Publié par Michel Onfray le 25 mars 2020

Le gendarme de Saint-Tropez, suite.

Je ne sais pas si c’est le fait que, dans mon enfance, mon père m’a beaucoup parlé de la fin de la Deuxième (ou Seconde ?) Guerre mondiale à Chambois, notre village natal, et de la poche de Falaise qui a transformé la région en vaste cimetière à ciel ouvert pendant les mois de l’été 1944, il a vécu tout cela, mais je suis sensible à la polémologie, la science ou l’art (!) de la guerre, mais plus encore à l’irénologie, la science ou l’art de la paix.

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Voilà pourquoi, passionné par ces sujets, j’ai jadis lu des traités de la guerre – de L’Art de la guerre de Sun Tsu au Fil de l’épée de Charles de Gaulle (un chef d’œuvre), en passant par La Guerre et la Paix de Proudhon ou les pages que Machiavel ou Saint-Just consacrent à ce sujet. J’ai aussi lu l’abbé de Saint-Pierre, un Normand du XVIII° siècle auquel on doit un Projet de paix perpétuelle dans lequel Kant a pillé de quoi écrire un petit texte sur le même sujet.

J’avais proposé de constituer un séminaire de travail sur ces questions au Mémorial pour la paix de Caen, mais également à la Région Basse-Normandie -on ne peut pas dire que ce fut l’enthousiasme…

Je me suis demandé à l’époque si je ne devais pas plutôt suivre les cours de l’École de guerre pour apprendre des militaires ce qu’il y avait à savoir de plus et de mieux sur ce sujet. Sans donner suite, mais je n’ai pas perdu l’idée.

Car la menace que fait peser l’islamisme mondial sur l’Occident mérite d’être pensée à la lumière des textes polémologiques -une discipline inventée par un Français : Gaston Bouthoul.

J’ai dans un coin de mon ordinateur le projet d’une série de séminaires sur la guerre et la paix. Avec une amie franco-libanaise, Zeina Trad, je travaillais, avant l’épidémie, à un projet d’enseignement de ce corpus dans des villes du bassin méditerranéen -au Liban, en Jordanie, en Égypte, en Israël. On verra s’il doit se concrétiser un jour…

Dans son discours martial du 17 mars, Emmanuel Macron a dit à six reprises que nous étions en guerre. Le mot est fort et, quand on est chef de l’État, il ne faut pas l’utiliser mal à propos. Il est le chef des Armées et se doit donc de montrer à ceux qu’il dirige qu’il est porteur d’une vision pour le pays et qu’il a besoin de la grande muette pour agir dans le sens de cette vision.

Réunir l’Etat-major au grand complet pour lui dire: « je suis votre chef » ne suffit pas ! La chose n’est pas performative : si c’est de Gaulle, ça peut marcher, encore que, on a vu combien ce fut difficile; si c’est Macron, avoir disposé les Mémoires du général sur son bureau comme une tranche de jambon entre un Stendhal et un Gide, cela ne suffit pas pour obtenir une légitimité historique. A part garantir les bénéfices des fortunes européennes dans l’Europe maastrichtienne, on ne voit pas où est le grand projet de ce petit Président.  

Sur la réponse à donner au terrorisme islamiste, on n’a pas non plus découvert sa grande vision ! En-dehors d’un discours annoncé avec force trompettes qui ne fut qu’un blabla proféré pour conjurer le « séparatisme » (comme ces choses-là étaient gentiment dites et doucereusement proférées !), une photo résuma le tout: à la sortie du laïus, une jeune fille intégralement voilée se fit photographier en sa présence, ce qui est formellement interdit par la loi, mais le chef de l’État ne trouva rien à  dire: c’est sa façon à lui de lutter contre le séparatisme -le laisser agir et dire en même temps qu’il ne faut pas qu’il agisse ! En même temps, encore et toujours…

Que le confinement soit purement et simplement violé, méprisé, moqué, ridiculisé dans la centaine des territoires perdus de la République, voilà qui ne pose aucun problème au chef de l’État accessoirement aussi chef des Armées ! Il est plus facile de faire verbaliser mon vieil ami qui fait sa balade autour de son pâté de maison avec son épouse d’une amende de deux fois 135 euros que d’appréhender ceux qui, dans certaines banlieues, font des barbecues dans la rue, brisent les pare-brises pour voler les caducées dans les voitures de soignants, organisent ensuite le trafic de matériel médical volé, se font photographier vêtus de combinaison de protection en faisant les doigts d’honneur qui plaisent tant au Président, continuent le business de la drogue, crachent sur la police en disant que le coronavirus est une maladie de blancs et qu’Allah les en protège, tout en interdisant à cette police débordée de porter des masques sous prétexte que ce serait anxiogène alors que la véritable raison est que l’État n’en a pas à distribuer [1] ! Et les territoires perdus de la République, est-ce que ce ne serait pas un peu anxiogène aussi ? Pas au point que ce soit un problème si j’ai bien compris…

Or, j’ai bien compris: car Sibeth Ndiaye, jamais en retard d’une saillie politiquement correcte, fait savoir, martiale elle-aussi, concernant cette impossibilité de faire respecter la loi dans les territoires perdus : « je vois bien à quoi ça peut vite mener » (19 mars, RMC/BFMTV)…

Ah bon ? A quoi donc ? A l’embrasement des quartiers? A un énervement qui pourrait décider certains de ses habitants à descendre dans les arrondissements chics pour y répandre la terreur? Non non, pas du tout, vous n’y êtes pas. Le risque dans tout ça, c’est… le racisme, bien sûr!  Lisons: « Évidemment (sic) c’est vrai (sic) que dans certains quartiers, il n’y a pas de respects des règles (sic). Mais (sic !) attention, je ne veux pas (sic) qu’on commence à dire que c’est parce que ce sont des banlieues, avec des populations de telle ou telle origine que les gens ne respectent pas les règles ». Ah bon? mais alors pourquoi? On aimerait connaître les véritables raisons. Car si. Evidemment. Si. C’est vrai. Si. Dans certains quartiers. Si. On ne respecte pas les règles. Alors pourquoi? Nous serions nombreux à vouloir savoir! Car on ne peut se contenter de constater un fait tout en interdisant son commentaire! A défaut d’une interprétation intelligente de la part de la dame, on s’autorisera soi-même l’éclaircissement: le bon sens suffira, car, quiconque en est pourvu n’a pas besoin qu’on lui fasse un dessin…

Que ce gouvernement prie leur dieu, celui du Veau d’Or, pour que ceux qui ne craignent plus aucune autorité, qui se fichent de l’État comme de l’an quarante, de la police comme d’une guigne, de la prison comme d’une première savate, de la parole présidentielle et de toute autre verbe d’autorité comme d’une poubelle, n’aient pas à l’idée d’élargir leurs zones d’influences jusqu’aux beaux quartiers! Car ni la police, ni l’armée, ni l’État, ni ce qui lui sert de chef n’y pourront grand-chose ! Le pouvoir vacille, mais, bien sûr, l’urgence est d’éviter des propos racistes ! Comment est-il possible d’être Sibeth ?

Car, si nous sommes en guerre, et Emmanuel Macron l’a dit, c’est contre le virus et seulement contre lui! Éventuellement contre un sexagénaire et sa femme qui marchent autour de leur maison aussi, s’il le faut, jugulaire jugulaire. Mais nous ne sommes pas en guerre contre d’autres façons de se rendre dangereux pour le pays. Pas du tout…

Or il en existe une autre : il suffit qu’une centaine de tribus de ces zones perdues refuse le confinement pour que la totalité du confinement ne serve plus à rien pour le reste des Français. Les territoires perdus de la République qui refusent le confinement perdent la République toute entière : ils le savent bien, ils le veulent bien, puisque c’est leur projet…

Le chef de l’État, en tant qu’il est aussi chef des Armées, a prévu quoi pour lutter contre cela ? Ou pour faire face à ce genre de situation? Lui qui, menton en avant, avait dit à la crème de l’armée française: « je suis votre chef » après avoir éhontément débarqué le général de Villiers comme un instituteur le ferait avec un cancre de fond de classe, il n’a rien à proposer. C’est tout juste un chef d’opérette, guère plus qu’un gendarme de Saint-Tropez.  

Macron n’a qu’un logiciel, c’est celui de la main invisible du marché -c’était une bonne idéologie, mais seulement quand elle a été créée au XVIII° siècle pour s’opposer à l’absolutisme royal pour libérer les initiatives individuelles. Depuis un demi-siècle, cette pensée magique a triomphé. Mais comme une armée a triomphé après avoir tout pulvérisé avec une bombe atomique.

Le coronavirus lève le voile sur l’état de la santé française comme le classement PISA sur l’état de l’Education nationale. On ne relève pas de cadavres dans ce domaine, juste des âmes mortes en quantité. Ce même virus pourrait bien lever un autre voile: sur l’état de la police et de l’armée française. Il n’en tient qu’à une poignée d’outlaws, contre lesquels il ne faut rien dire sous prétexte de passer pour un raciste, de décider d’en apporter la preuve.

Clausewitz (1870-1831) reste un auteur cardinal quand on est chef de l’État parce qu’on est, je me répète, chef des Armées. De la guerre (1835) est son ouvrage majeur, c’est un épais traité dont beaucoup parlent mais que peu ont lu. Raymond Aron en a donné un génial commentaire, André Glucksmann en a parlé en maoïste, René Girard a disserté à sa manière sur ce sujet. Mais on parle peu de son Cours sur la petite guerre donné à Berlin entre 1810 et 1812 et qui théorise ce que l’on pourrait nommer la guérilla.

Clausewitz écrit en regard des guerres révolutionnaires (1792-1802) et de Napoléon. Bien sûr, et pour cause, il ignore la guerre totale d’Hitler, les guerres impérialistes du XX° siècle, l’usage de l’arme atomique, la victoire vietminh ou les nouvelles guerres de religion qui poursuivent les croisades et qui ont été réactivées par le couple Ben Laden / Bush, puis par l’État islamique (dont il fut interdit en France de dire qu’il était un État et qu’il était islamique…). Je ne parle pas de la cyberguerre.

Ce qui advient aujourd’hui ne relève pas de la guerre classique, de la guerre totale, mais de cette fameuse petite guerre qui n’a pas été pensée par le Président – ou alors, il a gardé pour lui les fruits de ses cogitations géniales…

De la même manière que, depuis des années, cette guerre contre ceux qui menacent la République avec les dispositifs explosifs d’enclaves de guérillas ne déclenche aucune riposte venue du sommet de l’État, la fameuse guerre contre le coronavirus n’a pas reçu non plus sa réponse appropriée. Macron croit que cette guerre est à mener comme une guerre napoléonienne mais, en disciple avoué et parfumé de Julien Sorel, il ne l’envisage que sur le papier.

Le chef de l’État a d’abord estimé que cette guerre n’aurait pas lie ; après, il a dit que ceux qui la prédisaient étaient des oiseaux de mauvaise augure ; ensuite, il a effectué la danse du ventre en montrant que, sous la menace de l’ennemi, il allait au théâtre, lui, et qu’il n’y avait même pas peur ; puis il a décrété que le virus n’avait pas de passeport avant d’en profiter pour faire de la politique politicienne; de même, sa ministre a annoncé dans le mégaphone médiatique qu’il n’y avait rien à craindre – elle prétend le contraire depuis ; par-dessus tout ça, les premiers bruits de l’attaque se faisant entendre, il a estimé que le mieux à faire était d’aller voter -on connaît la suit : depuis, chacun vit chez soi confiné comme dans une cellule, l’ennemi effectue sa sale besogne. Pour ceux qui habitent des prisons dorées, tout va bien; pour les autres, c’est le cloaque, le cul-de-basse-fosse.

Les premiers morts tombent… « Quelle riposte ? », demande l’Etat-major. « Éternuez dans votre coude » répond le généralissime Macron. Puis il ajoute: « Et n’oubliez pas de vous laver les mains après… » ! Les morts s’écroulent ensuite par poignées, par paquets, en quantité. « Quelle riposte ? », réitère l’Etat-major ? Envoyez le gel hydro-alcoolique dit le Président. On trie les morts dans les hôpitaux : les trop abîmés, aux pompes funèbres, les moins atteints, on intube. Les hôpitaux sont engorgés, les soignants commencent à mourir : une infirmière à Biscaye, un médecin à Compiègne. « Quelle riposte ? » supplie l’Etat-major. On est en train de coudre les élastiques des masques rassure l’arrière-petit-fils du gendarme de Saint-Tropez… Déroute, débandade. Après l’Exode des Parisiens dans leurs résidences secondaires parfumées aux premières fleurs du printemps, c’est Débâcle. Si tout cela continue et qu’après un champ de bataille couvert de morts, il existe un jour une Libération, elle sera immanquablement suivie d’une Épuration.

On constatera alors que la petite guerre consistait peut-être [2] à repérer l’ennemi au plus tôt, dès la première silhouette du premier soldat, puis à le cibler avec un test massif de dépistage national; ensuite, une fois le mal connu, circonscrire celui qui en est le porteur et le confiner, lui et lui seul, de sorte que le confinement de tout le monde n’était pas nécessaire.

Fiction ?

C’est très exactement de cette façon que l’Allemagne enregistre à cette heure (le 22 mars) une mortalité inférieure à cent personnes: elle a plus de personnes touchées qu’en France, mais elle enregistre moins de morts que nous.

Pour quelles raisons ?

L’Allemagne n’a pas nié la maladie dans son pays et a très vite estimé qu’elle était susceptible d’être contaminée, elle a commencé les tests de dépistage très tôt, elle les a pratiqués d’une façon plus étendue (sept fois plus qu’en France…), elle a mis en quarantaine une grande quantité de cas suspects, les tests y sont plus faciles et ne sont pas soumis à une incroyable liste de conditions.

A cette heure, il semble que cette méthode qui évite le confinement généralisé (l’Allemagne interdit les rassemblements de plus de deux personnes mais elle n’a pas mis tout le pays sous cloche) soit la bonne, du moins la meilleure, sinon la moins pire.

Combinée à des soins à la chloroquine tels que les préconise le professeur Raoult (le maire LR de Nice Christian Estrosi, positif, ne s’y est pas trompé, il en bénéficie déjà, lui…), voilà qui ressemble à autre chose qu’à l’état de siège décrété par notre chef de l’État.

Car, entre rien, son option pendant si longtemps, et la vitrification sociale, sa seule solution depuis peu, il y avait peut-être une place pour ce en quoi jadis la France excellait: la méthode cartésienne, la méthode expérimentale, la méthode épistémologique qui permirent à René Descartes, à Claude Bernard et à Gaston Bachelard de laisser leurs noms dans l’histoire de la science et de l’épistémologie, mais aussi dans la grande Histoire et de contribuer ainsi à la grandeur du pays et de son rayonnement dans le monde.

Repérer l’ennemi, le dépister, le cibler, le circonscrire, le confiner, l’isoler afin d’épargner les personnes saines: qui dira qu’il n’en va pas là d’une saine méthode pour mener à bien la petite guerre, toutes les petites guerres ?

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Michel Onfray

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  • [1] Merci au commandant DY pour les informations.
  • [2] J’avance cette théorie après avoir eu une conversation avec YR du pool de l’excellent professeur Raoult.
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