Publié par Abbé Alain Arbez le 8 avril 2020

La veille de sa passion, au soir du jeudi saint, Jésus n’a pas célébré la première « eucharistie chrétienne ».

Il a simplement commémoré la Pâque juive avec ses amis, au cours du repas rituel traditionnel. Et c’est dans ce cadre bien précis qu’il a inclus son propre geste rituel confié aux apôtres comme mémorial (zakhor) valable pour l’après Golgotha. Ce geste est porteur du désir de Jésus de confier sa propre Pâque à ses disciples, comme nourriture spirituelle actualisant sa mort et sa résurrection.

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Habituellement, avant le début du seder, un domestique ou le plus jeune des fils, apporte au président du repas une bassine d’eau pour l’ablution rituelle. Ici c’est Jésus qui préside, et il décide de se lever, d’endosser la fonction de serviteur et il lave lui-même les pieds des disciples (Jn 13.1-6), afin de mettre ce dernier événement sous le signe de l’humilité et du service fraternel. 

Lors du seder pascal, le président du repas donne aux participants trois galettes rondes de pain non levé (matzot ougot- Exode 12.39), en rappel de la sortie d’Egypte qui avait été pour Israël un départ libérateur mais précipité par l’urgence. Cette distribution du pain de la Pâque a un sens communautaire : les pains évoquent le judaïsme. Dans la haggada et son rituel, la 1ère galette symbolise le grand-prêtre, le plus élevé en dignité, comme médiateur liturgique de tout le peuple. La 2de est celle de l’afikoman (« je suis venu »). La 3ème est celle de toute la communauté d’Israël. Le président du seder fait l’élévation de la 2ème matza  particulièrement bénie pour la montrer aux participants, elle est ensuite rompue et une part enveloppée dans un linge est passée au-dessus de l’épaule pour évoquer le fardeau de l’esclavage antérieur à la sortie d’Egypte. 

Jésus offre sa vie et l’identifie au pain d’action de grâces de la Pâque. Il s’associe à la vérité du message biblique de salut. En désignant la galette comme son corps, il ne prétend pas dévoiler ce qu’est ce pain, les convives en connaissent la signification. Il dévoile plus précisément ce qu’il est lui-même dans les circonstances de sa passion, il déclare : j’incarne l’alliance avec le Dieu d’Israël, ma personne est vouée à la vérité. Elle adhère à la substance de la Torah, des prophètes et des sages d’Israël. 

En prenant la dernière galette azyme, celle du peuple, il veut représenter son corps, et en unifiant en une seule les 3 autres, il veut présenter à Dieu, par la bénédiction, un Israël enfin uni auquel il  consacre personnellement son destin. 

Les Ecritures dénomment Israël « peuple de prêtres », chargé, par la sanctification du Nom, de rendre un culte au Dieu saint, grâce à la qualité de son comportement éthique guidé par la Torah.

A l’aide du pain du seder (la matsa) qui garde sa signification précise, Jésus formule en guise de mémorial ce qu’il est et dans quel but il agit. En disant « ceci : mon corps » la veille de la fête des pains sans levain où est immolé l’agneau pascal au Temple, Jésus désigne sa propre Pâque, imminente. Anticipant son sacrifice, corps rompu, il récapitule en lui la mission de serviteur du peuple d’Israël dont Dieu est le Père. 

(Il y a une grande différence anthropologique entre la notion de corps chez les Grecs et chez les Israélites. La tradition biblique considère l’être humain comme une unité, âme et corps ne sont pas séparés comme dans le paganisme hellénistique, où l’esprit de l’homme est une étincelle divine tombée du ciel mais enfermée dans un corps corruptible et sans avenir). 

Le mot hébreu employé par Jésus est « basar », qui est souvent dans la Bible synonyme de « adam » = homme. Kol basar, toute chair, signifie à la fois tous les hommes et tout l’humain. Jésus a dit en reliant son sacrifice imminent au pain de la Pâque : « Zè hou besari ! ». Ce qui peut se traduire : c’est ma chair, c’est moi-même, tout entier, celui que je suis… Puis il a ajouté en levant la coupe de vin : « Zè hou dami » c’est mon sang. 

Dans la tradition biblique, l’expression courante « la chair et le sang » (basar ve damim) désigne l’entièreté de l’être vivant. La chair évoque la structure concrète de l’être, et le sang désigne le flux vital correspondant à l’âme. « Toute chair verra le salut de Dieu » renvoie au salut offert à tout homme. L’anthropologie biblique voit l’homme comme une unité vivante, le corps est agent de relation à Dieu et aux autres, il est appelé à la résurrection. Dans une structure nouvelle, reçue de Dieu, l’être corporel survit à la désagrégation de la chair.

En disant « ceci : mon corps » Jésus dit donc : dans ce geste est ma personne, tout ce que j’ai réalisé avec vous, c’est moi-même donné entièrement pour vous… (Ceci explique l’insistance du 4ème évangile pour affirmer dans son prologue à contre-courant des opinions dominantes : « le Verbe de Dieu s’est fait chair ! », l’incarnation du divin n’étant pas concevable dans la pensée grecque).

La todah (merci à Dieu) appelée plus tard en grec « eucharistie »  sera célébrée selon la demande de Jésus après sa mort et sa résurrection ; elle se réfère à ce repas pascal initial du jeudi saint, mais ce ne sera évidemment pas le corps mortel, mais bel et bien le corps glorieux du Christ exalté dans les cieux qui investira la matière du pain de l’offrande consacrée. De même, le sang ne peut pas être isolé, même s’il est dénommé spécifiquement, puisque symbole de vie, car le sang est conditionne intimement la vie du corps. Pour les Hébreux, le sang, c’est la vie (haïm), donc dans l’eucharistie d’après Pâques, c’est la vie nouvelle irradiant le corps glorieux du ressuscité qui transfigure le vin consacré, ce n’est évidemment pas l’hémoglobine du Jésus terrestre.

Etapes du seder :

Dans le rituel de la Pâque juive, le président de la célébration élève pour une bénédiction quatre coupes de vin successives qui sont bues par les convives au cours du repas. 

4 coupes représentent 4 promesses bibliques de rédemption, (sur la base de Exode 6.6) 1ère coupe de sanctification : je vous affranchirai. 2ème coupe de délivrance : je vous délivrerai. 3ème coupe de rédemption : je vous sauverai. 4ème coupe de restauration : je vous prendrai pour mon peuple témoin. 

La 4ème coupe s’accompagne d’une prière que Jésus a dite en pensant peut-être aux Romains qui bafouent les lois divines par leur violence idolâtrique : « Ô Dieu d’Israël, répands ta colère sur les peuples qui ne veulent pas reconnaître ta justice et méprisent l’être humain ! »

Il y a ensuite une 5ème coupe bien différente des 4 autres et qu’habituellement on ne touche pas : la coupe d’Elie, selon Malachie 4.5 « je vous enverrai Elie le prophète – pour le temps du messie et pour la paix ». Les 5 coupes présentes sur la table sont des expressions de la liberté acquise par le peuple de Dieu dans l’événement rédempteur de la Pâque.

Chaque commémoration de la Pâque, libération des servitudes, est un « zakhor », une actualisation de l’événement pascal, qui rend chaque participant réellement contemporain de la délivrance évoquée. 

C’est alors qu’en fin de repas, les 4 premières coupes ayant été bues par les convives, Jésus prend délibérément en mains la cinquième coupe, celle qu’on laissait de côté avec dévotion – la coupe du prophète Elie – lequel viendra en temps voulu annoncer l’imminence messianique du Règne de justice et de paix. C’est cette cinquième coupe – que personne ne buvait car elle appartient à Dieu seul – qui se retrouve au centre de la célébration eucharistique et qui donne un axe nouveau au repas de la Pâque. Pour marquer l’entrée dans une phase nouvelle, Jésus boit à la coupe messianique et il la partage avec ses amis réunis pour son dernier repas.

Jésus cite mot pour mot Jérémie, prophète du retour d’exil : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, versé pour beaucoup ». Ce qui veut dire : les temps de l’ère nouvelle sont arrivés, c’est aujourd’hui – par le don de soi – que le règne de Dieu commence à transformer nos vies. Tous les êtres humains sont concernés par le  banquet final du Royaume.

C’est pour cette raison que – dans la messe catholique – lors de la consécration le prêtre dit : « à la fin du repas, Jésus prit LA coupe », ce qui indique bien que les 4 autres ayant déjà été bues, il est question de la 5ème coupe, seule restante, coupe d’Elie, et des temps messianiques pour aujourd’hui. 

L’offrande du pain et du vin évoque aussi le profil bienfaisant de Melkitsédek, roi de Salem, mis en valeur dans la Bible, car représentant d’une lointaine tradition religieuse pacifique et accueillante, à l’exact opposé des coutumes idolâtriques et sanguinaires omniprésentes dans les territoires païens environnants, avec prostitution sacrée et sacrifices d’enfants.  

La Pâque célébrée par Jésus et ses disciples obéit ainsi à un processus historique : elle récapitule 2 étapes dans l’histoire d’Israël. La toute première Pâque antique célébrait rituellement le passage – vécu par l’humanité ancienne – de la chasse à l’élevage et de la cueillette à l’agriculture. C’est pourquoi la Pâque fut d’abord fête des éleveurs, où l’on sacrifiait à Dieu, en action de grâces, un agneau sans défaut, partagé ensuite entre officiant et familles. Puis s’y est adjointe la fête des moissonneurs, avec l’offrande de la première gerbe en remerciement pour le don des grains de blé. (Les vieux levains étaient jetés, on mangeait le pain de la nouvelle mouture). Ces deux célébrations sont du registre de la nature, la première Pâque est une fête en l’honneur du Dieu créateur de la nature généreuse. 

La deuxième Pâque qui s’y ajoute, et qui sera englobante, est la sortie d’Egypte, événement providentiel de libération permettant au peuple de Dieu de s’approprier sa destinée en cheminant vers la Terre des promesses. C’est donc le registre de l’histoire, qui implique la responsabilité humaine. « Choisis la vie pour que tu vives ! (Deutéronome)» De ce fait, le Dieu créateur de la nature est aussi le Dieu sauveur dans l’histoire. Cette révélation atteint notre liberté et suscite la culture. 

L’eucharistie que nous célébrons se fonde certes sur le dernier repas historique de Jésus juste avant sa passion, annonçant l’offrande du Golgotha, mais elle se fonde avant tout sur la présence du Christ ressuscité version Emmaüs, lorsqu’il révèle aux marcheurs le mystère des événements récents à partir des Ecritures saintes et se fait reconnaître en rompant le pain.  Cette prise de conscience de la Présence du Ressuscité dans leur cheminement les libère de la désespérance antérieure et leur fait faire demi-tour vers Jérusalem, siège de la communauté apostolique, l’Eglise-mère, d’où rayonnera ensuite la mission auprès de toutes les nations. 

A noter que l’Eglise catholique utilise dans la continuité, pour la messe, depuis 20 siècles les mêmes galettes rondes de pain azyme (matsa) appelées « hosties »  (signification oblative de « victime»). 

La « Didachè » témoignage du christianisme primitif fin 1er siècle (époque de l’évangile de Jean), donne des indications intéressantes sur les premières liturgies judéo-chrétiennes avec des éléments significatifs sur le rôle essentiel du mémorial pascal de Jésus Messie.

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Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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