Publié par Eduardo Mackenzie le 20 juin 2020

« Le communisme constitue aujourd’hui le mal suprême. En quelque lieu et sous quelque circonstance qu’apparaissent ses tentacules, tous les hommes qui veulent sauver la civilisation doivent immédiatement et en haute priorité faire front contre lui. Si quelque part surgissent des abus d’une autre source qu’il faille corriger, alors de deux choses l’une : ou bien des résistants authentiquement démocratiques rassemblent assez de forces pour défendre leur cause eux-mêmes, et alors qu’ils y aillent, on les bénira. Ou bien ils sont incapables d’un tel assaut (…) et alors, tant pis pour eux, mieux vaut qu’ils prennent en patience le mal dont ils souffrent plutôt que de s’allier au diable communiste, dont l’intervention engendrerait un mal incommensurablement plus terrible. Qu’un Somoza soit culbuté par nous, applaudissons. Qu’il le soit par Castro, pleurons. »

L’auteur de ces lignes prophétiques, écrites en juin 1979, est la célèbre essayiste et combattante politique française Suzanne Labin (1913 – 2001). Née à Paris (son nom de jeune fille est Suzanne Andrée Devoyon), elle a étudié à la Sorbonne en chimie et physique. Puis elle entra à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris et milita brièvement dans la Jeunesse communiste. En 1937, elle rompt avec le marxisme et dénonce les procès de Moscou. Dans ses articles, elle fustige le culte de la personnalité et la « divinisation de Staline ». Inspirée par les thèses du dissident Boris Souvarine, elle expose les aberrations et les crimes du communisme

Entre 1939 et 1940, la jeune militant se lance dans la collecte de documentation sur le régime soviétique. Elle finit par être dénoncée comme espionne par la concierge de l’immeuble où elle habite mais parvient à fuir deux jours avant l’entrée des troupes allemandes à Paris, laissant ses biens à l’exception de ses deux valises contenant les informations qu’elle a recueillies. Pendant l’Occupation, elle fait partie, avec son mari, Edouard Labin, d’un groupe de résistance gaulliste (réseau du Musée de l’Homme). En 1941, sur le point d’être arrêtée par la milice, elle s’enfuit avec son mari en Espagne puis en Argentine, où elle achève la rédaction de son livre «Staline – le – Terrible. Panorama de la Russie soviétique », qui sera publié en 1948 en cinq langues avec une préface d’Arthur Koestler.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle revient en France. Sa notoriété en tant que combattante anti-communiste est déjà internationale. Elle réfute le marxisme sous toutes ses formes et  participe, en 1950, au premier Congrès pour la liberté de la culture, tenu à Berlin. Le 8 mars 1950, Suzanne propose «de créer un foyer de culture libre contre l’obscurantisme stalinien». Parmi les personnalités désireuses de parrainer ce comité figurent Albert Camus, René Char, Henri Frenay, André Gide, Ernest Hemingway, Sidney Hook, Arthur Koestler, Ignazio Silone et Richard Wright. Suzanne Labin déclarera plus tard: «Tous les membres du comité ont répondu positivement à notre proposition. Aucun n’était en désaccord. Le projet n’a pas abouti par manque de financement, pas par divergence idéologique ».

En 1957, avec des articles dans la presse et un livre, « Entretiens de Saint-Germain », elle milite, avec Maurice Schumann et Jules Romains et d’autres intellectuels, en faveur de l’interdiction du Parti communiste français. Elle explique comment, dans une démocratie, il est légitime d’interdire les partis totalitaires. Pour ce livre, elle reçoit le Prix de la Liberté, décerné par un jury composé d’éminents universitaires, journalistes et intellectuels tels que Ferdinand Alquié, Henri Brugmans, Georges Duhamel et Maurice Noël, entre autres. Frénétiques, les communistes publient neuf articles incendiaires dans L’Humanité et dans la presse soviétique contre le livre de Suzanne Labin.

Alarmée par ce qui se passe en Chine, elle fait un voyage en 1959 pour recueillir des témoignages de victimes du régime de Mao Tse Tung, de réfugiés à Hong Kong et Macao. Ce sera le sujet de son livre « La condition humaine en Chine communiste ».

Dès  1959, elle visite les États-Unis. Elle y donne des conférences et elle rencontre des personnalités politiques. Elle explique les détails de la «guerre politique» que l’URSS mène contre l’Europe. En 1960, elle dénonce l’installation des Soviétiques à Cuba. Les sénateurs démocrates James Eastland et Thomas J. Dodd, ancien procureur aux procès de Nuremberg, admirent son travail et font imprimer son célèbre Rapport de Londres à des milliers d’exemplaires, sous le titre « La technique de propagande soviétique », dans lequel elle décrit les techniques de la propagande communiste et ses infiltrations dans la presse et dans les syndicats.

Dans un long article très documenté sur l’économie soviétique, publié dans The American Legion Magazine, en mai 1963, surprenant par sa précision, elle conclut: «Aujourd’hui, même quand elle se vante de son dynamisme, l’économie soviétique maintient seulement son niveau pathétique actuel en se nourrissant comme un ver des États esclavagistes d’Europe de l’Est que la Russie a pris comme butin de la Seconde Guerre mondiale. En voyant de tels résultats, nous sommes stupéfaits de constater qu’il y ait, dans le monde occidental, tant de gens, sains d’esprit -hormis ceux de mauvais esprit- supposés être bien informés, qui parlent encore du ‘défi économique’ du communisme face au monde libre. En réalité, l’hypothèse selon laquelle l’URSS pourrait atteindre le niveau des États-Unis, voire le niveau de l’Europe occidentale dans un avenir proche, par tout autre moyen que la conquête ou le parasitisme colonial, est tout simplement délirante. »

En mars de cette même année 1963, le sénateur Dodd, rend un vibrant hommage à Suzanne Labin au Sénat et la décrit comme la «Jeanne d’Arc de la Liberté». Il fait insérer dans la mémoire du Sénat l’excellent article du journaliste et écrivain Eugene Lyons, qui décrit cette petite femme blonde comme « l’adversaire la plus dynamique, omniprésente et efficace du communisme dans le monde libre ». Dans ce texte, Lyons mentionne les menaces qu’elle a reçues depuis 1958 pour sa participation à ce que L’Humanité dénonce comme le «Code civil Mollet-Labin» et évoque la tentative d’enlèvement qu’elle a subie à New Delhi lorsqu’elle parvient à sauter d’une voiture qui voulait l’emmener de force à l’ambassade soviétique (1). Le sénateur Dodd écrit plus tard la préface de sa brochure « Ambassades de Subversion ». Deux ans plus tard, le sous-comité sénatorial redistribue le texte intitulé « Les techniques de la propagande soviétique ».

En juillet 1965, Suzanne Labin publie, dans le Bulletin du Centre National d’Information, n ° 143, un article dont le titre est « Qui est l’interventionniste à Saint-Domingue? ». Cela commence comme ceci: «Lorsque l’action américaine à Saint-Domingue nous est présentée comme une intervention dans les affaires intérieures d’un État souverain, nous recevons des informations erronées. L’interventionnisme incarné, l’interventionnisme universel, l’interventionnisme systématique de notre temps est le communisme. Il est Waldeck-Rochet en France, il est Togliatti en Italie, il est Castro à Cuba, il est Mao Tse Tung et Brejnev partout ailleurs. »

Dans un autre paragraphe, elle déclare: «Abandonner Saint-Domingue au communiste Juan Bosch sous prétexte que son corps est né à Saint-Domingue, alors que toute sa personne est conditionnée par Moscou, c’est opter pour le suicide du monde libre par amour du formalisme. Les guérilleros vietcong, qui exportent vers le Sud-Vietnam le despotisme qui règne dans le Nord-Vietnam, sont plus interventionnistes, plus étrangers que les soldats américains qui courent pour défendre l’indépendance d’un pays dont ils partiront s’ils réussissent. »

Son livre bien connu « Le drame de la démocratie », où il analyse le phénomène totalitaire et les autres courants anti-démocratiques, paraîtra en 1973, à la fois en France et aux États-Unis.

Infatigable et obstinée, elle publiera environ 26 livres sur différents aspects du système communiste et ses techniques d’influence et d’infiltration. Un célèbre gaulliste et ancien ministre de la Justice, Edmond Michelet, a parlé d’elle comme « notre magnifique et unique Suzanne Labin ». En 1980, elle scandalise à nouveau les progressistes de salon,  en publiant un article sur Pinochet, « Voir le fascisme là où il n’est pas et ne pas le voir où il est », et un livre (« Chili: Le crime de résister ») et un autre en soutien à Israël en 1981 (« Israël. Le crime de vivre »).

En 1982, Suzanne Labin signe le manifeste du Comité  des Intellectuels pour l’Europe des libertés, d’Alain Ravennes, qui dénonce le totalitarisme soviétique et juge la présence de ministres communistes dans le premier gouvernement de François Mitterrand «inadmissible». Cet acte intensifie l’opération de censure à son encontre, à laquelle participent à la fois les socialistes et les communistes. Ces gens cherchent à la soustraire de la vie politique et intellectuelle. Ses critiques vigoureuses contre le socialisme marxiste et ses manifestations – terrorisme, pacifisme et tiers-mondisme – sont insupportables pour ses ennemis. En 1985, elle se retrouve sans éditeur et elle est contrainte d’autofinancer l’impression de ses livres, malgré le fait que presque tous ses pronostics, dont certains avaient été écrits dans son étude sur Staline, avaient été confirmés par les faits.

La rancune communiste étant très vile, un journaliste écrit, sept ans après la mort de Mme Labin, une version « anti-impérialiste » du projet d’un comité pour la culture libre. Dans un livre intitulé « La CIA en France, 60 ans d’ingérence dans les affaires françaises », l’auteur, Frédéric Charpier, reproche à Suzanne Labin d’avoir levé 2 400 dollars pour financer, en 1960,  la Conférence internationale sur la guerre politique, qui avait réuni 400 délégués (syndicalistes, parlementaires, écrivains, exilés des pays communistes) pendant trois jours à Paris (2).

Sans argent et sans soutien officiel, Suzanne Labin a visité de nombreux pays, fait partie de divers réseaux internationaux anti-communistes et a été en contact avec de nombreux opposants du soviétisme, de gauche à droite, de l’Europe occidentale aux États-Unis, en Amérique latine et en Asie. Eugene Lyons a écrit: « Quel que soit le défi – Hongrie, Cuba, Katanga, Chine communiste, Vietnam – elle était à l’avant-garde de la lutte pour endiguer la marée communiste. » Tous ses livres n’ont pas été republiés, mais AbeBooks et Amazon proposent une douzaine de ses titres et la biographie d’Elie Hatem « L’étonnante Suzanne Labin ». Suzanne Labin a reçu le titre de docteur honoris causa de la faculté des sciences appliquées de Londres.

Grâce à l’activisme infatigable de gens courageux comme Suzanne Labin, certains dans le secteur gouvernemental, d’autres, comme elle,  de la société civile, sans parler des grands dissidents russes comme Soljenitsyne et Bukovski, l’Europe occidentale, en particulier la France et l’Italie, ne sont pas tombés pendant la guerre froide entre les mains de Moscou, qui organisait cet effondrement en utilisant surtout la voie électorale. Le nom de Suzanne Labin fait partie du panthéon où brillent les combattants à qui le monde libre doit tant, comme, entre autres, Victor Serge, Walter Krivitzky, Arthur Koestler, Jean Valtin (Richard Krebs), Victor Kravchenko, Boris Souvarine, George Orwell, Sidney Hook, Anton Ciliga, Annie Kriegel, Jean-François Revel et Richard Pipes.

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

Parce que Dreuz est censuré pour le crime de désaccord avec la gauche, suivez notre fil Twitter, et retweetez-nous. C’est un important geste de résistance pour faire circuler vos idées.

Soutenez Dreuz en partageant cet article

Partagez ce message !

14
0
Merci de nous apporter votre commentairex
()
x
Merci de cliquer sur J'aime pour soutenir Dreuz