Publié par Mireille Vallette le 13 septembre 2020

Le chercheur nous propose une minutieuse analyse, nouvelle, des liens que des salafistes ont noués avec le Levant. Il ne répond cependant pas à la question que chacun se pose : qu’auraient pu faire les autorités si elles avaient su ce qu’il dévoile ?

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Plus de 8000 personnes sont inscrites au «Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste» a annoncé Gérald Darmanin le 31 août. Une déclaration faite à la veille du procès lié à Charlie Hebdo.

Cette actualité m’a rappelé le livre de Hugo Micheron -grand succès de presse- qui explique comment le djihadisme a évolué, et reproche aux autorités et aux chercheurs de n’avoir pas compris ce qui se passait.

«Aucune recherche empirique de grande ampleur n’a été menée pour expliquer l’attrait de cette guerre sainte.» Sauf la sienne. Micheron fait partie avec Rougier de «l’école» de Gilles Kepel, son directeur de thèse.

Pour décrire ces forges de l’horreur califale dans Le jihadisme français : Quartiers, Syrie, prisons*», Micheron a consulté une immense masse d’informations, réalisé de nombreuses interviews, dont celles de quelque 80 jihadistes. Son livre, dense, fourmille d’informations.

J’ai cependant ressenti la même frustration qu’en lisant Bernard Rougier et ses « Territoires conquis de l’islamisme« *. Une semblable question se pose : si les autorités avaient su ce que le chercheur nous explique, qu’auraient-elles pu faire ? Et que peut-on faire aujourd’hui face aux radicalisés ? Micheron, après cinq ans de recherches, estime qu’il a réalisé un travail exceptionnel, ouvert de nouvelles clés de compréhension. Mais son diagnostic n’indique à aucun moment une voie à prendre. Et lorsque qu’un député LR cite un passage de son livre pour s’opposer au rapatriement des djihadistes, il condamne cette «logique de récupération politique prisée d’individus qui ne savent pas de quoi ils parlent». On excusera le député, car si Micheron sait de quoi il parle, il ne répond pas clairement à la question.

Sa seule indication, c’est qu’il ne faut pas envisager la solution «uniquement sous l’angle sécuritaire.» Bien… Sommes-nous plus avancés ?

Enclaves et «phalanstères»

Hugo Micheron

La thèse du chercheur est qu’en France, quelques idéologues ont créé dans des terreaux favorables des «phalanstères» (communautés fermées) ou des enclaves communautaires. Ils ont «salafisé» leur petit territoire. Ainsi dans le village d’Artigat, département de l’Ariège, ou au Grand Mirail à Toulouse. Les jihadistes originaires de ces micro-communautés se retrouveront dans l’EI. L’analyse de cette configuration permettrait de «comprendre la diffusion du phénomène jihadiste dans l’Europe du début du XXIe siècle».

En 2010 les autorités mentionnent déjà la présence de 1000 salafistes militants. Selon Micheron, la tuerie de Merah en 2012 est réduite au geste d’un fou alors qu’il est «au cœur du pôle jihadiste violent des Izards» qui enverra nombre d’enragés en Syrie et en Irak.

Mais pourquoi, selon ses observations, seule une quinzaine de zones en France sont-elles massivement touchées par ces départs ? La réponse tient à l’histoire et à la «géo-politique» de ces quartiers. Il en a étudié une demi-douzaine (les mêmes que Rougier), a parlé avec 80 jihadistes.

Au total, quelque 2000 Français ont rejoint l’EI.

Beaucoup de jihadistes partent de ces enclaves où les liens avec le Levant sont déjà anciens, et cette dynamique se retrouve «partout ailleurs sur le vieux continent», en Belgique, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Espagne. Une généralisation audacieuse.

L’absurdité idéologique

L’«idéal» de ces obsédés a été mille fois décrit : la croyance en un modèle politique et religieux parfait, celui du prophète à Médine, qu’il faut ressusciter. Une approche «millénariste» qui consiste en l’attente du retour du sauveur et l’extermination de la mécréance. «Au prisme de cette logique, les attentats les plus abominables trouvent toujours justification.» C’est une croyance mâtinée de superstitions. Ainsi les désenvoûtements (roquia), se pratiqueront largement dans l’EI.

En 2012, les enquêteurs prennent Mohamed Merah pour une petite frappe, sans considérer, selon Micheron, son endoctrinement. Globalement, avant 2015, la justice sanctionne mollement. Les adeptes du phalanstère et de l’enclave, «bulle de pureté au cœur de la société détestée», ne sont pas inquiétés. Mais, se prend-on à réfléchir : que faire face à un écosystème qui ne pratique pas (encore) la violence ? La législation actuelle les protège. Par exemple, les frères Kouachi, auteurs des meurtres de Charlie Hebdo étaient sous écoute jusqu’en 2014. Elles avaient été abandonnées, car rien ne présageait un passage à l’acte. L’endoctrinement est hélas rarement pénalement condamnable.

Daech émerge à l’été 2013, il annonce le rétablissement du califat en juin 2014. Celui-ci implique d’enclencher le djihad partout dans le monde. L’apogée de l’EI se situe à l’été 2015 parallèlement à l’ouverture de la campagne d’attentats en Europe.

Entre les jihadistes de quartiers salafisés et l’EI, les allées et venues sont nombreuses. «Les premiers de cordée installent des passerelles qui vont être exploitées dans les deux sens en vue des départs pour le Levant mais aussi des «retours».

L’utopie vire au cauchemar

Daech organise un contrôle absolu sur les habitants. «Un processus de déshumanisation est au cœur de la machine jihadiste». Arrivés au califat, les Européens sont fichés, triés, envoyés dans des camps d’entraînement. Et Micheron fait une analogie osée : «Les dirigeants du califat les confinent [les djihadistes étrangers] dans un ordre totalitaire comparable au système carcéral.»

Le califat destiné à être universel n’exercera son pouvoir que sur huit millions d’habitants, mais ses conquêtes auront coûté d’immenses pertes humaines. Le quotidien est entièrement consacré à la guerre. Hicham, un recruteur : «Les Lunellois, ils ont été envoyés à Deir-ez-Zor, la durée de vie là-bas à l’automne 2014 était d’une heure…» Les moins entraînés tombent rapidement, beaucoup d’autres cherchent à fuir. Les déserteurs sont envoyés au front.

Les prisons de l’EI donnent l’occasion aux sadiques de se muer en tortionnaires. Les séances de désenvoûtements (roqia) réservés à ceux qui ont des problèmes, y compris médicaux, se transforment en séances de torture. Les exorcistes estiment que « des djinns » sont à l’œuvre.

On apprend aussi que les Syriens exprimaient une «curiosité teintée de racisme envers les Noirs». Et qu’ils se méfiaient aussi de leurs frères étrangers. «Les Syriens ne voulaient pas qu’on épouse les Syriennes», raconte un revenant. Les femmes manquaient, ce que la capture des yézidies palliera en partie après que des dizaines de milliers d’hommes yézidis aient été massacrés. Les femmes sont gardées loin du champ de bataille, elles doivent enfanter les futurs soldats. Les revenantes évoquent surtout l’ennui. Mais comme le montre Thomson, elles n’expriment aucune empathie pour les victimes.

Certaines réflexions de Français revenus de ce champ d’horreur laissent pantois :

«…Par exemple, l’adultère en islam est puni par lapidation. Si la personne reconnaît les faits, on va pas se choquer de l’avoir lapidée. Mais il faut vraiment pas avoir de cœur pour être heureux quand quelqu’un se fait lapider. Là-bas, les gens jubilent.»

En France les revenants ne sont pas systématiquement arrêtés. Ça changera à partir des attentats de Charlie Hebdo. Dès lors, les départs pour la Syrie deviennent très difficiles. L’EI lance une nouvelle campagne d’attentats en Europe : métro de Bruxelles et aéroport de Zaventem, assassinat d’un couple de policiers, carnage de Nice, prêtre égorgé. Mais pour Daech, c’est le début de la fin. Des jihadistes sont acheminés dans des camps de prisonniers gérés par les Kurdes. Le califat perd ses derniers territoires fin 2017 pour l’Irak et en mars 2019 pour la Syrie.

Les revenants s’organisent

Selon les revenants, dont beaucoup seront prochainement libérés, Daech a commis des erreurs, mais la doctrine reste intacte. Dans les prisons, les jihadistes se liguent et créent une perpétuelle agitation, en particulier en 2016 : mutineries, incendies volontaires, promenades en vêtements noirs du jihad, agressions de gardiens, etc. Le prosélytisme bat son plein. Les droits communs sont intimidés.

«C’est stressant, parce que si vous vous manquez sur un truc religieux, ils sont violents. Si vous dites un mot approximatif, ils vous tombent dessus.»

Les jihadistes incarcérés fascinent, en prison comme dans les quartiers d’où ils viennent. «C’est un délire. Y a un succès de ouf à être jihadiste en prison…». Les revenants de Syrie sont considérés comme des «demi martyrs».

Les surveillants vivent un enfer. Un directeur :

«Les individus dont on parle, c’est une encre dont la toxicité est telle qu’une simple goutte suffit à troubler tout le verre. Si vous ne versez pas l’encre à côté, vous perdez le verre. Vous perdez la détention…»

Quelques nouveaux idéologues apparaissent. Selon eux, Daech aurait eu une mauvaise appréciation du rapport de force. Ils distinguent deux phases de l’action jihadiste : la première correspond à la période mecquoise, encore relativement pacifique. La seconde, médinoise, est l’affirmation du nouveau pouvoir musulman et l’extermination des mécréants. L’EI a voulu entrer trop vite dans cette phase médinoise, avec l’affrontement armé.

Priorité à l’éducation !

Aujourd’hui, affirme un prisonnier,

«on est la génération «sacrifiée», mais celle de nos enfants, on est en train de l’éduquer pour que quand ils auront nos âges, le rapport de force face à l’État leur soit favorable, qu’ils soient tellement nombreux que l’État ne puisse même plus les mettre en prison…»

Ça commence par de nouveaux comportements dans l’habillement, la nourriture, l’éducation des jeunes. «C’est déjà pas mal avancé. À long terme, ça va changer la société…»

Revenons à notre question : que faire devant la menace ? Pour Micheron, d’abord produire des savoirs nouveaux et «les mettre au service d’un diagnostic global, préalable à toute recherche de solutions». Car la catastrophe menace surtout «si rien d’autre que le renforcement de l’ordre sécuritaire et la stigmatisation n’est formulée en guise de réponse définitive.» A le lire, de même que Rougier, c’est bien l’ordre sécuritaire qui a toujours manqué.

Alors, quoi d’autre ? «Mener un débat serein», «s’approprier le savoir», «sortir du déni généralisé qui nourrit l’hystérisation», ne pas «confondre l’idéologie salafiste avec l’islam», poursuivre ce genre de recherches, celle-ci n’étant que «la première étape de cette réflexion»…

… Surtout qu’on peut avoir confiance :

«L’État et ses différents services, de l’éducation nationale à la justice en passant par la multitude d’acteurs sociaux, disposent de milliers d’intervenants quotidiens qui ont les capacités de faire face à l’activisme de quelques centaines d’individus.»

Rappelons que Darmanin ne parle pas de centaines, mais 8000 radicalisés liés au terrorisme, et tous sont loin d’être répertoriés.

Il a donc fallu cinq ans de recherche à Micheron pour en arriver à cette envolée rassurante… que la réalité dément quotidiennement.

Enfin, il affirme que les Frères musulmans ont passé au salafisme. Comme si l’extension de la doctrine jihadiste avait effacé leur présence et leur stratégie (voir entre mille autres «Qatar Papers» pour se convaincre du contraire»), stratégie plus pacifique d’infiltration politique et culturelle.

Mais au final, les deux mouvances œuvrent à un même objectif : l’islamisation de la société. Qui est effectivement bien avancée.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Mireille Valette

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Lire sur le même sujet le post de Maurice Ruben à propos de l’ouvrage d’Eric Delbecque «Les silencieux».

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