Publié par Gaia - Dreuz le 19 septembre 2020

Source : Mosqueedeparis

Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin s’est rendu à la Grande Mosquée de Paris où il s’est entretenu avec M. le Recteur Chems-eddine Hafiz puis a mené un débat avec les représentants et les imams de la GMP sur les sujets d’actualité liés à l’Islam et au culte musulman en France.

LE DISCOURS DE M. LE RECTEUR :

Monsieur le Ministre, Cher Gérald Darmanin,

Messieurs les imams,

Messieurs les présidents d’associations,

Messieurs les délégués régionaux de la Grande Mosquée de Paris,

Mesdames et Messieurs,

Il est de tradition que la Grande Mosquée de Paris accueille le ministre de l’Intérieur qui est aussi ministre des Cultes, mais cette fois-ci, dans un contexte particulier de crise sanitaire, conjuguée à des problèmes de sécurité et de montée des fanatismes et des communautarismes, avec en toile de fond, une crise économique et une crise sociale qui pourraient rendre les choses encore plus complexes.

Je n’oublie pas évidemment que continue de peser sur nos têtes une menace terroriste pernicieuse.

C’est la raison pour laquelle, je suis ravi que la Grande Mosquée de Paris soit le théâtre d’instants de convergences républicaines et je suis donc, cher Gérald Darmanin, très heureux de vous recevoir.

Pour introduire les travaux de cette matinée au cours de laquelle les imams de la Grande Mosquée de Paris auront à se pencher sur une épineuse question, celle de la prévention de la radicalisation, j’ai réfléchi au profil que je pourrais citer pour illustrer mon propos.

Et pour vous avoir écouté, à plusieurs reprises, dès votre installation place Beauvau, je me suis dit que vous seriez probablement un exemple à citer.

Donc permettez-moi de rappeler, à travers votre parcours, qu’en France, cette belle République qui réunit différents destins et parcours, on peut s’appeler à la fois Gerald et Moussa, être à la fois le petit-fils d’un Maltais catholique d’origine arménienne et d’un Algérien musulman aux origines berbères, on peut naître dans un milieu aux conditions modestes et se retrouver à l’âge adulte, propulsé ministre de la République.

Oui la République, quand elle est fidèle à elle-même, récompense le mérite et met tous les citoyens à égalité les uns des autres, en faisant fi de leurs origines, croyances ou non croyances et convictions philosophiques.

Croyez-le, Cher Gérald Darmanin, je cite votre parcours parce qu’il me touche profondément.

Même s’il paraît atypique, il est en vérité semblable et proche de celui de plusieurs millions de nos compatriotes au sang mêlé, dont les parents ou les ancêtres sont nés ailleurs.

Tous composent cette France d’aujourd’hui et c’est l’honneur de la République d’avoir cette capacité d’absorber tous ses enfants en respectant leur altérité, car au final il ne restera que des citoyens français.

D’une certaine manière, tout comme l’institution que j’ai l’honneur de diriger, cette Grande Mosquée de Paris, ancrée au cœur de notre capitale, au sein du Quartier latin, construite au lendemain de la 1ère guerre mondiale, ce conflit qui avait vu le sacrifice de centaines de milliers de Français, en vérité plus d’un million, originaires de Métropole, d’outre-mer et de toutes les colonies.

Des Français venus aussi des quatre coins de l’empire versèrent leur sang pour la mère patrie dont beaucoup de musulmans.

Sur les 180 000 tirailleurs algériens mobilisés, près de 40 000 perdirent la vie et sur les 90 000 Tunisiens et Marocains plus de 15 000 ne revinrent jamais chez eux.

À ces musulmans du Maghreb s’ajoutent aussi d’autres soldats musulmans issus des pays de l’Afrique subsaharienne, notamment le Mali, le Sénégal, la Guinée, le Niger et beaucoup d’autres qui ont payé également un lourd tribut.

Ce sont toutes ces personnes et leurs descendants, des Français d’ici ou d’ailleurs, Françaises de naissance ou d’adoption, qui allaient devenir, par la suite, notamment aux lendemains des guerres et des destructions qu’elles engendrent, les bâtisseurs de cette France que nous connaissons aujourd’hui.

Bâtisseurs de nos quartiers, de nos routes et de nos villes, mais aussi de nos mosquées.

De cette histoire s’est consolidée la République – dont on a célébré récemment, il y a deux semaines, le 150e anniversaire – et de ce métissage s’est nourri l’esprit de cette Nation qui s’est dotée d’un socle, d’un projet de société et de lois qui permettent à tous les horizons de cohabiter harmonieusement et de défendre un même idéal.

Lors de son discours au Panthéon, le Président de la République Emmanuel Macron avait rappelé que « Devenir français, c’est avoir ancré en soi-même la conscience que parce que la République est toujours fragile, toujours précaire, elle doit être un combat de chaque aube, une conquête de chaque jour, un patriotisme républicain de chaque instant. La République n’est pas donnée, jamais acquise » affirmant aussi que cette République devait toujours être protégée.

L’écrasante majorité des musulmans de France et particulièrement la Grande Mosquée de Paris ont toujours agi, avec cette conscience, que la République était à la fois une chance pour ce qu’elle offre comme cadre et à travers les droits qu’elle accorde à chaque citoyen et qu’elle nous engageait tous, par ailleurs, pour qu’on accomplisse envers elle des devoirs.

Non pas pour qu’on lui rende, ce qu’elle nous donne, mais pour préserver un cadre et un état d’esprit.

Oui la République nous engage, car elle est à la fois notre bien commun et notre idéal, elle est celle qui sécurise notre vie, qui préserve notre dignité et celle qui nous garantit la liberté.

Monsieur le ministre de l’Intérieur,

Depuis quelques années, un phénomène planétaire nous vise également.

Il s’agit du terrorisme.

Notre pays a été durement frappé depuis 2012 après l’avoir été durant les années 1980 et 1990.

Je tiens d’ailleurs à exprimer ma solidarité et mes pensées à toutes les victimes blessées ou impactées par le terrorisme et à toutes les familles qui ont perdu un proche.

Le romancier américain Tom Clancy qui fut, d’une certaine manière, un historien qui racontait le présent avait dit, à juste titre :

« Le terrorisme est avant tout un acte politique, il cherche à provoquer un effet politique. Si, à cause de lui, nous changeons notre société, il est gagnant. Nous vaincrons les terroristes en vivant comme nous le voulons, et non comme ils veulent, eux ».

Ce sont là des phrases simples, mais ô combien justes et ô combien adaptées à notre situation.

Ce terrorisme est alimenté par une idéologie. Et cette idéologie a un nom : l’islamisme.

L’islamisme ce n’est pas l’islam.

Car l’islamisme n’est pas une religion, mais une idéologie politique.

Et croyez-le, Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs, ici, nous n’avons peur d’aucun mot quand il exprime, sans excès ni exagération, une réalité.

L’islamisme est le produit d’une vision à la fois littéraliste et radicale, voire extrémiste des textes.

C’est une déformation, une manipulation d’un corpus qui a été instrumentalisé par des ignorants.

Or, comme le disait Ibn Rochd, que l’on connait en France sous le nom d’Averroès, « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine conduit à la violence… voilà l’équation ».

En d’autres termes, et c’est ce que je ne cesse de répéter, nous ne devons plus nous suffire de célébrer le culte, de guider la prière et de gérer nos mosquées seulement, mais il faudrait, dans une démarche moderne, assumer toutes nos responsabilités, en premier lieu la prévention de la radicalisation et la préservation de l’image de l’islam et de la dignité des musulmans.

Cela passe par un combat acharné contre l’ignorance, contre toute forme d’ignorance.

Celle qui amène des jeunes gens notamment à croire que l’islam serait une religion de guerre qui les inciterait à tuer leur prochain et à se tuer eux-mêmes et celle aussi qui pousse, certains de nos compatriotes, dans une logique peut-être de facilité, peut-être de xénophobie ou de racisme, à croire ou à dire que derrière chaque musulman, il y aurait un criminel en puissance.

Nous devons décrire une réalité : la menace terroriste islamiste est représentée par une minorité qui, à travers l’histoire, a visé, en premier lieu des musulmans eux-mêmes.

Je me souviens, lorsque l’Algérie était traversée par une vague de violence durant les années 1990, au cours de ce qui est appelé communément la « décennie noire », je me souviens, oui, que des hommes de foi et des imams furent lâchement assassinés, parfois au moment où ils accomplissaient leurs prières.

Je me souviens aussi, et mes pensées vont à toutes ces victimes et à leur famille, que le 7 janvier 2015, après avoir assassiné un responsable de maintenance parce que citoyen français, après avoir massacré des journalistes et des dessinateurs qui ont usé de leur liberté d’expression, les terroristes ont tué un homme, policier français et républicain, d’origine algérienne et de confession musulmane : Ahmed Merabet.

Le lendemain, une policière et par la suite des compatriotes juifs, assassinés parce que juifs.

Ahmed Merabet fut à la fois français, algérien, policier et musulman.

Décrit partout comme fonctionnaire modèle, il avait su allier son métier au service de la République, son attachement à la religion musulmane, sa fidélité pour la laïcité et pour ses origines algériennes.

Qui peut nous dire, Mesdames et Messieurs, face à de tels exemples, qu’il y aurait une incompatibilité entre l’islam et la République ?

Qui peut nous porter cette accusation quand on sait qu’au sein des forces de sécurité, de l’armée, de l’administration, mais aussi qu’au sein de nos écoles, nos hôpitaux, nos entreprises, nos transports publics, plusieurs millions de musulmans pratiquent leur foi en totale conformité avec les lois, les règles et les usages de la République.

Oui, tous ne sont pas exemplaires.

Une minorité agit de façon condamnable.

Elle veut promouvoir le communautarisme, car elle est tombée dans le piège du sectarisme et du repli sur soi.

Les musulmans ne peuvent pas et ne veulent pas être les otages de cette minorité.

Et ils ne peuvent plus accepter d’être à la fois la cible des terroristes qui ont une lecture dévoyée de l’islam et la cible des discours populistes et xénophobes qui utilisent l’islam comme fonds de commerce pour atteindre des objectifs électoralistes.

Tous ceux qui veulent véritablement lutter contre l’hydre islamiste, ses sponsors et ses promoteurs, trouveront en nous des amis, des alliés et des citoyens modèles, mais tous ceux qui cherchent à transformer les musulmans en bouc émissaire verront en nous un adversaire, mais surtout un rempart républicain qui usera de tous les moyens légaux pour que ne soit pas banalisé l’acte antimusulman.

Dans quelques jours, le Président de la République s’exprimera, à nouveau, au sujet de ce qu’il appelle le « séparatisme islamiste » et il semblerait qu’un projet de loi est en préparation contre ce même « séparatisme islamiste ».

Si nous sommes attentifs à ce sujet et si nous soutenons toute action qui vise à consolider le cadre républicain, je suis convaincu que toute action concrète et efficace doit, dans le respect des règles de la laïcité, s’accomplir dans un esprit de concertation avec les représentants légitimes des musulmans, ceux qui défendent un islam d’ouverture et une citoyenneté républicaine.

Notre observation des phénomènes de radicalisation liés à des lectures erronées des textes islamiques me laisse dire que la prévention de cette radicalisation ne doit pas passer par la seule gestion sécuritaire.

Je crois, Monsieur le Ministre, qu’il est important de ne pas faire reposer cette question sur les épaules des seules forces de sécurité ni sur celles des musulmans seulement. C’est l’affaire de la République et de toute la société.

Nous avons plusieurs défis à relever.

Oui la République a plusieurs défis à relever et nous devons être collectivement ses supports.

La lutte contre la radicalisation et toute politique de prévention doivent passer, me semble-t-il, impérativement par des politiques éducatives, sociales et économiques.

Même la politique de la ville doit être repensée afin que nos quartiers populaires soient complètement désenclavés et ouverts sur la société.

Autant il serait réducteur de lier la question du fanatisme aux seules conditions socio-économiques des personnes radicalisées, autant, il serait dangereux de les écarter.

Notre analyse en serait faussée.

Michel Rocard disait il y a quelques années : « Si l’on ne donne pas une patrie aux jeunes immigrés nés en France, ils se créeront dans leur tête une patrie imaginaire. L’intégrisme et le fanatisme feront le reste : au bout de l’exclusion, on trouve souvent la délinquance et parfois le terrorisme ».

Oui ! Si je cite la parole d’un républicain et si je m’appuie sur la sagesse d’un ancien Premier ministre, c’est pour m’inspirer d’un homme d’État qui fut attaché à la fois à la laïcité et aux principes démocratiques et à la liberté de conscience et à l’antiracisme, c’est pour insister sur le fait que le musulman que je suis puise ses convictions aussi bien dans la lecture du Noble Coran que dans les textes de la littérature française.

L’avocat que je suis, par ailleurs, a toujours médité les hadiths du Prophète et les citations de Victor Hugo.

Le premier que la Paix et le salut soient sur lui avait dit : « La religion est facile à observer. Que nul ne cherche à la rendre difficile car il pourrait succomber à l’effort. Respectez le juste milieu en essayant de vous rapprocher de l’idéal ».

Le second, Victor Hugo, avait une phrase que j’aime répéter : « La République affirme le droit et impose le devoir ».

Je rêve donc Mesdames et Messieurs de voir des musulmans guidés par le principe du juste milieu et liés à une République qui affirme le droit et impose le devoir.

Je vous remercie

Et Salam oua Alikoum, c’est-à-dire que la Paix soit sur vous tous !

Chems-eddine HAFIZ
Recteur de la Grande Mosquée de Paris

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