Publié par Jean-Patrick Grumberg le 29 mai 2020
Le double jeu de Macron en Libye. Avec le Premier ministre Fayez al-Sarraj (à gauche) et le général Khalifa Haftar

De Kadhafi à Haftar, la France de Macron est très critiquée pour le double rôle illégitime et secret qu’elle joue en Libye : « elle joue sur les deux tableaux ».

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En avril 2019, la France a déclaré être « choquée ! choquée ! » en apprenant que le généralissime libyen Khalifa Haftar marchait sur Tripoli, la capitale de 1,2 million d’habitants. Sauf que la France a secrètement armé et entraîné les forces du général précisément pour qu’il prenne Tripoli.

La France a feint la surprise. Certes, le timing de l’offensive d’Haftar début avril 2019 contre le gouvernement d’unité reconnu par les Nations Unies du Premier ministre Fayez al-Sarraj a peut-être en effet embarrassé Paris. Mais l’intention de Haftar de s’emparer du pouvoir, plutôt que de le partager, ne pouvait pas surprendre le Quai d’Orsay : il est explicite depuis 2014.

Et Paris s’est discrètement impliqué, au moins depuis 2015, dans le soutien de l’homme fort que la France espère pouvoir faire imposer à cet important producteur de pétrole nord-africain.

Ce faisant, Macron n’a pas été très subtil dans sa façon de piétiner les intérêts économiques et sécuritaires de son voisin européen, l’Italie, l’ancienne puissance coloniale en Libye et principal acteur étranger dans son secteur pétrolier.

Alors que Macron critiquait l’intervention en Libye de 2011, le Quai d’Orsay s’appuie maintenant sur la discrétion totale imposée aux médias français pour qu’ils n’informent pas les citoyens de ses manœuvres, se souvenant de la massive opposition des Français à participer aux opérations en Irak aux côtés des Etats-Unis, et l’incompréhension de l’élimination de Kadhafi.

Une présence secrète mal dissimulée

Paris n’a jamais officiellement reconnu avoir fourni à Haftar des armes, de l’entraînement militaire, des renseignements et une assistance à ses forces spéciales. Ca n’est qu’avez la discrétion des médias français que Macron espère dissimuler cette honteuse alliance.

  • Cependant, la mort de trois soldats français dans un accident d’hélicoptère en Libye en 2016 a constitué une rare reconnaissance de sa présence secrète.
  • Puis l’an dernier, la Tunisie a capturé un groupe de 13 ressortissants français, venus en Tunisie dans six SUV, sous couverture diplomatique, avec des armes et des munitions (10).
  • Les médias tunisiens ont alors rapporté que le personnel français fournissait des conseils et du soutien militaire au général Haftar, tandis que Paris a répondu que l’affaire concernait les membres de l’équipe de protection de la sécurité de l’ambassadeur de France en Libye. L’incident jeta un nouvel éclairage sur le rôle «mystérieux» de la France en Libye.
  • En juillet 2019, ce sont des missiles français qui ont été découverts dans une base d’Haftar (8), en violation de l’embargo de l’ONU. La France a eu beau nier qu’ils étaient actifs, l’argument ne tenait pas, et leur présence a soulevé la possibilité que les forces spéciales françaises soient intégrées à l’Armée nationale de libération (LNA) », a déclaré Jeremy Brinnie, du groupe Jane’s, une société britannique de conseil en défense (11).
  • Enfin, en avril dernier, un Rafale et un avion ravitailleur français ont survolé Misrata, à 200 kilomètres à l’est de la capitale Tripoli, et Abu Grein, une zone de combat plus à l’est, a déclaré le ministère des Affaires étrangères de la GNA dans un communiqué (7).

Et puis Haftar lui-même fait publiquement état de l’armement moderne français qu’il a acquis en dépit d’un embargo des Nations unies sur les armes.

La France, parmi les pays qui violent l’embargo sur les armes imposé par l’ONU

Un projet de rapport des Nations unies de novembre 2019 (9) révélait que plusieurs pays ont violé l’embargo sur les armes imposé à la Libye, aggravant ainsi la guerre civile qui dure depuis huit ans.

Khalifa Haftar, qui contrôle une grande partie de l’Est et commande la soi-disant Armée nationale libyenne (LNA), a été le plus grand bénéficiaire des transferts d’armes illégaux, qui lui ont été fournis par terre, mer et air.

Les fonctionnaires des Nations unies chargés de surveiller l’embargo sur les armes ont nommé plusieurs pays impliqués dans les ventes d’armes aux acteurs libyens, et en particulier Haftar. Ces experts ont nommé les Etats Arabes Unis, l’Égypte, la France, le Soudan, la Jordanie, la Russie et d’autres pays impliqués dans les transferts illicites d’armes et de matériel connexe vers la Libye (9).

Les mégas ventes d’armes de la France à l’Égypte et aux Émirats arabes unis ont également posé question sur le respect de l’esprit de l’interdiction de l’ONU. Les 25 milliards d’euros de permis français pour 2018 couvraient l’artillerie, les missiles, les drones et l’électronique, tandis que les accords français précédents couvraient les avions de guerre pour les Emirats. Et ces armes françaises vendues à l’Egypte et aux Emirats Arabes Unis (EAU) risquaient de se retrouver en Libye, en violation de l’embargo de l’ONU.

De plus, la France semble avoir fait fi du « code de conduite » de l’UE sur les ventes d’armes de 2008, qui stipule que les armes ne doivent pas être vendues s’il existe un « risque évident » qu’elles soient « détournées vers un utilisateur final indésirable » ou utilisées contre des cibles « amies et alliées », comme l’Armée nationale libyenne (11).

Telles sont les questions posées par les derniers chiffres de l’UE, qui montrent que la France :

  • A accordé des autorisations pour un montant de 14,1 milliards d’euros pour des ventes d’armes à l’Égypte en 2018.
  • 9,5 milliards d’euros aux Émirats arabes unis la même année.
  • Et 295 millions d’euros à la Libye (Les permis français de 295 millions d’euros délivrés à la Libye portaient sur des systèmes de « contrôle des incendies », tels que des radars militaires, et ne semblaient pas violer la lettre de l’embargo des Nations unies sur les armes à destination de la Libye).

« Haftar n’est pas reconnu et n’est pas autorisé à obtenir des armes de qui que ce soit, selon le droit international », a déclaré Pieter Wezeman, de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), un groupe de réflexion suédois.

https://euobserver.com/foreign/147256
  • Mais quatre enveloppes de missiles antichars français, appelés javelots, sont apparues dans un dépôt d’un allié d’Haftar,
  • Et un avion Mirage de fabrication française a participé à une attaque aérienne pro-Haftar en Libye l’année dernière, a rapporté le panel des Nations unies, ce qui indique que des armes françaises s’infiltrent en fait.

Les violations rapportées par les experts de l’ONU n’étaient probablement que « la partie visible de l’iceberg » de ce qui se passait réellement, a déclaré Wezeman de Sipri.

Et tout cela pose des questions sur ce que la France fait pour s’assurer que ses armes ne finissent pas dans de mauvaises mains.

« Quelle est la responsabilité des Français ? Devraient-ils dire à leurs clients : vous ne devez en aucun cas permettre que ces armes soient utilisées dans le conflit libyen », a déclaré M. Wezeman.

Et comble de l’hypocrisie du Quai d’Orsay et de Macron, alors que la France viole impunément l’embargo sur les armes, la délégation française auprès des Nations Unies publiait le 5 février 2020 un communiqué exigeant que « les Etats Membres respectent les embargos… notamment en Libye » (12).

Ceci me fait incidemment penser aux menaces récentes de la France – qui viole donc le droit international – faites à certain pays du Moyen-Orient qu’elle accuse de violer le droit international – mais je suis hors sujet.

Complicité passive de l’UE

Ne soyons pas aveugle. Tout cela pose également la question du rôle de l’UE dans le contrôle de la conformité des sanctions. Autrement dit, l’UE ferme t-elle les yeux ?

Selon les déclarations européennes, les Français ont été de loin les plus grands fournisseurs d’armes de l’UE aux protagonistes étrangers de la guerre en Libye.

Mais d’autres pays de l’UE, dont l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Suède et le Royaume-Uni, ont également accordé des permis pour plus d’un milliard d’euros d’armes à l’Égypte, à la Jordanie, à la Turquie et aux Émirats arabes unis, qui ont violé les sanctions des Nations unies.

Et si les Emirats frappent des cibles en Libye avec des Mirage de fabrication française, alors les Mirages étaient probablement ravitaillés en carburant par des avions ravitailleurs de fabrication espagnole, et appuyés par des avions radar de fabrication suédoise, a ajouté Wezeman, de Sipri.

Haftar, l’allié très encombrant de la France

Le général Haftar est citoyen américain. Il était l’allié de Kadhafi, et a été prétendument formé par la CIA.

Le 25 avril 2020, Khalifa Haftar, le chef de l’Armée nationale libyenne (LNA), basée à l’est, a déclaré à la télévision qu’il avait reçu un mandat populaire pour gouverner.

Mais Haftar est à la fois entravé dans son projet par le gouvernement d’accord national (GNA) soutenu par la communauté internationale à Tripoli, et rejeté par les États-Unis et d’autres puissances internationales, y compris officiellement la France, qui en réalité le soutient en sous-main pour mettre la main sur le pétrole libyen pour le compte de Total – soit précisément ce que les Français reprochaient aux Etats-Unis de Bush d’avoir fait en déclenchant le conflit en Irak.

Haftar est soutenu par une brochette peu recommandable : d’un côté par des milices tribales, des rebelles soudanais, des salafistes purs et durs liés à l’Arabie Saoudite, et par Mahmoud Mustafa Busayf al-Werfalli, un commandant recherché par la CPI pour crimes de guerre, a expliqué (2) Mary Fitzgerald, chercheuse sur la Libye.

L’une des excuses de la France, c’est que la LNA a combattu des groupes terroristes désignés par l’ONU dans l’est de la Libye, alors qu’en réalité, ce sont les opposants de Haftar qui ont délogé l’État islamique de son fief libyen de Syrte.

Tout cela n’empêche en rien la France de lui donner un coup de pouce politique. Pourquoi ? Parce que si son offensive sur Tripoli met mal à l’aise ses anciens alliés locaux, c’est surtout là que sont basés les piliers de l’État libyen chancelant : sa société pétrolière nationale et sa banque centrale, et il est le seul qui peut aider la France à mettre la main sur la manne pétrolière.

Paris, « l’impertinent colonisateur »

C’est dans ce contexte que Habib Al-Amin, le ministre de la Culture de l’ancien gouvernement Ali Zaidan, vient d’inciter (1) à « viser les institutions françaises en Libye et a considérer comme un droit légitime de les forcer à quitter le pays ».

Al-Habib Al-Amin

À travers son compte officiel sur Twitter, Habib El-Amin a déclaré que si le gouvernement de réconciliation ne prend pas fermement position avec ce qu’il a décrit comme «l’impertinence colonialiste de Paris», les Libyens doivent expulser les citoyens français et fermer leur ambassade pour répondre à son comportement hostile envers les Libyens.

Il a poursuivi en expliquant :

« Les intérêts de la France deviendront des cibles légitimes d’expulsion, c’est notre droit légitime envers ceux qui violent notre mer, nos frontières et notre souveraineté ».

Macron joue avec le feu : le risque, ce sont des dizaines de milliers de migrants supplémentaires

Un dangereux conflit a pris forme en Libye depuis 2019, autour de la capitale de la Libye, Tripoli, menaçant de plonger le pays dans sa deuxième guerre civile depuis la chute de Kadhafi.

Un tel scénario aurait de graves conséquences pour l’Europe, qui cherche à surmonter la désunion des États membres – la France notamment, qui a empêché une réponse collective.

L’UE cherche la désescalade de la situation, mais sa réponse a été émoussée par le fait que la France penche vers Haftar – les forces spéciales françaises l’ont soutenu dans l’est de la Libye. La France a en effet empêché une riposte collective plus musclée contre l’offensive d’Haftar.

Il est pourtant dans l’intérêt de tous les États membres de l’UE d’empêcher l’escalade actuelle de dégénérer en une bataille majeure pour Tripoli et en un conflit civil plus large. Mais Paris joue un double jeu (3) dangereux.

La France garde son soutien à Haftar, soutenu par l’alliance émiratie saoudienne-égyptienne et Russe, tandis que de l’autre côté, l’Italie soutient le gouvernement de réconciliation nationale à Tripoli dirigé par Fayez al-Sarraj. Derrière les visages diplomatiques de ce conflit, figure en réalité la concurrence féroce entre les sociétés pétrolières et gazières françaises Total et ENI en Italie.

La France a-t-elle misé sur le mauvais cheval ?

Haftar contrôle la plupart des champs et installations pétroliers en Libye, y compris le bassin de Syrte, qui représente environ deux tiers de la production pétrolière libyenne, mais la vente de pétrole dépend de la juridiction inhérente à la National Oil Corporation, basée à Tripoli, selon un certain nombre de législations locales et de résolutions internationales.

Aussi le président français Emmanuel Macron rencontre fréquemment le chef de la milice de la LNA, Khalifa Haftar à Paris (6), pour tenter de lui donner une dimension légale, bien que ce dernier n’ait aucune position officielle dans l’État libyen et ne reconnaisse pas le gouvernement légitime de réconciliation.

Les derniers développements ont cependant établi que la coalition de Haftar est plus faible que prévu. De futures défaites militaires pourraient entraîner une perte de soutien des tribus locales et d’autres groupes étrangers.

De toute évidence, on ne peut pas s’attendre à ce que la Russie, l’Égypte, la France et la Grèce laissent Haftar échouer, explique Burhanettin Duran, spécialiste de la vie politique turque (4). Les États-Unis et les États européens, à l’exception de la France, ne souhaitent pas non plus la chute du gouvernement de transition de Tripoli.

Tandis que les forces du GNA d’al-Sarraj se préparent à briser le blocus et à reprendre Syrte et d’autres provinces, les forces d’Haftar, aidées par la France, planifient une nouvelle offensive.

Malgré cela, la France tente publiquement et officiellement d’apparaître comme un médiateur. Elle veut faire croire qu’elle construit un pont entre les deux camps libyens, de sorte que Macron a même accueilli les deux opposants Sarraj et Haftar, en même temps à l’Elysée, alors que dans les coulisses, Paris soutient Haftar avec une aide logistique, militaire et du renseignement.

Autrement dit, Macron soutient la solution militaire, bien qu’il ait précédemment critiqué l’intervention militaire en Libye en 2011, et bien que l’intervention et l’escalade de Haftar en Libye augmenteraient la vague immigrationniste.

Tout ça pour le pétrole (et pour reprendre pied en Afrique)

Le sud de la Libye riche en ressources naturelles, c’est le point central de la stratégie française (5), basée en partie sur Haftar, et qui permettrait à la France de relancer sa position sur le continent africain qu’elle a perdu en raison de son comportement patriarcal et colonial, de ses erreurs successives, et de la concurrence des grands pays étrangers.

Les citoyens français sont largement laissés dans l’ignorance de l’implication de la France en Libye, alors que dans toute démocratie qui se respecte, ils devraient être au cœur des décisions de tout conflit international. Surtout, la France devrait mener une politique de stricte neutralité dans la guerre civile en Libye. Les deux camps, y compris donc celui que soutient la France, emploient des mercenaires, sont soutenus par des puissances étrangères, utilisent des combattants salafistes radicaux et ont été accusés de crimes de guerre.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

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  2. https://friendsofeurope.org/publication/libya-brink-yet-another-civil-war ou https://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:cMn4PCQu9i0J:https://www.friendsofeurope.org/insights/is-libya-on-the-brink-of-yet-another-civil-war/+&cd=1&hl=en&ct=clnk&gl=us&client=safari
  3. https://www.politico.eu/article/frances-double-game-in-libya-nato-un-khalifa-haftar/
  4. https://www.dailysabah.com/opinion/columns/the-libyan-crisis-quo-vadis
  5. https://www.dohainstitute.org/ar/PoliticalStudies/Pages/Italian-French-Rivalry-over-Influence-in-Libya.aspx
  6. https://www.noonpost.com/content/36214
  7. https://www.aljazeera.com/news/2020/04/libya-gna-protests-french-warplane-unauthorised-overflight-200429142514908.html
  8. https://www.aljazeera.com/news/2019/07/libya-asks-france-explain-arms-reached-haftar-forces-190712001110293.html
  9. https://www.trtworld.com/opinion/the-arms-embargo-on-libya-is-a-spectacular-failure-31390
  10. https://www.aljazeera.com/news/2019/04/armed-men-crossing-libya-alleged-french-spies-190423174812673.html
  11. https://euobserver.com/foreign/147256
  12. https://onu.delegfrance.org/ALPC-il-est-necessaire-que-les-Etats-membres-respectent-les-embargos

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