Publié par Abbé Alain Arbez le 25 juin 2020

C’est un pasteur protestant qui en vient à déclarer que certains transforment un peu vite l’adage réformé du sola scriptura en dogmatisme et en individualisme.

En fait, Sola scriptura (l’Ecriture seule) est une affirmation récente, puisqu’elle date de la réforme. Les réformateurs ont sans doute réagi par là à certaines prétentions de la scolastique médiévale qui mettaient quasiment sur le même plan que les Saintes Ecritures les écrits des Pères de l’Eglise et les dissertations de philosophes païens comme Aristote.

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Il fallait affirmer la centralité de la parole biblique dans la réflexion chrétienne, ce qui est tout à fait souhaitable. Mais, insiste le même pasteur, affirmer l’autorité de la Bible ne doit pas signifier qu’on élimine toute la tradition chrétienne qui a enrichi spirituellement les générations antérieures. Calvin lui-même tenait en grande estime les apports des pères dans les premiers siècles. Peut-on alors prétendre pouvoir tout comprendre verticalement, seul avec sa Bible et l’aide directe de l’Esprit Saint ? Peut-on être l’Eglise tout seul dans son coin, avec ses interprétations personnelles ? St Augustin disait : « Christianus ullus, christianus nullus ! » Un chrétien seul est un chrétien nul.

On lit souvent dans les commentaires sur Dreuz des remarques, parfois bien intentionnées, parfois agressives, de quelques lecteurs se référant à la sola scriptura pour disqualifier systématiquement des convictions catholiques, y compris celles partagées par des orthodoxes, des anglicans et des luthériens.

Regardons d’un peu plus près comment s’articulent ces argumentaires parfois directement recopiés des pratiques de lecture typiquement fondamentalistes américaines. Se sont-ils formés chez les jivaros réducteurs de têtes ? Car il est consternant de constater que certains lisent la Bible comme les musulmans lisent le coran, sans capacité de recul, et en réduisant la signification du texte à sa version littérale, oubliant toute contextualisation. Et comme les musulmans, ils accusent les autres – ceux qui ne lisent pas comme eux –  d’avoir dévoyé la parole de Dieu.

Sur quoi s’appuie cette idéologie récente qui a en quelque sorte vitrifié la sola scriptura ?

Les réformateurs avaient fait de la Bible la seule et unique référence de vie chrétienne, initialement en réaction à des abus de l’époque. Mais dans cette situation qu’on pourrait dire conjoncturelle, un processus réducteur se mettait parallèlement en mouvement. Le Concile Vatican II a lui-même tenu à recentrer toute la vie de l’Eglise autour de la Parole de Dieu. Ce n’est donc pas la Parole de Dieu qui est en cause ici.

Il se trouve que ce qui est devenu dans certains milieux le dogme de la sola scriptura non seulement n’a pas existé durant 15 siècles, avant la période de la réforme protestante, mais n’a pas non plus de réel fondement biblique. La Bible n’enseigne pas qu’elle sera la seule et unique base de la vie chrétienne !

2 Thessaloniciens. 2,15 : « Tenez ferme et retenez les enseignements que nous vous avons transmis soit oralement, soit par nos écrits ».

On oublie parfois un peu vite que les textes du nouveau testament sont nés en milieu d’Eglise, c’est l’Eglise qui a eu l’autorité de fonder les textes et non pas les textes celle de fonder l’Eglise. Il y a deux sources de la révélation : les Saintes Ecritures et la Tradition liée à l’autorité ecclésiale. Tradition signifie purement et simplement : transmission. L’Eglise instituée par Jésus Christ a reçu de lui le pouvoir de déterminer le sens et la valeur de l’Ecriture et de la Tradition. La Parole n’a pas été congelée, elle est vivante, elle rejoint des êtres vivants pour les relier à Dieu à travers un effort d’inculturation.

Supposons que la Bible soit la seule et unique référence véritable, alors l’Eglise n’est rien pour un chrétien. Ce qui explique l’illusion de certains évangéliques de tout résoudre par eux-mêmes sans institution. Or l’Ecriture enseigne qu’il est nécessaire d’écouter l’Eglise. Matthieu 18, 17 : « S’il refuse d’écouter, dis-le à l’Eglise, et s’il refuse aussi d’écouter l’Eglise, qu’il soit à tes yeux comme un païen ».

Jésus s’adressant à ceux qu’il établit et institue et à qui il confie la suite : Luc 10,16 : « Qui vous écoute m’écoute, celui qui vous rejette me rejette ».

Il donc clair que si l’on refuse d’écouter l’Eglise, on doit être considéré comme un païen et non comme un croyant authentique. Jean 15,20 : « S’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre ». Hébreux 13,17 : « Soyez à l’écoute de vos guides, et soumettez-vous à eux, car ils sont les veilleurs de votre âme ! ».

Paul dans sa lettre à Timothée 3,15 : « Tu sauras ainsi comment tu dois te conduire dans la maison de Dieu qui est l’Eglise du Dieu vivant et le pilier, le soutien de la vérité ». Visiblement, ce n’est donc pas la Bible seule, mais l’Eglise gardienne des Ecritures qui est le pilier solide de la vérité. Elle a la responsabilité légitime de présenter la vérité de Jésus Christ, sans la laisser à l’interprétation individuelle et aléatoire de chaque individu. Ce qui garantit le sérieux de son rôle au cours du temps, c’est la succession d’autorité reçue du collège des apôtres à travers les ministres ordonnés.

En effet, la Parole de Dieu n’est pas limitable à l’écrit biblique. La Bible appelle souvent la tradition orale « parole de Dieu ». Déjà dans le judaïsme, il en est ainsi, la Tora be alpe est essentielle, et Jésus lui-même s’est battu contre ceux qui voulaient enfermer la Parole dans la lettre. Si la Bible indique que la tradition orale est Parole de Dieu, la tradition apostolique est véridique, elle est avec l’Ecriture sainte l’une des deux sources fiables de la révélation.

Jean 17,20 : « Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore pour ceux qui croiront en moi à travers leur parole ».  Jésus a donc prié pour ceux qui deviendront croyants grâce à la parole et à l’enseignement des apôtres.

2 Thessaloniciens 3,6 : « Nous vous recommandons, frères et sœurs, au nom de notre seigneur Jésus Christ, de vous éloigner de tout frère qui mène une vie désordonnée et qui ne suit pas les instructions reçues de nous ». Et en 2, 15 : « Ainsi donc, tenez ferme et retenez les enseignements que nous vous avons transmis, soit oralement soit par écrit ».

Autre contradiction basique dans la philosophie du sola scriptura : la mort et la résurrection de Jésus sont datées autour de l’an 33. Ce qui veut dire que le contenu du livre de l’Apocalypse rédigé vers 95 ap. JC a été en gestation dans les communautés du 1er siècle. Par conséquent l’Eglise existait et méditait durant 60 ans avant que la Bible fût entièrement terminée. Forcément, c’est bien la tradition orale qui guidait les croyants durant cette période : l’Eglise les enseignait sans la base écrite qui ne sera connue que beaucoup plus tard. L’Eglise instituée mettait donc au point au fur et à mesure les positions doctrinales opportunes, d’autant plus qu’elle était souvent attaquée sur des questions de fond.

La Bible ne pouvait alors pas être invoquée pour se déterminer dans la foi, puisqu’il a fallu attendre encore 300 ans pour que soit officiellement déterminé quel serait le canon des Saintes Ecritures !  En effet, ce n’est qu’au 4ème siècle qu’un consensus est intervenu dans les communautés par rapport à la liste des Livres inspirés. Certains étaient acceptés ici, mais refusés ailleurs.  La didachè, les épîtres de Barnabé, le Pasteur d’Hermas, des écrits spirituels importants, ont été considérés un temps comme « bibliques » avant d’être laissés de côté plus tard. Le livre de l’Apocalypse lui-même a été suspecté avant d’être finalement intégré non sans discussions. Le canon de Muratori recense clairement en l’an 150 les livres fiables du Nouveau testament, alors que circulent des pseudo-évangiles influencés par la gnose et le désir de déjudaïser Jésus.  Il a bien fallu une autorité ecclésiale pour déterminer ce qui est valable et ce qui ne l’est pas. Dans un tel contexte, comment se positionner avec certitude si on refuse l’autorité de l’Eglise ? Impossible de se référer à la formalité écrite d’une Parole de Dieu qui n’est pas encore au point !

Martin Luther après s’être séparé de l’Eglise au 16ème siècle a retiré de la Bible sept livres, de sa propre autorité : Tobie, Judith, Sagesse, Siracide, Barukh, ainsi que Maccabées et certains passages d’Esther et Daniel. On a donc retiré sept livres bibliques qui étaient reconnus auparavant depuis mille ans comme parties intégrantes de la Bible. Problème :  ces livres censurés se trouvent dans la Septante ! Et le nouveau testament contient environ 350 citations tirées de la version grecque de la Bible, la septante. C’est la preuve que les auteurs inspirés du Nouveau testament reconnaissaient les sept livres de la septante idéologiquement rejetés au moment de la Réforme.

On comprend ainsi que c’est l’autorité de l’Eglise indivise qui a authentifié l’identité des auteurs des livres bibliques. Le canon biblique est véritablement né des directives de l’Eglise, il ne s’est pas autogénéré !

Lorsque l’arianisme a dévasté les milieux d’Eglise au 4ème siècle, l’Eglise a cherché comment apporter des garde-fous aux dérives et ce furent les définitions conciliaires ecclésiales qui recadrèrent le profil de Jésus Christ pleinement humain et pleinement divin. Les hérétiques utilisaient des passages bibliques pour étayer habilement leurs thèses déviationnistes, et il a fallu se servir d’outils philosophiques grecs pour se faire comprendre. C’est la raison au service de la foi : ainsi le Fils de Dieu a été appelé homoousios, c’est-à-dire : de même être que le Père, ne faisant qu’un avec lui. Ce que Jésus a incarné correspond totalement à la volonté aimante du Père.

Chose étonnante, le Nouveau testament nous dit que beaucoup de déclarations et de réalisations de Jésus n’ont pas été écrites. Jean 20,30 : « Jésus a accompli encore en présence de ses disciples beaucoup d’autres signes qui ne sont pas décrits dans ce livre ». Et en 21,25 : « Jésus a encore fait beaucoup d’autres choses. Si on les écrivait en détail, je ne pense pas que le monde entier pourrait contenir les livres qu’on en écrirait ! ».

A partir de cette affirmation, comment prétendre que seul compte l’Ecrit intronisé sola scriptura ? Prétention illusoire d’une bibliolâtrie fantasmatique! D’ailleurs Jésus a demandé à ses disciples de prêcher la bonne nouvelle, pas d’écrire des livres… Il leur a recommandé d’enseigner en tant qu’Eglise. Que devient ce dogme de sola scriptura lorsqu’on lit en Actes 8, 30 : « Comprends-tu ce que tu lis ? L’homme répondit : comment le pourrais-je si personne ne me l’explique ? ».

2 Pierre 1,20 : « Sachez avant tout qu’aucune prophétie de l’Ecriture n’est affaire d’interprétation personnelle ! ».

Cette vision de la Bible comme seule référence était inconnue dans l’Eglise primitive et elle l’est restée durant des siècles. Toutes les Eglises, qu’elles soient latines ou orientales, reconnaissaient le rôle central de l’Ecriture Sainte, mais commentée et éclairée par la tradition ecclésiale. De nombreux courants protestants semblent aujourd’hui revenus vers cette approche plus globale et moins individuelle.

Parmi les Pères de l’Eglise, écoutons ce qu’en pensait Basile le Grand : « Parmi les doctrines et les proclamations gardées dans l’Eglise, on tient les unes de l’enseignement écrit et les autres on les a recueillies de la tradition apostolique. Toutes ont la même force au regard de la piété. Si on essayait d’écarter les coutumes non écrites comme n’ayant pas de valeur on porterait atteinte à l’évangile sur des points essentiels ».

Athanase : « Paul se mit à dire : je vous ai transmis les traditions, conservez-les fermement. Avec le diable se trouvent tous les inventeurs d’hérésies illicites qui certes se réfèrent à l’Ecriture mais ne tiennent pas les opinions que les saints ont transmises ».

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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