Publié par Michel Gurfinkiel le 26 avril 2020

La « sueur anglaise » de 1485 aurait pu sauver Richard III. Et sans la grippe dite « espagnole », il n’aurait peut-être pas eu un armistice le 11 novembre 1918.

Bosworth Fields, le 22 août 1485 : c’est la bataille la plus célèbre de l’histoire anglaise, celle où Henry Tudor, le champion de la maison de Lancastre (qui a pour emblème la « Rose Rouge »), défait Richard III, le dernier souverain de la maison d’York (la « Rose Blanche »). Shakespeare relate l’événement à la fin de sa pièce Richard III, en prêtant au roi vaincu, au moment où il va être tué, ces mots pathétiques : « Un cheval, un cheval, mon royaume pour un cheval ! » 

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Si Richard III avait su esquiver la bataille et attendre quelques jours de plus, le destin lui aurait peut-être été plus favorable. Un mal terrible frappe en effet, le lendemain même de la bataille, l’armée de Henry Tudor. Symptômes : forte fièvre, soif intense, courbatures douloureuses, douleurs abdominales, vomissements et surtout une sueur abondante et nauséabonde – d’où le nom qu’on lui donnera bientôt, English Sweat en anglais ou Sudor Anglicus en latin. De nombreux malades meurent en quelques heures, d’autres sont incapacités pendant plusieurs jours. La contagion est foudroyante, touche la noblesse, la bourgeoisie, le petit peuple. Henry voulait se faire couronner roi à Londres le plus vite possible, sous le nom d’Henry VII, pour asseoir sa légitimité : il doit attendre plus de deux mois, jusqu’au 30 octobre.

Le Sudor Anglicus revient en 1507, 1528, 1551, 1578, en Angleterre et dans d’autres pays européens. C’est la première forme attestée de ce que nous appelons en français la grippe. Une forme légèrement différente, plus proche de celle que nous connaissons, apparaît sur le continent en 1516. Des formes mixtes se répandent également, faisant souvent de nombreuses victimes. Quand elles gagnent l’Amérique centrale et méridionale, elles y déciment ce qui reste de populations indigènes déjà éprouvées par la variole, la rougeole et d’autres maladies importées par les Espagnols et les Portugais.

Devenue une maladie endémique dans les pays occidentaux, et tendant par là même à s’atténuer, la grippe reprend parfois, à l’occasion d’une mutation soudaine, des formes virulentes. La « grippe russe » part de Saint-Pétersbourg en décembre 1889, gagne le monde entier en mars 1890, rebondit une première fois un an plus tard, au printemps 1891, puis une seconde fois pendant l’automne et l’hiver 1891-1892. Elle fait 250 000 morts en Europe et probablement plusieurs millions dans le reste du monde.

Un quart de siècle plus tard, la Première Guerre Mondiale fait le lit de nombreuses formes de grippe : la « grippe annamite » qui apparaît chez des soldats indochinois dès 1916, la « bronchite purulente » qui ravage des camps militaires britanniques fin 1916 puis courant 1917, les épidémies grippales qui balaient les Empires centraux ou la Russie. Mais la dernière en date, qualifiée d’ « espagnole », se déclare en 1918 et persiste a jusqu’au printemps 1919. Elle se solde par vingt-cinq millions de morts selon les premières estimations, cinquante selon diverses réévaluations. Plus que les combats eux-mêmes.

On croyait tout savoir sur cette pandémie. On a peu à peu compris qu’il n’en était rien.  Et en particulier qu’on avait sous-estimé son impact géopolitique. En fait, c’est elle qui a décidé de l’issue de la guerre. Au profit des Alliés.

En janvier 1918, les Empires centraux sont en position de force. L’Allemagne a imposé aux Bolchéviks, maîtres de l’ancien Empire des tsars depuis trois mois, le traité de Brest-Litovsk. Non seulement la Russie se retire du conflit, mais elle abandonne en outre le tiers de son territoire européen (pays baltes, Biélorussie, Ukraine) aux Allemands et aux Austro-Hongrois, ainsi que la moitié de son industrie et 90 % de son charbon. La Roumanie capitule en mai 1918.

En théorie, les Empires centraux sont donc en mesure de transférer cinquante divisions, jusqu’ici déployées à l’Est, sur le front de l’Ouest. Pour le général Erich Ludendorff, qui exerce une dictature militaire de fait sur les deux Etats, le calcul est très simple : il faut tirer parti d’une supériorité numérique momentanée pour écraser les Français et les Britanniques, avant que les forces américaines – un million d’hommes – ne soient déployées. Le 9 avril, il déclenche une offensive générale. Les Allemands semblent d’abord victorieux, et menacent même à nouveau Paris, comme en 1914. Mais peu à peu, ils perdent l’initiative. Fin septembre, ils reculent. Le 3 novembre, Vienne signe l’armistice. Le 11 novembre, c’est Berlin.

Comment un tel retournement a-t-il été possible ? L’examen attentif des archives militaires, tant chez les Alliés que chez les Allemands et les Autrichiens, ne laisse aucun doute sur le rôle essentiel de la grippe. La censure interdisait, dans les deux camps, d’évoquer publiquement la maladie : d’où la qualification d’ « espagnole », l’Espagne, neutre, étant alors le seul pays où l’on pouvait le faire. Mais dans le secret des états-majors, on ne pouvait se dissimuler la réalité.

Chez les Alliés, la première vague de la maladie, au printemps, affaiblit toutes les troupes, en particulier les Américains qui ne sont pas du tout immunisés, à la différence des Français et des Britanniques qui, ayant été exposés aux premières grippes de 1916-1917, le sont en partie. Mais chez les Allemands, la maladie a un effet beaucoup plus grave : elle casse net l’offensive de la Somme en juin 1918. Ludendorff note alors, avec rage, que « 2000 hommes au moins sont malades dans chaque division », que « la logistique est totalement désorganisée » et que par suite « les soldats, insuffisamment nourris » ne sont plus en état de combattre comme ils le devraient.

Selon l’historien britannique Richard Bessel, « sur le million et demi de soldats allemands engagés en juin et juillet 1918, plus de 500 000 sont frappés par la grippe et donc en fait hors de combat ». En août 1918, alors que l’armée impériale allemande tente une ultime percée, son taux d’infection varie, selon les unités, de 16 % à 80 %. Le 3 août, le prince Rupert de Bavière, l’un des meilleurs généraux allemands, observe dans son journal : « Le manque de nourriture, les lourdes pertes et l’influence débilitante de la grippe minent en profondeur le moral de la IIIe division ».

Mais la maladie ne touche pas seulement les combattants. Elle fauche les civils des deux sexes, dont le taux de mortalité dépasse celui des militaires en 1918 : ce qui entraine le grippage de l’économie de guerre. « La production allemande de charbon s’effondre », écrit un autre historien, Andrew T. Price-Smith,  «  réduisant d’autant les capacités industrielles, la production d’armements, la circulation des chemins de fer, et d’une manière générale tous les équilibres macro-économiques. » A la fin de l’été, l’Allemagne ne fonctionne tout simplement plus. Ludendorff abandonne le pouvoir aux civils, pour ne pas endosser la responsabilité de la défaite, désormais inévitable, et de la révolution, prévisible. Le même processus touche l’Autriche-Hongrie, à ceci près que la révolution y prend un tour ethnique : chaque nation reniant les Habsbourgs pour se doter d’un Etat indépendant

Facteur crucial de la défaite germanique, la grippe espagnole empêche également les Alliés de pousser leur avantage à l’automne 1918 : notamment en envahissant une partie de l’Allemagne. En octobre et novembre, leurs forces sont en effet décimées par la deuxième vague de la maladie, plus meurtrière encore que la première. Voyant ce qui vient de se passer chez leurs adversaires, ils préfèrent cesser les combats immédiatement, pour ne pas subir le même effondrement sociétal et politique.

En redécouvrant l’impact de la grippe espagnole sur la fin de la Grande Guerre, les historiens ont également éclairci, au moins en partie, la question des origines de la pandémie. L’interprétation qui a longtemps été la plus courante, c’était que la maladie était née aux Etats-Unis, puis s’était propagée en Europe avec le corps expéditionnaire américain. Mais comment expliquer, dès lors les grippes d’avant 1918, et surtout le fait que les Empires centraux, plus atteints encore que les Alliés, la qualifiaient de « peste russe » (Russische Pest) ?

Un nouveau scénario semble donc s’imposer : une grippe aviaire chinoise qui, à mesure que la guerre devient mondiale, a gagné d’une part l’Amérique puis l’Europe occidentale, et d’autre part la Russie puis l’Europe centrale. Et qui, en se propageant sans cesse dans de nouvelles aires biologiques, acquiert finalement en 1918 une létalité maximale.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Michel Gurfinkiel .

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