Publié par Michel Gurfinkiel le 31 mars 2020

C’est la peste qui a anéanti la civilisation antique. Et la variole qui a foudroyé l’Amérique précolombienne. A méditer, face au Covid-19.

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La Mésopotamie est, entre l’an 4000 avant l’ère chrétienne et l’an 3000, l’un des premiers foyers de la vie urbaine. Des dizaines de cités de plusieurs milliers d’habitants apparaissent alors dans cette région. Ainsi Uruk, l’Erekh biblique : « En -3200, c’était la plus grande ville du monde, avec cinquante mille habitants à son apogée », écrit l’historien américain James Scott dans un ouvrage récent, Against the Grain. C’était aussi la capitale d’un Empire : non seulement les rois d’Uruk dominaient les régions agricoles avoisinantes et des cités secondaires, mais de surcroît ils contrôlaient un vaste réseau d’échanges « allant du Caucase au golfe Persique et du plateau iranien à la Méditerranée orientale ».

Mais l’archéologie révèle aussi qu’Uruk et les autres cités mésopotamiennes sont souvent frappées par des crises graves. La vie urbaine s’effondre, la population diminue brutalement, les Empires se disloquent. Ces « collapsus » semblent constituer la règle plutôt que l’exception.

Comment les expliquer ? Scott avance diverses hypothèses. Mais « plus nous disposons de sources écrites, plus les références aux maladies infectieuses et aux épidémies se multiplient : tuberculose, typhus, peste bubonique, variole. » En akkadien, en akkadien, épidémie se dit « mort certaine », « anéantissement ». C’est la rançon quasi automatique de la densité humaine, de l’exposition des humains à un nombre croissant d’espères animales domestiquées, et des échanges commerciaux : autant de circonstances qui permettent aux bactéries et aux virus de se propager, s’hybrider, de muter.

Ainsi, nous savons aujourd’hui comment Mari, située sur l’Euphrate, dans l’est de la Syrie actuelle, est tombée en -1761. Ses archives (sur tablettes d’argile) décrivent les progrès rapides d’une pandémie : épuisée, dépeuplée, la ville tombe aux mains des Babyloniens, pour ne plus jamais se relever en tant qu’entité indépendante. Ce schéma, selon Scott, marque toute « l’histoire longue » de la Mésopotamie antique. Il vaut aussi pour les changements ethniques qui se produisent au sein d’une même civilisation : le remplacement progressif des peuples fondateurs,  Sumériens et Elamites, par des Sémites (Akkadiens puis Araméens) et des Indo-Iraniens ou apparentés (Hittites, Mittaniens, Mèdes, Perses), qui leur empruntent leur technologie, leur religion et leur écriture.

Au début de l’ère chrétienne, d’autres pandémies vont abattre une civilisation plus puissante encore : Rome. En quatre cents cinquante ans, de l’an 150 à l’an 600, la population du monde romain chute de 55 à 35 millions d’habitants : près de -50 %. Anthropoligiquement, la chute a été plus abrupte encore, dans la mesure où les populations romaines ou romanisées d’origine ont été en partie remplacées, au fur et à mesure qu’elles disparaissaient, par des immigrants « barbares » : Germains, Slaves, Arabes, Berbères. Sans soubassement humain cohérent, l’Empire d’Occident disparaît en 476, au profit de royaumes germaniques. Tandis que l’Empire d’Orient, devenu néo-grec ou byzantin, est en parti supplanté par les Arabes au VIIe siècle.

Cette implosion démographique a été provoquée par une série de pandémies. L’expansion romaine a en effet provoqué un nouvel « effet Uruk » : le brassage des hommes, des animaux et de leurs maladies. Une « peste antonine »  venue  de la région mésopotamienne – peut-être la variole – se répand dans un Empire romain parvenu à son apogée vers 165, et subsiste à l’état endémique pendant une quinzaine d’années. Les populations n’étant pas immunisées contre cette maladie, la mortalité est particulièrement forte.

En 251-266, deuxième « peste », dite « d’Aurélien » : à Rome, on fait état de cinq mille décès par jour. Le dépeuplement soudain de la capitale – de plus d’un demi-million d’âmes à 200 000 ou 300 000 – provoque, au début du IVe siècle, le transfert du gouvernement dans l’ancienne Byzance grecque, rebaptisée Constantinople. La troisième « peste » romaine, sous Justinien (542-543) est la plus meurtrière : elle fait pendant trois mois de cinq mille à dix mille morts par jour dans l’Empire d’Orient, atteint  la Gaule en 580 et y reste endémique jusqu’au milieu du VIIIe siècle. Les symptômes décrits par le philosophe Procope correspondent à ceux de la peste bubonique.

Chacune de ces épidémies suscite un « cycle vicieux », un enchaînement d’effets pervers qui, à leur tour, provoquent de nouveaux effondrements démographiques : le dépeuplement des villes entraîne la disparition d’un personnel artisanal ou industriel capable de maintenir en état les acquis matériels du passé, comme le système routier, l’acheminement de l’eau potable sur de longues distances, l’irrigation ; le dépeuplement  des campagnes entraîne une réduction de la main d’œuvre agricole, et donc de la production elle-même ;  la diminution des ressources alimentaires entraîne une plus grande vulnérabilité devant les nouvelles attaques de la maladie ou une émigration vers des régions restées prospères, qui a pour effet pervers d’y introduire les maladies dont elles étaient jusque là préservées…

Il faut mille ans à l’Europe pour retrouver dans un nouveau cadre culturel – la Chrétienté – le niveau du Haut-Empire romain. C’est alors que la peste bubonique revient, contre-coup d’un Empire mongol qui a unifié la plus grande partie de l’Eurasie, de la Chine à la Pologne. Sous le nom de « Peste Noire », la pandémie nait en Chine vers 1330, atteint Constantinople puis la Sicile en 1347, et ravage l’Europe jusqu’en 1361. Au total, elle tue près du cinquième de la population mondiale, et 25 % de la population européenne, avec des pointes à 70 % dans certaines régions. Mais, compte tenu de sa brièveté relative, elle n’a pas les mêmes conséquences que les pestes romaines : la transmission intergénérationnelle des savoirs reste assurée. Si bien qu’en un siècle à peine, l’Europe est en mesure d’effectuer trois révolutions technologiques – les armes à feu,  l’imprimerie et la navigation en haute mer – qui vont assurer sa domination sur l’ensemble de la planète.

D’où, à nouveau, « l’effet Uruk ». En 1492, quelques milliers d’Espagnols atteignent l’hémisphère occidental. Les voici en contact avec le Mexique en 1518, puis avec le Pérou en 1532. Ces pays sont beaucoup plus peuplés que la péninsule ibérique : 30 millions d’habitants dans l’espace mexicain et une vingtaine de millions dans l’espace andin, contre 6,5 millions en Espagne et 1,3 million au Portugal.  Ils ont atteint par ailleurs, dans les conditions qui sont les leurs, un haut niveau de développement. Bref, ils pourraient résister à une invasion : c’est d’ailleurs ce qui se passe initialement au Mexique, où Hernan Cortès et sa troupe sont chassés de Tenochtitlan (l’actuelle Mexico) en 1520.

Mais l’hémisphère occidental forme alors un isolat génétique et épidémiologique : il n’a jamais été atteint par les maladies endémiques en Europe, en Asie et en Afrique, et n’a donc développé aucune forme d’immunité contre elles. En 1521, quand les Espagnols tentent de reprendre Tenochtitlan, ils apportent la variole. Maladie sérieuse pour les Européens, elle est mortelle pour les Méso-Américains. Le Mexique n’est pas vaincu : il se désintègre littéralement.

Même scénario au Pérou, onze ans plus tard, à ceci près que la variole a précédé l’arrivée de Francisco Pizarro et de son minuscule bataillon : moins de deux cents hommes. Venue du sud du Mexique vers 1525, la maladie ravage et désorganise en effet l’Empire inca, provoquant notamment une guerre civile : quand l’empereur Atahualpa rencontre Pizarro à Cajarmaca, dans le nord du Pérou actuel, il vient de remporter des victoires décisives contre son demi-frère Huayna Capac ; mais son armée, qui compte 80 000 hommes, a été partiellement contaminée, et ne sera plus en mesure de se battre efficacement. Les hommes les plus valides préfèrent battre en retraite : retranchés dans les hauts-plateaux, ils poursuivront la résistance pendant un demi-siècle.

Après la variole, toutes les maladies européennes déferlent sur le monde amérindien : grippe, rougeole, typhus, peste… Elles déciment des populations qui ont déjà fondu de moitié et perdu tous leurs cadres politiques ou culturels. Le nadir est atteint au début du XVIIe siècle, quand la population du Mexique tombe à moins de trois millions d’habitants, et celle du Pérou à moins de deux. Il est vrai que les Amériques se sont vengées, entre temps, en exportant leurs propres maladies vers le Vieux Monde : à commencer par une forme de syphilis appelée à devenir particulièrement virulente.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Michel Gurfinkiel .

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