Publié par Michel Gurfinkiel le 22 mai 2020

Il y a eu un « miracle français » au lendemain de la Seconde Guerre. Grâce à un environnement géopolitique exceptionnel. Et à travers un coup d’Etat technocratique silencieux…

« Ma France d’au-delà le déluge, salut ! » C’est la dernière ligne du poème le plus célèbre de Louis Aragon, Je vous salue ma France, publié à la Libération. L’image n’est pas trop forte : le pays a bien subi, pendant la Seconde Guerre mondiale, un cataclysme. Militaire, avec la défaite de 1940, l’anéantissement de la plus grande partie des forces navales en 1940 et 1942, la captivité de deux millions d’hommes, 600 000 morts (dont 300 000 civils), l’occupation partielle puis complète du territoire métropolitain. Politique, avec la chute de la IIIe République, l’éclatement des pouvoirs, les persécutions dites « raciales ». Matériel, enfin.

74 départements sur 90 ont été dévastés. Les faubourgs industriels de Paris ont été pillonnés à plusieurs reprises. Dunkerque, Calais et Chalons-surMarne ont été détruits à 80 % en 1940, suivis par Boulogne-sur-Mer, Le Havre, Rouen, Amiens, Lisieux, Caen, Brest, Nantes, Saint-Nazaire, lors du débarquement de 1944. A Marseille, les quartiers populaires du Vieux Ports ont été dynamités par les Allemands en 1943, par mesure de « police », et leurs 20 000 habitants expulsés du jour au lendemain. Si bien que le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU), créé par le gouvernement provisoire du général de Gaulle en novembre 1944, constate dans ses premières évalutions qu’un Français sur dix est sans abri.

Le désastre est plus net encore en ce qui concerne les infrastructures. Les routes, les voies ferrées, les ouvrages d’art, sont endommagés ou détruits à 50 % en moyenne nationale. La marine marchande est tombée à 35 % de ses capacités de 1938, tout comme les installations maritimes. Près de 90 % des voies d’eau sont inutilisables. 40 % du parc automobile d’avant-guerre a été détruits. Selon le MRU, « 620 000 installations industrielles, professionnelles ou commerciales » sont sinistrées, ainsi que « 745 000 exploitations agricoles. »

Corollaire inévitable : l’effondrement de la production. Sur le plan industriel, elle n’atteint en mai 1944 que 44 % de son niveau global de 1938. Sur le plan agricole, 70 % à 89 %, selon les activités. Les salaires réels ont baissé de 40 %. La France recourt en principe au rationnement pour survivre – et en pratique au marché noir. Ce n’est pas « l’année zéro », comme en Allemagne ou, bientôt, au Japon. C’est quand même une chute abrupte.

Et pourtant la remontée va être rapide. La reconstruction, en termes d’habitat comme d’infrastructures, est parachevée en vingt ans à peine. L’économie retrouve en 1950 son niveau de 1938. Puis, de 1950 à 1960, le PIB double : de 55 milliards en euros d’aujourd’hui à 110. Avant de doubler à nouveau au cours de la décennie suivante, pour atteindre 200 milliards en 1970. En 1948, le sociologue Jean Fourastié publie Le Grand Espoir du XXe siècle, un essai où il propose à la France et à l’Europe de rattraper le niveau de vie américain. En 1974, quand s’achèvent ce que le même Fourastié aura qualifié rétrospectivement de « Trente Glorieuses », c’est chose faite : le revenu par habitant a doublé. Cinquième puissance mondiale, la France est devenue un leader dans le nucléaire, l’espace, les industries d’armement, l’automobile, l’avionique, la chimie, la pharmacie, la banque, la distribution, sans oublier des secteurs plus traditionnels comme l’agriculture, le luxe et le tourisme.

Comment expliquer ce « miracle français » ? A priori, comme les autres « miracles » de l’après-guerre : la résurrection de l’Allemagne, patente dès le début des années 1950, l’essor en fanfare de l’Italie, la réémergence du Japon.

Quatre facteurs entrent en jeu. D’abord, le capital immatériel d’une nation : culture, éducation, niveau scientifique ou technologique, savoirfaire, habitudes de travail, disciplines sociales. Il subsiste alors même que le capital matériel est détruit. Et il est relativement facile de reconstituer le matériel à partir de l’immatériel. La France, l’Allemagne, l’Italie, le Japon, disposaient à la veille de la Seconde Guerre mondiale de structures scolaires et universitaires, de chercheurs, d’ingénieurs, de contremaîtres, d’ouvriers spécialisés, de chefs d’entreprises, de cadres. Ils en disposent toujours au lendemain du conflit, quelles qu’aient été les pertes humaines. Le tout est de remettre ces structures et ces personnels au travail.

Le second facteur, précisément, est que la France et les autres pays « miraculés » bénéficient d’un environnement qui va rendre possible ce retour à l’activité. Ils se retrouvent tous dans le « monde libre », la partie du monde dont les Etats-Unis, rompant définitivement avec leur isolationnisme d’avant-guerre, ont pris sous leur protection. L’alliance atlantique (ou un traité bilatéral dans le cas du Japon) assure une défense commune face au camp communiste, et donc la confiance en l’avenir. Un ensemble d’institutions internationales – la Banque mondiale et le FMI, le Gatt et l’OECE (bientôt élargie en OCDE) – assainit les économies et garantit le développement des échanges. Le plan Marshall enfin, mis en place en 1948, prodigue à l’Europe les crédits et l’aide technique nécessaires. Une seule contrepartie : les pays bénéficiaires s’engagent à coopérer entre eux, ce qui, en pratique, démultiplie l’assistance.

Nous l’avons oublié : la France se situe alors au cœur même de ce dispositif. Paris est à la fois le siège de l’Otan (jusqu’en 1967) et celui de l’OECE/OCDE ; les commandements européens de l’alliance atlantique sont installés à Roquencourt et Fontainebleau ; plus encore, la France est le second récipiendaire de l’aide Marshall après le Royaume-Uni, et le premier, de loin, sur le continent. Si les Britanniques ont obtenu 3,2 milliards de dollars de 1948 (l’équivalent de 34 milliards de 2020), la France, quant à elle, reçoit 2,3 milliards (24 milliards actuels) : contre 1,5 milliard seulement à l’Allemagne de l’Ouest, 1,2 à l’Italie, 1,1 aux Pays-Bas, 777 millions à la Belgique et au Luxembourg.

Troisième facteur : la croissance démographique. Selon les circonstances, celle-ci peut susciter un cercle vertueux, renforcer une société, ou au contraire entraîner un cercle vicieux qui la déstabilise. Dans le cas des pays occidentaux et de l’après-guerre, les effets positifs l’emportent : le baby boom, qui a commencé dès 1941 chez tous les belligérants et non-belligérants, et s’est accéléré à partir de 1945, génère quasi mécaniquement un boom économique. Il faut en effet nourrir, loger, habiller, soigner, éduquer les nouvelles générations : autant de marchés nouveaux qui s’ajoutent à ceux que la reconstruction implique. Et bientôt, les nouvelles générations entrent à leur tour dans la vie active. Les Etats-Unis passent de 150 à 210 millions d’habitants (+40 %), le Japon de 84 millions à 110 (+31 %), l’Italie de 47 à 56 millions (+19 %), l’Allemagne de 70 à 79 millions (plus 13 %). Quant à la France, elle bondit de 41 à 53 millions (+29 %), se situant ainsi parmi les pays les plus prolifiques, juste derrière le Japon.

Quatrième facteur : dans le nouveau contexte géopolitique – la défaite de l’Axe, la Guerre froide, la mise en place des armes nucléaires –, les « superpuissances », Etats-Unis et URSS, sont les seules à pouvoir prétendre à une souveraineté militaire réelle et à assurer, vis-à-vis de leurs sphères d’influence, une fonction de défense ou de domination. La souveraineté militaire des autres puissances est en effet soit abolie ou suspendue (Allemagne, Japon), soit circonscrites à des opérations marginales, notamment sur des « théâtres extérieurs » (Grande-Bretagne, France), soit rendue inutile, du fait de l’extinction des querelles bilatérales ou multilatérales entre proches voisins (rivalités franco-allemande, angloallemande, franco et anglo-italienne). Cette transformation permet aux puissances intéressées de réduire fortement leurs budgets de défense et de reporter leurs ressources en proportion vers des investissements civils.

La France se distingue cependant des autres « miraculés » par un cinquième facteur qui lui est propre : la vigueur d’une administration qui remonte à l’ancienne monarchie, à Richelieu et à Colbert, et qui a été ensuite renouvelée, amplifiée, sous l’Empire et les autres régimes du XIXe siècle ou du premier XXe siècle. Dans le désastre de 1940, tout tombe : sauf l’armature des services publics, des grands corps de l’Etat, des préfets. C’est elle qui assure la survie du pays au jour le jour, ou la préservation de la France d’Outre-Mer. C’est sur elle que Charles de Gaulle s’appuie pour unifier la Résistance – son émissaire, Jean Monnet, est un préfet – puis, à la Libération, pour rétablir l’Etat.

Mais dans la mesure même où elle est l’ultime recours, l’administration prend, de facto, le contrôle du pays, à travers une sorte de coup d’Etat silencieux. Avant-guerre, préoccupée par le déclin relatif de la France par rapport aux autres grandes puissances, notamment sur les plans démographique, social et économique, elle avait élaboré un plan général de redressement et de modernisation, et surtout imaginé de se réorganiser en « élite républicaine », voire en « aristocratie républicaine », à travers un type nouveau de grande école fondé à la fois sur les compétences et la motivation.

Le plan nourrit, avec une continuité frappante, la plupart des réformes « techniques » du Front populaire en 1936, du gouvernement DaladierReynaud en 1938-1940, du régime de Vichy en 1940-1944, du gouvernement de la Libération en 1944-1945, de la IVe République en 1946-1958 et enfin du début de la Ve République, de 1958 à 1968. La nouvelle grande école, conçue par Jean Zay dès 1936 dans un esprit de gauche, expérimentée dans les « écoles de cadres » du régime de Vichy, notamment à Uriage, dans un esprit de droite ou d’extrême droite, prend sa forme définitive dans l’Ecole nationale d’Administration (Ena), créée par ordonnance en 1945 sur un projet de Michel Debré.

Ce n’est pas un hasard si le même Debré est aussi, en 1958 le principal rédacteur de la Constitution de 1958. La IVe République maintenait des apparences de démocratie parlementaire, alors que les diplômés de l’Ena étendaient leur influence. Sous la Ve, des apparences de démocratie présidentielle, sinon « plébiscitaire », ne prétendent plus cacher un régime dominé par les grands commis, une technocratie. Les diplômés de l’Ena exercent désormais un triple pouvoir : à travers leurs fonctions administratives, de plus en plus inclusives ; en tant que chefs d’entreprises publiques ou « mixtes » ; et enfin dans les instances élues, parlement, pouvoirs, qu’ils peuplent littéralement grâce à des règles généreuses de « mise en disponibilité ».

Ce système prouve son efficacité, nous l’avons vu, compte tenu de conditions exceptionnellement favorables. Mais ce qui était une « solution » aux problèmes français devient peu à peu un « problème » à son tour. Il était fatal que les élites traditionnelles de la naissance et de l’argent investissent la « nouvelle élite » technocratique, et se préoccupent de leurs intérêts étroits plutôt que d’un intérêt général que le succès même des réformes rendait difficile à cerner ; ce qui est plus grave, c’est qu’aucun contre-pouvoir ne freine ce pervertissement, qui se produisit pour l’essentiel – ou est orchestré – sous les cabinets Georges Pompidou, de 1962 à 1968. De Gaulle n’est pas dupe, mais, tout à ses grands desseins d’une révolte planétaire contre les Anglo-Saxons, il n’y voit que de « l’intendance ».

Jusqu’au réveil, brutal, de mai 1968.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Michel Gurfinkiel .

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