élus de Dieu ? C’est Dieu qui justifie !… Qui les condamnera ? » (Rm 8:33-34)

Quand un juge condamne quelqu’un, il fait une déclaration légale sur le statut de cette personne vis-à-vis de la loi. Ce verdict n’a pas pour but de rendre celui qui en est l’objet moralement mauvais ou moins vertueux.

Si, au moment de la Réforme protestante, la question concernant la justification divine avait été simplement celle de savoir si cette justification était un acte légal par lequel Dieu déclare le pécheur juste, il n’y aurait pas eu de débat entre Rome et les Réformateurs. Le conflit est né parce que les Réformateurs ont affirmé que la Bible enseigne que la justification est seulement une déclaration légale et rien d’autre.

Les Réformateurs voulaient que les hommes comprennent clairement le champ d’action dans lequel Dieu agit quand il justifie un pécheur. Ils affirmaient que celui-ci a besoin que Dieu travaille aussi en lui pour changer sa condition morale afin qu’il devienne plus vertueux. Mais cette dernière action s’appelle la sanctification, et elle est une action complètement distincte de la justification que Dieu opère en dehors de la condition personnelle de l’homme.

A la différence de l’Eglise de Rome, les Réformateurs estimaient que la justification n’était pas « entre autres » une déclaration légale, mais qu’elle était purement et simplement une déclaration légale. Le débat était donc un peu plus subtil que certains protestants l’ont parfois laissé entendre en disant que « Rome définissait la justification comme l’acte par lequel Dieu rend un pécheur juste (en sa condition morale) tandis que les Réformateurs affirmaient, avec la Bible, que la justification est l’acte par lequel Dieu déclare juste un pécheur (dans son statut légal devant la loi de Dieu). » La vraie doctrine de Rome, au moment de la Réforme, était que, dans l’acte de justification, Dieu rend juste et déclare juste le pécheur.

« Cette disposition, ou préparation, est suivie de la justification même, qui n’est pas seulement la rémission des péchés, mais aussi la sanctification et le renouvellement de l’homme intérieur… » (Concile de Trente, 6ème Session, chap. 7)

Notons, en passant, que le Nouveau Catéchisme Catholique publié en 1992 s’exprime de même :

« La première œuvre de la grâce de l’Esprit Saint est la conversion qui opère la justification selon l’annonce de Jésus au commencement de l’Evangile : « Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est proche… La justification comporte donc la rémission des péchés, la sanctification et la rénovation de l’homme intérieur… » (art. 1989)

Pour Rome, la justification est très exactement un processus de transformation interne qui aboutit à une déclaration légale. Mais pourquoi l’Eglise Catholique ressent-elle le besoin de dire avec insistance que la justification comprend aussi bien le renouvellement et le changement intérieur que le pardon et l’acceptation légale ? Pourquoi veut-elle nécessairement inclure la sanctification dans la justification ?

La réponse est simple: l’Eglise de Rome veut inclure la sanctification dans la justification parce qu’elle désire fonder la déclaration légale sur la transformation intérieure accomplie. Pour elle, la seule raison pour laquelle Dieu peut déclarer quelqu’un juste devant sa loi, c’est parce qu’il l’a rendu juste dans la réalité de ses dispositions intérieures morales et son comportement extérieur moral.

Pourquoi est-il d’une importance capitale de comprendre quelle est la nature de la justification? Parce que changer la nature de la justification permettra toujours de changer ultimement son fondement. L’Eglise Catholique a pu dire ainsi que la raison pour laquelle Dieu déclare un homme juste, c’est en raison de la justice morale qu’il a en sa personne, sa vertu personnelle, qui peut être analysée et constatée par Dieu et qui est l’effet d’une rénovation opérée en lui avant le verdict prononcé par Dieu.

Dans la section de la Déclaration Commune intitulée « La justification pardonne les péchés et rend juste », nous nous arrêterons sur le paragraphe où les deux partenaires expriment une affirmation commune.

« Nous confessons ensemble que, par la grâce, Dieu pardonne son péché à la personne humaine et que simultanément, en sa vie, il la libère du pouvoir asservissant du péché en lui offrant la vie nouvelle en Christ. Lorsque la personne humaine a part au Christ dans la foi, Dieu ne lui impute pas son péché et opère en elle, par l’Esprit Saint, un amour agissant. Ces deux aspects de l’agir salvateur de Dieu ne doivent pas être séparés. Le pardon des péchés et la présence sanctifiante de Dieu sont intrinsèquement liés par le fait que la personne humaine est, dans la foi, unie au Christ qui, dans sa personne, est notre justice (1 Co 1:30). » (Section 42, § 22)

Le langage est suffisamment vague, dans ce paragraphe, pour que le protestant orthodoxe puisse adhérer à ce propos. Le vrai point de désaccord entre Rome et la Réforme n’apparaît pas ici. Le paragraphe n’affirme ni une position ni l’autre mais emploie un langage qui évite simplement la question.

Le conflit, au moment de la Réforme, n’a jamais porté sur la question: « La justification et la sanctification sont-elles liées ? » mais plutôt sur la question: « Comment sont-elles liées ? ». Le paragraphe de la Déclaration Commune peut laisser supposer que la justification inclut la sanctification, comme le dit la doctrine catholique historique, surtout si on considère le titre de la section : « La justification pardonne les péchés et rend juste »… Cette suspicion est confirmée en lisant le paragraphe suivant qui est le commentaire catholique:

« Lorsque les catholiques affirment que le renouvellement de l’être intérieur est offert au croyant par la réception de la grâce, ils veulent insister sur le fait que la grâce pardonnante de Dieu est toujours liée au don d’une vie nouvelle qui, par l’Esprit Saint, s’exprime dans un amour agissant; ce disant, ils ne nient pas que le don divin de la grâce demeure, dans la justification, indépendant de la coopération humaine. » (§ 24)

Dans ces lignes, Rome ne fait donc qu’affirmer sa doctrine historique que la justification n’est pas seulement une déclaration légale concernant une justice imputée, mais une transformation subjective qui produit une justice infuse.

Il faut également remarquer le sens de l’expression « la grâce pardonnante de Dieu est toujours liée au don d’une vie nouvelle… » La question précise, dans le débat protestant-catholique, est : comment la grâce pardonnante est-elle liée au « don d’une vie nouvelle qui, par l’Esprit Saint, s’exprime dans un amour agissant »? La vie nouvelle de transformation morale est-elle un résultat du pardon et de la justification ou bien la grâce pardonnante est-elle liée à la vie changée dans le sens contraire, c’est-à-dire parce qu’un homme ayant été suffisamment changé et purifié par l’action du Saint-Esprit, il peut recevoir, un jour, la grâce du pardon ultime, complet et définitif de Dieu. Cette seconde interprétation, qui est celle que Rome enseigne historiquement, est tout a fait possible dans le contexte.

Sans discuter longuement la notion que le don de la grâce de justification est « indépendant de la coopération humaine », expression tellement évangélique, nous devons noter que la théologie catholique enseigne la nécessité de la coopération humaine avant la réception de ce don (chez l’adulte) et après la réception du don de la justification, qui, selon Rome, est initialement accordé par le moyen du baptême.

En résumé, dans cette première section de la Déclaration Commune sur la nature de la justification, il n’y a aucune indication d’un changement de la doctrine classique et non biblique de l’Eglise Catholique. Pour elle, la justification est toujours une déclaration légale précédée par et basée sur une rénovation intérieure commençant au baptême et continuant ensuite par des bonnes œuvres et d’autres moyens. Rien dans les textes n’exclut une telle définition de la nature de la justification, et certains propos la confirment explicitement.

B) Le fondement de la justification

Nous arrivons là au cœur du débat historique. Quand Dieu déclare juste un homme pécheur, sur quoi cette déclaration est-elle fondée ? Dieu ne déclare jamais un homme juste devant lui arbitrairement ou sans base suffisante. Une justice parfaite, qui réponde complètement et sans aucune faille à tout ce que Dieu exige de l’homme est la seule base suffisante pour amener notre Dieu saint à déclarer qu’un homme est juste et sans défaut devant sa loi parfaite.

Mais où trouver une telle justice ? Y a-t-il des hommes possédant, dans leurs dispositions de cœur, leurs mobiles, leurs pensées et leurs actes une parfaite justice, sans aucune tache morale et aucune faille ? Poser la question est déjà commencer à y répondre. Notre vie et notre condition morale personnelle témoignent contre nous au tribunal de Dieu et demande une déclaration de condamnation plutôt qu’une déclaration de justification.

i) L’enseignement biblique

La Bible enseigne que le fondement de la déclaration de la justification, le statut de juste accordé par Dieu à un homme, se trouve non pas en la condition morale et les actions morales de celui-ci, mais tout à fait en dehors de sa personne et de sa vie.

En Romains 4, l’apôtre Paul, après s’être demandé comment étaient ceux que Dieu a compté comme juste, remarque qu’ils étaient sans piété, sans œuvre bonne, sans mérite personnel et incirconcis. Pourquoi Dieu a-t-il rendu le verdict qu’Abraham était juste devant lui et que toutes les exigences de sa loi étaient satisfaits à son égard ? Sur quoi s’est-il fondé pour compter cet homme comme juste ? La base suffisante qui a amené Dieu à déclarer juste Abraham est liée à sa foi, ou plus exactement à l’objet de sa foi. Dans la Bible, en effet, la foi n’a pas de valeur méritoire en elle-même en tant qu’action subjective; elle est plutôt l’acte de refuser de compter sur soi mais de compter entièrement sur un autre. Et c’est dans cet autre que réside le salut reçu.

« Abraham crut à Dieu »… L’objet de la foi qui obtient la justification est Dieu. Jésus interprète la foi d’Abraham comme étant une confiance spécifique en sa personne : « Abraham, votre père, a tressailli d’allégresse à la pensée de voir mon jour: il l’a vu et il s’est réjoui. »10 En Romains 3 et 5, Paul explicite cela.

Dieu justifie un homme pécheur parce que cet homme met sa confiance en Jésus-Christ, sa vie parfaite et sa mort sur la croix, pour répondre, pour lui et à sa place, à toutes les exigences de la loi. Dieu ne regarde point à la personne du pécheur, à sa condition morale pour trouver une justice qui l’amènera à le déclarer juste. Dieu regarde là où le croyant regarde. Il regarde Jésus-Christ, son Fils, seul objet de la foi du croyant.

ii) Les textes de l’Eglise

– Voici quel est l’enseignement traditionnel de l’Eglise Catholique sur le fondement de la justification par la foi, selon le texte du Concile de Trente:

« Enfin son unique cause formelle est la justice de Dieu; non la justice par laquelle il est juste lui-même, mais celle par laquelle il nous justifie ; c’est-à-dire, de laquelle étant gratifiés par lui, nous sommes renouvelés dans l’intérieur de notre âme ; et non seulement nous sommes réputés justes, mais nous sommes avec vérité nommés tels, et le sommes en effet, recevant en nous la justice, chacun selon sa mesure, et selon le partage qu’en fait le Saint-Esprit, comme il lui plaît, et suivant la disposition propre, et la coopération d’un chacun. » (Trente, 6ème Session, chap. 7)

« En effet, Jésus-Christ lui-même influant, pour ainsi dire et répandant continuellement sa vertu dans ceux qui sont justifiés, comme le chef dans ses membres, et le tronc de la vigne dans ses pampres; et cette vertu précédant, accompagnant, et suivant toujours leurs bonnes œuvres, qui sans elle ne pourraient être aucunement agréables à Dieu, ni méritoires : il faut croire après cela, qu’il ne manque plus rien à ceux qui sont justifiés, pour être estimés avoir par ces bonnes œuvres faites en la vertu de Dieu, pleinement satisfait à la Loi divine, selon l’état de la vie présente; et avoir véritablement mérité la vie éternelle, pour l’obtenir en son temps, pourvu toutefois qu’ils meurent dans la grâce… Nous ne prétendons pas donc établir que notre propre justice nous soit propre, comme de nous-mêmes, ni dissimuler ou exclure la justice de Dieu; car cette justice, qui est dite nôtre, parce que nous sommes justifiés par elle, en tant qu’elle est en nous inhérente, est elle-même la justice de Dieu, parce qu’il la répand en nous par le mérite de Jésus-Christ. » (Trente, 6ème Session, chap. 16)

« Si quelqu’un dit, que les hommes sont justifiés, ou par la seule imputation de la justice de Jésus-Christ, ou par sa seule rémission des péchés, faisant exclusion de la grâce et de la charité, qui est répandue dans leurs cœurs par le Saint-Esprit, et qui leur est inhérente; ou bien que la grâce par laquelle nous sommes justifiés, n’est autre chose que la faveur de Dieu : qu’il soit anathème. » (Trente, 6ème Session, canon 11)

Il est évident que Rome n’a jamais cru à une doctrine grossière de salut ou de justification par des œuvres humaines qui ne sont, en aucune manière, des fruits de la grâce de Dieu ou de la foi. Mais les citations ci-dessus montrent clairement que le fondement de la justification, pour Rome, n’est pas, en dehors de l’homme pécheur, dans la personne de Jésus en vertu de sa vie parfaite et de sa mort expiatoire. Le fondement est plutôt dans la justice inhérente en l’homme, qui est censée être le fruit des mérites de Christ et de la grâce de Dieu.

– Voici l’affirmation commune des luthériens et des catholiques concernant le fondement de la justification par la foi.

« Nous confessons ensemble que les bonnes œuvres – une vie chrétienne dans la foi, l’espérance et l’amour – sont les conséquences de la justification et en représentent les fruits. Lorsque le justifié vit en Christ et agit dans la grâce reçue, il porte, en termes bibliques, de bons fruits. Cette conséquence de la justification est pour le chrétien, dans la mesure où il lutte tout au long de sa vie contre le péché, une obligation qu’il doit remplir; c’est la raison pour laquelle Jésus et les écrits apostoliques exhortent les chrétiens à accomplir des œuvres d’amour. » (Déclaration Commune, § 37)

Dans ce paragraphe, le langage assez vague permet à chaque partie de garder ses croyances et d’éviter toute confrontation. On peut lire ce texte selon le vrai sens biblique et dire qu’il est vrai que si Dieu justifie un homme, la sanctification intérieure s’ensuit, non comme une partie de la justification mais comme une conséquence certaine mais véritablement distincte. On peut aussi bien le comprendre selon la logique du Concile de Trente.


Perspective biblique redécouverte par les Réformateurs

Foi —-> Justification + bonnes œuvres

En la seule (l’accord définitif (en plus du nouveau statut, justice du Christ du statut du juste le croyant reçoit aussi devant Dieu) l’œuvre sanctifiante du Saint-Esprit, qui le rend progressivement plus juste dans sa condition morale et sa vie)

Enseignement catholique du Concile de Trente, le Nouveau Catéchisme et la Déclaration Commune

Foi + justice inhérente + bonnes œuvres —-> Justification

En Dieu pour Une condition personnelle Pour préserver et augmenter (l’accord définitif opérer une vertueuse infusée dans le la justice inhérente du statut du juste action intérieure cœur par le baptême (si on la perd, il faut ajouter devant Dieu) transformatrice qui répond aux exigences le sacrement de la pénitence chez le croyant de Dieu pour la récupérer)


Nous comprenons pourquoi le mot « seulement » est absent de cette partie de la Déclaration Commune qui décrit le rapport ente la justification et les bonnes œuvres. Si on l’ajoutait, la Déclaration Commune affirmerait la doctrine biblique redécouverte par les Réformateurs et présenté sur le schéma ci-dessus et constituerait une répudiation ouverte de l’enseignement historique de Rome11.

En continuant l’examen de cette partie de la Déclaration Commune, on trouve :

« Lorsque les catholiques affirment le « caractère méritoire » des bonnes œuvres, ils entendent par là que, selon le témoignage biblique, un salaire céleste est promis à ces œuvres…

Loin de contester le caractère de ces œuvres en tant que don ou, encore moins, de nier que la justification reste un don immérité de grâce, ils veulent souligner la responsabilité de la personne pour ses actions. » (Déclaration Commune, § 38)

Nous sommes obligés de remarquer que, malgré l’apparence évangélique et rassurante de cette dernière phrase, elle évite le vrai point de conflit historique entre catholiques et protestants, qui n’est pas de savoir si les bonnes œuvres étaient un don de Dieu – ce que les deux pouvaient affirmer au sein de leur théologie respective – mais plutôt: est-ce que nos bonnes œuvres venant de l’œuvre de la grâce de Dieu peuvent constituer un fondement suffisant pour satisfaire les exigences de la justice de Dieu ?

Venons-en, maintenant, aux deux affirmations les plus importantes et révélatrices de tout ce document luthéro-catholique.

Et, tout d’abord, l’affirmation luthérienne dans la Déclaration Commune, qui exprime, de manière claire et sans ambiguïté – ce qui est rare dans ce texte –, le cœur de la croyance biblique et historiquement protestante sur ce point fondamental :

« Les luthériens veulent exprimer cela lorsqu’il disent que le chrétien est « à la fois juste et pécheur ». Il est entièrement juste car Dieu lui pardonne… et lui accorde la justice du Christ qui, dans la foi, devient sienne et fait de lui, en Christ et devant Dieu, une personne juste. Face à lui-même, cependant, il reconnaît par la loi qu’il demeure aussi totalement pécheur, que le péché habite encore en lui… » (Déclaration Commune, § 29)

Ces mots « à la fois » ont provoqué une forte réaction de l’Eglise Catholique et l’ont amenée à faire marche arrière en conservant envers les luthériens certains des anathèmes historiques 12. Les luthériens prétendent, par ce paragraphe, qu’ils croient toujours, avec Luther, que le chrétien est à la fois entièrement juste dans son statut devant Dieu et réellement pécheur dans sa condition morale personnelle. Au même moment ! La justice de Christ dont il est devenu bénéficiaire, et qui lui accorde le statut de juste devant Dieu, n’est pas une justice infuse, une justice agissant dans sa condition morale et la transformant. Loin de là ! Il est juste devant Dieu dans son statut malgré le fait qu’il est encore totalement pécheur dans sa condition. Ce changement complet de son statut devant Dieu est définitif; il ne peut pas être révoqué ou perdu parce qu’il ne dépend pas de sa condition morale variable, mais de la valeur suffisante et invariable de la vie parfaite et de la mort expiatoire de Christ, et du caractère définitif du don de la foi que Dieu a fait au croyant et qu’il préserve vivant en lui. « Qui accusera les élus de Dieu ? C’est Dieu qui justifie! »

Voici la deuxième affirmation la plus importante et révélatrice, celle de la Réponse catholique officielle à la Déclaration Commune :

« … Pour les catholiques, la formule “à la fois juste et pécheur”, … n’est pas acceptable. En effet, cette affirmation ne semble pas compatible avec la rénovation et la sanctification de l’homme intérieur dont parle le Concile de Trente. » (Eclaircissement N°1)

C) Le moyen de la justification

Il y a un lien indissociable entre le moyen de la justification et sa nature et son fondement. Voici les trois paragraphes 25 à 27 qui forment la section intitulée: « Justification par la grâce par le moyen de la foi ».

« 25. Nous confessons ensemble que le pécheur est justifié au moyen de la foi en l’œuvre salvatrice de Dieu en Christ ; ce salut lui est offert par l’Esprit Saint dans le baptême en tant que fondement de toute sa vie chrétienne. Dans la foi justifiante, la personne humaine place sa confiance en la promesse miséricordieuse de Dieu, une foi qui embrasse l’espérance placée en Dieu et l’amour. Cette foi est active dans l’amour ; c’est pour cela que le chrétien ne peut et ne doit pas demeurer sans œuvres. Mais tout ce qui dans la personne humaine précède et suit le don libre de la foi, n’est pas la cause de la justification et ne la mérite pas. »

« 26. Selon la compréhension luthérienne, Dieu justifie le pécheur par la foi seule (sola fide). Dans la foi, la personne humaine place toute sa confiance en son créateur et sauveur et est ainsi en communion avec lui. Dieu lui-même provoque cette foi en créant pareille confiance par sa parole créatrice. Parce qu’il est nouvelle création, cet acte divin concerne toutes les dimensions de la personne et conduit à une vie dans l’espérance et dans l’amour. Ainsi l’enseignement de “la justification par la foi seule” distingue mais ne sépare pas la justification et le renouvellement de la vie qui est une conséquence nécessaire de la justification et sans lequel il ne saurait y avoir de foi. En outre, cela montre quel est le fondement de ce renouvellement. Celui-ci naît de l’amour de Dieu offert à la personne humaine dans la justification. Justification et renouvellement de la vie sont intimement unis dans le Christ qui est présent dans la foi. »

« 27. La compréhension catholique insiste, elle aussi, sur le caractère fondamental de la foi pour la justification; sans elle, il ne saurait y avoir de justification. Auditrice de la parole et croyante, la personne humaine est justifiée par son baptême. La justification du pécheur est pardon des péchés et réalisation de la justice par la grâce justifiante qui fait de nous des enfants de Dieu. Dans la justification, les justifiés reçoivent du Christ la foi, l’espérance et l’amour et sont ainsi reçus dans la communion avec lui. Cette nouvelle relation personnelle à Dieu est exclusivement fondée dans la miséricorde de Dieu et demeure toujours dépendante de l’œuvre créatrice et salvatrice du Dieu miséricordieux qui est fidèle à lui-même et en qui la personne humaine peut, pour cette raison, placer sa confiance. Il en résulte que la grâce justifiante ne devient jamais une possession de la personne dont cette dernière pourrait se réclamer face à Dieu. Si la compréhension catholique insiste sur le renouvellement de la vie par la grâce justifiante, ce renouvellement dans la foi, l’espérance et l’amour est toujours dépendant de la gratuité de la grâce de Dieu et exclut toute contribution de l’homme à la justification dont il pourrait s’enorgueillir devant Dieu (Rm 3:27). »

Un examen attentif de ces trois paragraphes révèle une chose très intéressante. Le premier paragraphe, qui est une affirmation des luthériens et des catholiques ensemble, indique que l’homme est « justifié par la foi », mais sans préciser si la foi est le seul moyen nécessaire et légitime pour obtenir la justification. Ainsi l’Eglise de Rome – qui n’a jamais nié que la justification est par la foi – peut y adhérer sans abandonner sa doctrine historique qui exige plusieurs moyens pour obtenir la justification. Les luthériens peuvent aussi adhérer au contenu de ce paragraphe, parce que « justifié par la foi » peut prendre le sens de « justifié par la foi seule ». Leur croyance historique en un seul moyen pour obtenir la justification – la foi – n’est pas exclut par ce paragraphe, grâce à son caractère imprécis. Les deux paragraphes suivants, les commentaires luthérien et catholique, nous montrent que chaque partenaire est justement en train de prendre la phrase dans le sens qui correspond à sa doctrine historique.

Quand la théologie protestante orthodoxe dit que l’homme reçoit la justification par la foi seule, elle entend que la foi est la « cause instrumentale » de la justification ou, en d’autres termes, le moyen par lequel la justification est appropriée. La foi en Jésus-Christ est donc l’instrument par lequel le croyant est lié à Jésus-Christ et donc à sa justice.

Mais pour Rome historiquement, la foi n’est pas la cause instrumentale ou le moyen par lequel l’homme obtient la justification. Le baptême est la première cause instrumentale de la justification. C’est par son biais qu’une personne reçoit le début de la justification. Au moment du baptême, la personne baptisée (bébé ou adulte) est purifiée de tout péché intérieur et rendue « intérieurement juste par la puissance de sa miséricorde ». Sur la base de cette justice intérieure et personnelle, elle obtient le statut de juste, mais pas pour toujours, car la justification initiale peut être perdue. Il faut d’autres moyens que le baptême, « sacrement de foi ». Pourquoi ? Parce que, pour Rome, la justification est un processus d’infusion de justice intérieur débouchant sur un verdict légal. Un de ces moyens supplémentaires que Rome exige pour obtenir la justification est le sacrement de pénitence (sujet qui sera repris dans les futurs entretiens luthéro-catholiques). Ainsi se trouve établit le principe que l’homme ne peut pas obtenir la justification par la foi seule.

Certaines des phrases du paragraphe 27 décrivant la dépendance totale vis-à-vis de Dieu et de sa miséricorde peuvent sembler très évangéliques, mais en regardant de plus près, nous avons constaté que la foi n’est qu’un moyen parmi plusieurs autres nécessaires (comme le baptême, les bonnes œuvres et le sacrement de pénitence) pour obtenir cette nouvelle vie de justice intérieure. Ces multiples moyens de justification montrent simplement que le fondement de la justification (l’octroi du statut de juste) n’est pas seulement Christ et ce qu’il a fait, mais aussi le croyant et ce qu’il fait et devient moralement.

Conclusion

L’enseignement de Rome sur le moyen de la justification nous amène loin de la bonne nouvelle du Dieu « qui justifie l’impie » définitivement au moment où il est « incirconcis » et « sans bonnes œuvres »13 parce qu’il a cru en Christ! Nous sommes loin de l’Evangile de Jésus-Christ qui a dit que le publicain qui a crié, dans un acte de foi repentante « aie pitié de moi, le pécheur », est « descendu dans sa maison justifié » par le simple moyen de sa foi14. Nous sommes loin d’un moyen de salut qui puisse nous permette, une fois que nous avons cru en Christ, de parler avec une humble assurance de notre statut de juste comme d’une « possession acquise », comme les auteurs bibliques le font: « Ayant été justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ. »15 Nous sommes loin de l’Evangile qui annonce que le pécheur est « justifié par la foi, sans les œuvres de la loi »16. Nous sommes loin de l’Evangile du « Tout est accompli » de Jésus sur la croix17.

Même si Rome peut être d’accord avec l’affirmation que « l’on est justifié par la grâce à travers la foi en raison de Christ », elle a condamné les Réformateurs et condamne toujours leur enseignement et ceux qui le croient, parce que les Réformateurs, fidèles à la Bible, ont ajouté sola devant chacun des aspects de cette affirmation : « Nous sommes sauvés par la grâce seule, par la foi seule, en raison de Christ seul. »

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* D. Vaughn est pasteur d’une Eglise baptiste à Crolles, près de Grenoble.

  • 1 Conférence donnée lors de la « Pastorale de Dijon » en mars 2000.
  • 2 Dans la suite de cet article, ce texte sera désigné par l’expression abrégée: « la Déclaration Commune ».
  • 3 J. Calvin, L’Institution chrétienne, III, XI,2.
  • 4 Rm 3:23.
  • 5 1 Co 15:1-6.
  • 6 Rm 3:28.
  • 7 Déclaration Commune, note de bas de page 9.
  • 8 Cf. l’épître aux Galates qui est largement consacrée à ce problème.
  • 9 Préambule, point 7.
  • 10 Jn 8:56.
  • 11 « Nous confessons ensemble que les bonnes œuvres – une vie chrétienne dans la foi, l’espérance et l’amour – sont SEULEMENT (ajout) les conséquences de la justification et en représentent SEULEMENT (ajout) les fruits. (Déclaration Commune, § 37)
  • 12 Cf. plus haut, l’avant-dernière citation dans la partie « Observations générales ».
  • 13 Rm 4.
  • 14 Lc 18:14.
  • 15 Rm 5:1.
  • 16 Rm 3:28.
  • 17 Jn 19:30.

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