Publié par Jean-Patrick Grumberg le 7 août 2020

Sur le site internet (1) du Centre Begin-Sadat pour les études stratégiques de l’université Bal-Ilan, en Israël, le lieutenant Colonel de réserve, Dr Mordechai Kedar*, avance une explication plus cohérente de l’explosion de Beyrouth que l’incongrue présence de ce produit chimique en si grande quantité.

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Le nitrate d’ammonium (formule chimique NH₄NO₃), produit sous forme de petits granulés poreux, ou « prills », est l’un des engrais les plus utilisés au monde. Il ressemble beaucoup à des grains de sel.

Les autorités libanaises ont décidé, et cela est accepté par les médias qui ne réfléchissent pas, que l’explosion de cet engrais est la thèse officielle du moment. Avant cela, il y en a eu quatre autres, comme le savent ceux qui ont couvert sérieusement et honnêtement les événements, ce que j’ai fait.

Cinq thèses officielles et demie – toutes différentes

  1. Les premiers rapports du 4 août ont attribué l’explosion à un incendie majeur dans un entrepôt de pétards près du port, selon l’agence de presse libanaise NNA.
  2. Le lendemain, le ministre de la Santé libanais Hamad Hassan annonçait officiellement que l’explosion a été provoquée par un navire transportant des feux d’artifice.
  3. Puis le directeur général de la sécurité publique libanaise a déclaré, lui aussi officiellement, le 5 août, que ce qui s’est passé n’est pas l’explosion d’une bombe, mais d’un matériel hautement explosif qui avait été confisqué il y a des années.
  4. Le Premier ministre du pays, Hassan Diab, a enfin déclaré officiellement lui aussi, que l’explosion a été causée par environ 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium légalement stockées près du port de marchandises de la ville.

    Les autorités affirment que ce matériel se trouvait dans l’entrepôt depuis plus de six ans, avec l’approbation du tribunal, et ont même confirmé cela par des documents.

    Hassan Diab a aussi déclaré que les 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium avaient été stockées pendant six ans « sans mesures de sécurité, mettant en danger la sécurité des citoyens », selon un communiqué.

    Il s’agit presque d’une cinquième version !
  5. Le président libanais Michel Aoun évoque ce vendredi qu' »une bombe ou une roquette », est peut-être à l’origine de l’explosion (5).

« Avec tout le respect que je dois aux autorités libanaises, dit Mordechai Kedar, je ne crois pas à cette histoire. »

Le nitrate d’ammonium sert aussi comme principal composant de nombreux types d’explosifs miniers, où il est mélangé à du mazout et détoné par une charge explosive (2).

Pour qu’une catastrophe industrielle liée au nitrate d’ammonium se produise, il faut que beaucoup de choses tournent mal.

  • Le nitrate d’ammonium ne brûle pas tout seul. Au contraire, il agit comme une source d’oxygène qui peut accélérer la combustion (le brûlage) d’autres matériaux.
  • Pour qu’il y ait combustion, il faut que l’oxygène soit présent. Les granulés de nitrate d’ammonium fournissent un apport d’oxygène beaucoup plus concentré que l’air qui nous entoure. C’est pourquoi il est efficace dans la confection des explosifs, où il est mélangé au pétrole et à d’autres combustibles.
  • Cependant, à des températures suffisamment élevées, le nitrate d’ammonium peut se décomposer violemment de lui-même. Ce processus crée des gaz, notamment des oxydes d’azote et de la vapeur d’eau. C’est cette libération rapide de gaz qui provoque une explosion.
  • La décomposition du nitrate d’ammonium peut être déclenchée si une explosion se produit à l’endroit où il est stocké, ou s’il y a un feu intense à proximité.
  • Mais il est relativement difficile pour un incendie de déclencher une explosion de nitrate d’ammonium. Le feu doit être entretenu et confiné dans la même zone que les granulés de nitrate d’ammonium.
  • De plus, les granulés eux-mêmes ne sont pas un combustible pour l’incendie, ils doivent donc être contaminés par, ou emballés dans, un autre matériau combustible.

Alors ?

« Alors, dit Kedar, des explosifs, des munitions et du carburant pour missiles (qui sont des substances hautement volatiles et inflammables) étaient stockés par le Hezbollah dans cet entrepôt, après avoir été expédiés d’Iran. »

Pourquoi il n’y avait (presque) pas de nitrate d’ammonium

  1. Il y a eu une série d’au moins trois explosions, dont chacune a eu un résultat différent.
    1. La première a créé une colonne de fumée grise qui est restée pendant plusieurs minutes.
    2. La deuxième, une colonne de fumée rouge, est également restée pendant plusieurs minutes,
    3. tandis que la troisième a créé un nuage de champignons blancs qui s’est dissipé en quelques secondes.
  • Cela suggère qu’au moins trois matériaux différents étaient stockés dans cet entrepôt en plus du nitrate d’ammonium.
  1. « Toute personne connaissant le fonctionnement d’un port sait que la première rangée d’entrepôts, qui est la plus proche de l’eau, est utilisée pour le stockage à court terme » explique Kedar. Je confirme, et je sais pour ma part que la logistique pour décharger un bateau tout près du quai est infiniment plus simple, rapide et économique que décharger très loin.

    Cette logique se retrouve dans les aéroports, où les parkings longue durée sont les plus loin, et les très courtes durées, les plus près, pour accéder plus rapidement à l’arrivée.

    Je ne connais pas la réglementation du port de Beyrouth, mais les entrepôts du bord de mer ont généralement des loyers plus élevés que ceux situés plus loin.

    Les cargaisons qui sont censées être stockées à long terme sont déplacées vers des entrepôts plus éloignés de l’eau. Il est donc douteux que cet entrepôt ait stocké depuis 6 ans des matériels si bon marché.
  2. « Toute personne qui expédie des cargaisons sensibles et qui ne veut pas qu’elles soient vues, photographiées ou ciblées par d’autres personnes depuis l’air, l’espace ou le sol, essaie de les cacher le plus près possible de l’eau » pour réduire leur manutention au minimum. L’entrepôt qui a explosé était au bord de l’eau.
  3. Kedar poursuit : « Après qu’Israël (selon des sources étrangères) ait attaqué les entrepôts de l’aéroport de Damas à plusieurs reprises, le port maritime de Beyrouth a remplacé l’aéroport de Damas comme destination des importations de munitions et d’explosifs du Hezbollah en provenance d’Iran. Ce qui arrivait autrefois à l’aéroport de Damas par avion est maintenant acheminé à Beyrouth par bateau. Pour les besoins du Hezbollah, les entrepôts du port de Beyrouth ont remplacé les entrepôts de l’aéroport de Damas. »

Des armes du Hezbollah, évidemment !

« Ce qui s’est probablement passé le 4 août, en déduit Kedar, est une explosion de matériaux volatiles et inflammables qui ont été incorrectement stockés par le Hezbollah pendant au moins un jour dans un entrepôt métallique non climatisé.

Comme nous sommes au milieu de l’été, les températures sont très élevées.

Je crois que les fumées de carburant des missiles se sont évaporées d’un conteneur et ont touché le mur ou le plafond chaud, où elles se sont enflammées et ont provoqué une réaction en chaîne d’explosions.

Moins d’une heure après les explosions, le Hezbollah a annoncé que le matériau explosé était du nitrate d’ammonium.

Le Hezbollah a été le premier à le signaler.

La raison : le Hezbollah cherchait un moyen de dissimuler sa propre négligence et d’établir une version officielle qui détournait l’attention, car personne au sein du gouvernement n’oserait les contredire.

L’hypothèse de Kedar me convient pour plusieurs raisons :

  • Chaque fois qu’un accident de grande envergure déclenche des explications officielles contradictoires, vous pouvez être sûr qu’il s’agit d’une façon de dissimuler la vraie raison, problématique.
  • Lorsque j’ai lu qu’on accusait des feux d’artifice, j’ai rapidement compris que les autorités faisaient de l’intox. Pourquoi ? Parce que le Hezbollah n’a pas la réputation d’être une organisation festive qui organise des grandes fêtes en plein air.
  • Le Liban – en tous cas le sud du pays – n’est plus un pays libre, il est contrôlé par une organisation terroriste. Une organisation terroriste ne stocke pas de l’engrais agricole, et quand bien même, les autorités n’ont vraiment ni le pouvoir ni le courage de confisquer une livraison appartenant au Hezbollah.

« Il s’agissait clairement d’un explosif militaire »

Robert Baer, un ancien agent de la CIA interviewé par CNN World (3) qui a une grande expérience du Moyen-Orient, a déclaré que les vidéos de l’explosion de mardi ont montré que si du nitrate d’ammonium était présent dans l’entrepôt, il n’est pas responsable de l’explosion massive qui a suivi.

M. Baer a déclaré qu’il pense que des munitions et des propulseurs militaires étaient présents, comme Mordechai Kedar. Il pense qu’il pourrait s’agir d’une cache d’armes.

« Vous regardez cette boule orange (de feu), et c’est clairement un explosif militaire. »

Baer note que la poudre blanche vue dans les vidéos avant l’explosion majeure est probablement un indicateur que du nitrate d’ammonium était présent et brûlait. Il remarque aussi que ce que nous avons pris pour des pétards ou des feux d’artifice sont en fait de munitions qui explosaient avant l’explosion majeure.

Aucune preuve d’une attaque

Sur ce point, tout le monde ou presque – y compris le Hezbollah – s’accorde à dire qu’il ne s’agissait pas d’une attaque (le président vient de rejeter ce consensus). Baer a déclaré que même s’il pense que l’explosion ne ressemble pas uniquement à du nitrate d’ammonium, il n’y a toujours pas de preuve qu’il s’agit d’une attaque.

« Cela ressemble à un accident », a-t-il dit.

« De l’incompétence, et peut-être de la corruption, mais la [vraie] question est de savoir s’il s’agissait d’explosifs militaires, à qui ils étaient destinés et pourquoi ils étaient stockés là. »

Et Baer dit qu’il n’est pas sûr que nous saurons un jour la vérité.

« Je travaille au Liban depuis des années. Personne ne voudra admettre qu’ils gardaient des explosifs militaires dans le port [tellement] c’est une chose stupide. »

Le Premier ministre a lancé une enquête sur l’explosion, disant qu’il « n’aura pas de repos tant que nous n’aurons pas trouvé les responsables de ce qui s’est passé, que nous ne les tiendrons pas pour responsables et que nous ne leur imposerons pas une peine maximale ».

Dans un régime corrompu et sous tutelle terroriste, ses mots ne veulent strictement rien dire.

Tchao Nasrallah !

Mordechai Kedar, qui anime régulièrement des conférences et des ateliers de travail lors du Sommet mondial sur la lutte contre le terrorisme auquel j’ai assisté, tire de cette explosion, qui a fait 135 morts, 5 000 blessés, laissé 300 000 personnes sans logement, et une ardoise pour reconstruire estimée entre 10 et 15 milliards de dollars, l’hypothèse suivante :

Je soupçonne que très peu de gens au Liban gobent la version du Hezbollah.

Je pense que Hassan Nasrallah est considéré par les Iraniens et, en fait, par ses propres amis du Hezbollah, comme personnellement responsable de cette catastrophe.

Je ne serais pas surpris, si j’apprends qu’il subit une « crise cardiaque », et qu’il met ainsi fin à son rôle de secrétaire général du Hezbollah.

Cette « crise cardiaque » sera peut-être fatale.

Beyrouth le jour d’après

« Si cet incident, cet incident criminel, avait eu lieu il y a de nombreuses années, je vous dirais que c’est problématique, mais nous pourrons survivre », a déclaré au Los Angeles Times (4) Jad Chaaban, un économiste et militant libanais.

« Mais en ce moment, cela fait de Beyrouth une ville en faillite, et une ville complètement brisée si les gens ne se mobilisent pas très rapidement et ne la soutiennent pas.

Le fait que cette destruction s’ajoute à une crise monétaire signifie que de nombreux propriétaires ne pourront probablement pas accéder aux dollars nécessaires pour payer les fournitures de reconstruction importées.

Depuis septembre, le prix du dollar est passé de son taux officiellement fixé à environ 1 500 lires, à un taux du marché noir qui se situe actuellement autour de 8 000.

De ce fait, de nombreux habitants de Beyrouth sont maintenant confrontés à la perspective de passer des mois à dormir dans des appartements aux fenêtres brisées.

Israël, qui avait été initialement blâmé par beaucoup au Liban pour l’explosion, a offert une aide humanitaire.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

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  1. https://besacenter.org/perspectives-papers/beirut-port-explosion/
  2. https://www.scientificamerican.com/article/what-is-ammonium-nitrate-the-chemical-that-exploded-in-beirut/
  3. https://edition.cnn.com/middleeast/live-news/lebanon-beirut-explosion-live-updates-dle-intl/h_0f646d1827f2f246b9c48701b5c8eac5
  4. https://www.latimes.com/world-nation/story/2020-08-05/beirut-explosion-likely-fueled-by-fireworks-ammonium-nitrate
  5. https://www.i24news.tv/fr/actu/international/moyen-orient/1596800700-liban-les-explosions-a-beyrouth-ont-pu-etre-causees-par-une-bombe-ou-une-roquette-president

* Mordechai Kedar est associé de recherche principal au Centre d’études stratégiques de Begin-Sadat. Il a servi pendant 25 ans dans les services de renseignements militaires des Forces de défense israéliennes. Il est spécialiste de la Syrie, du discours politique arabe, des médias arabes, des groupes islamiques et des Arabes israéliens. Il est également expert sur les Frères musulmans et d’autres groupes islamistes. Il intervient dans plusieurs documentaires de Pierre Rehov, qui publie sur Dreuz.info, en tant qu’expert.

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