Publié par Magali Marc le 10 juillet 2020

Mark Zuckerberg et les géants de la technologie américaine affirment que le résultat de toute réglementation des médias sociaux sera la domination de la Chine dans ce secteur. En réalité, le marché mondial est opposé aux technologies invasives non réglementées.

Pour les lecteurs de Dreuz, j’ai traduit l’article de Dipayan Ghosh*, paru sur le site Wired.com, le 7 juillet.

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L’interdiction de TikTok en Inde dissipe le mythe du « croque-mitaine chinois »

En avril 2018, tandis que Mark Zuckerberg témoignait devant le Congrès dans le cadre du scandale de Cambridge Analytica, les photojournalistes ont découvert un argument fascinant dans les notes dactylographiées du fondateur de Facebook : « La rupture renforce les entreprises chinoises », pouvait-on lire.

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Cette ligne de défense contre toute réglementation, que les dirigeants de l’entreprise ont brandie à plusieurs reprises au cours des deux dernières années, fait valoir que ceux qui expriment des inquiétudes concernant le pouvoir monopolistique de Facebook, tels que les Sénateurs américains Lindsey Graham et Elizabeth Warren, entre autres, font fausse route. Si le Congrès brisait ou réglementait Facebook, ou un autre géant technologique américain, les entreprises chinoises non réglementées en viendraient à dominer le monde.

Les blocs chinois pourraient continuer à exploiter les marchés du numérique par le biais de l’invasion de la vie privée, du traitement algorithmique et de la participation à la politique industrielle avec le gouvernement chinois en toute impunité.

La réglementation ferait également en sorte que les entreprises américaines tombent dans l’oubli, car elles perdraient la possibilité de personnaliser les flux sociaux et de manipuler l’expérience médiatique pour maximiser l’engagement des utilisateurs.

Eric Schmidt (NdT: l’ex-PDG de Google) a également laissé entendre que l’élimination des grandes technologies ne ferait qu’aider la Chine. En fait, cet argument a trouvé un écho même au Congrès, étant donné les préoccupations qu’il suscite implicitement en matière de sécurité économique américaine.

Pourtant de nombreux experts ont qualifié l’argument de M. Zuckerberg de creux et de trompeur.

L’ancien président de la Commission fédérale des communications (FCC), Tom Wheeler, par exemple, décrit cela comme « une stratégie visant à faire valoir le croque-mitaine chinois », une stratégie qui « permet aux entreprises de présenter leur taille et les vastes quantités de données qu’elles stockent sur les individus comme un atout national et un antidote aux grandes entreprises et aux nombreuses données de la Chine ».

La semaine dernière, le débat a été clos une fois pour toutes et a révélé l’ampleur de la théorie du croquemitaine.

Lundi, les régulateurs indiens ont décrété une interdiction totale de TikTok et de 58 autres applications chinoises, en invoquant les inquiétudes concernant la sécurité nationale déclenchées par les atteintes à la vie privée que ces applications ont commises à l’encontre des utilisateurs indiens.

Alors que de nombreux membres du camp de ceux qui sont en faveur des droits numériques en Inde, déplorent cette décision, l’interdiction du gouvernement ne doit pas être considérée uniquement comme un geste politique en réponse aux tensions militaires croissantes avec la Chine, mais plutôt comme une déclaration ferme que l’Inde ne tolérera pas les atteintes à la vie privée des utilisateurs permises par des applications comme TikTok.

L’examen de TikTok a commencé à atteindre un point culminant en avril, lorsqu’un utilisateur de Reddit sous le pseudonyme « Bangorlol » a publié une analyse – qui a depuis circulé largement dans la communauté technique – affirmant que l’application TikTok portait radicalement atteinte à la vie privée.

Bangorlol, qui a apparemment fait de la rétro-ingénierie, a suggéré que TikTok recueille des tonnes de données sur ses utilisateurs. L’identification du matériel, l’utilisation de la mémoire, les applications installées, les adresses IP, les points d’accès Wi-Fi, les pings GPS à une résolution temporelle de 30 secondes – ce ne sont là que quelques-unes des catégories de données que Bangorlol prétend que TikTok recueille. (À son crédit, TikTok divulgue ouvertement dans sa politique de confidentialité qu’elle « recueillera automatiquement certaines informations auprès de vous lorsque vous utilisez la plate-forme, y compris des informations sur l’internet ou d’autres activités du réseau telles que votre adresse IP, des données liées à la géolocalisation … des identifiants uniques d’appareils, l’historique de navigation et de recherche »).

Ces préoccupations semblent avoir été reprises par les politiciens des deux partis du Congrès américain, le Sénateur Marco Rubio (Républicain de la Floride) se plaignant de la tendance de l’application à censurer les contenus qui ne sont pas alignés sur les intérêts politiques du Parti communiste chinois, et le sénateur Chuck Schumer (Démocrate de New York) dénonçant les implications de l’application sur la vie privée dans la mesure où TikTok stocke « des quantités massives de données personnelles accessibles aux gouvernements étrangers ».

Bangorlol, quant à lui, a également allégué que l’application est conçue pour attirer de façon disproportionnée de nouveaux utilisateurs afin qu’ils deviennent accros à la plateforme et, ce qui est peut-être plus insidieux, TikTok a conçu l’application de telle sorte que si quelqu’un tente de la déboguer ou de la rétroconcevoir, l’application le reconnaîtra et s’efforcera effectivement de dissimuler ses qualités d’exploitation.

« Ils ne veulent pas que vous sachiez la quantité d’informations qu’ils recueillent sur vous », a écrit Bangorlol. (TikTok n’a pas encore répondu directement à ce rapport, mais la société a noté qu’elle n’envoie aucune donnée sur les utilisateurs en Chine et qu’elle n’a « pas de priorité plus élevée que de gagner la confiance des utilisateurs et des régulateurs aux États-Unis »).

Aussi accablantes que soient ces accusations, nous avons vu des pratiques tout aussi louches de la part des plateformes américaines ces dernières années. Rien que pour Facebook, il y a eu le fiasco de la « contagion émotionnelle », lors duquel les fils d’information des utilisateurs ont été manipulés pour expérimenter avec leur état mental ; la révélation de Cambridge Analytica ; une série de pratiques anticoncurrentielles ; et des atteintes continuelles de la vie privée.

Les utilisateurs avertis se sont habitués à entendre parler des risques pour la vie privée et la sécurité qu’implique l’utilisation de technologies connectées à Internet.

L’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, a même laissé entendre que la vie privée est une notion dépassée. De nombreux utilisateurs en sont venus à accepter et à s’attendre à ce qu’en utilisant des plateformes en ligne, ils doivent renoncer au contrôle de leurs données.

La menace qui pèse sur la place de la Chine dans l’économie du numérique est évidente, stimulée par les messages sur Reddit et soutenue par la force économique de l’interdiction en Inde, qui exclura TikTok de la plus grande démocratie du monde.

Nous avons vu s’accumuler les preuves du rejet des technologies invasives dans le monde entier, notamment les inquiétudes concernant TikTok au Pakistan, les interdictions nationales de Huawei (notamment en Australie, au Japon, en Nouvelle-Zélande et à Taïwan), et les programmes de détaxation – des accords par lesquels les fournisseurs d’accès Internet s’associent généralement à des tiers pour fournir des services de données gratuits aux utilisateurs des pays en développement s’ils utilisent certaines applications.

En réalité de nombreux gouvernements n’hésiteront pas à exclure les technologies d’exploitation, et favoriseront plutôt les services provenant de nations qui favorisent la gouvernance démocratique et une approche ouverte de l’internet – précisément parce qu’ils produisent des normes économiques équitables et réglementées pour les entreprises technologiques.

L’industrie de l’Internet grand public se nourrit d’un modèle commercial de « suivi et de ciblage », qui récolte les données des utilisateurs pour établir des profils de comportement, ainsi que des algorithmes très sophistiqués et opaques qui manipulent l’expérience des utilisateurs en matière de médias numériques. Nous nous sommes habitués à cela. Pourtant, les stratégies que TikTok aurait mises en œuvre sont quand même alarmantes.

Nous devons reconnaître que la pression intense exercée sur Silicon Valley pour qu’elle fasse le ménage depuis l’élection présidentielle de 2016 n’aura pas été vaine. Les plateformes internet américaines dominantes ont réagi – par exemple, Facebook a fermé les catégories de partenaires, l’un des programmes de partage de données de Facebook avec des courtiers en données tiers.

Le post de Bangorlol sur Reddit conclut en reconnaissant que les plateformes américaines Instagram, Facebook, Reddit et Twitter « ne recueillent pas la même quantité de données que TikTok » – que c’est « comme comparer un verre d’eau à l’océan ».

Dans les mois à venir, nous pouvons nous attendre à ce que le programme de réforme de l’internet continue de s’accélérer – en Inde ainsi que dans certaines régions d’Amérique du Sud, d’Asie et d’Europe.

Si le Congrès américain souhaite vraiment faire preuve de leadership et protéger les intérêts américains en matière de sécurité nationale, il reconnaîtra ce mouvement mondial visant à réglementer Silicon Valley et agira en conséquence, en suggérant un cadre réglementaire significatif propre à empêcher une réglementation étrangère excessive qui pourrait entraver l’industrie américaine.

Une telle enquête du Congrès devrait commencer par un examen approfondi du modèle commercial qui sous-tend les entreprises comme Facebook – un modèle commercial qui se caractérise par la collecte et l’analyse sans entrave de nos données personnelles aux fins de la maximisation des profits tout en tenant ses rivaux à distance par des moyens anticoncurrentiels – et y répondre par des réformes solides pour faire progresser la protection de la vie privée des consommateurs, la concurrence du libre marché et la transparence algorithmique.

Le capitalisme réglementé et les normes démocratiques ouvertes de la politique de l’Internet signifient que les gouvernements doivent finalement déplacer l’équilibre du pouvoir des entreprises vers les consommateurs, notamment par des mesures de protection de la vie privée et de la concurrence.

Mais ni nous ni le secteur de l’internet ne devons craindre de telles évolutions. Le gouvernement américain a toujours valorisé et protégé le libre marché, mais lorsque le marché devient trop puissant, les intérêts démocratiques doivent passer avant tout.

*Dipayan Ghosh est l’auteur de « Terms of Disservice : How Silicon Valley Is Destructive by Design ». Il dirige le Digital Platforms and Democracy Project à la Harvard Kennedy School et a travaillé auparavant comme conseiller politique sur Facebook et à la Maison Blanche d’Obama.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Traduction de Magali Marc (@magalimarc15) pour Dreuz.info.

Source : Wired

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