Publié par Bat Ye’or le 1 septembre 2020

Moïse*, Al-Kahira, 1818-1882 de Bat Ye’or est une grande fresque qui décrit la vie de Zuwella, le quartier juif du Caire au XIXe siècle. Une avalanche d’images, de couleurs, de vies, de destins qui, par sa façon rappelle les tableaux de Bombay dans Le dernier soupir du Maure* (Salman Rushdie). 

Dès la première page, on est projeté au cœur des deux thèmes principaux du livre : l’espoir et l’oppression. L’espoir dans le renouveau du royaume de Jérusalem permet aux Juifs de supporter la terrible oppression imposée par les maîtres musulmans. 

Ce jour-là, les Juifs de Zuwella se massent dans la synagogue pour écouter un messager qui parle de l’oppression subie par les Juifs de Jérusalem. Cette oppression ressemble à celle dont eux-mêmes souffrent, mais s’ils accordent tant d’attention à Jérusalem, c’est que cette ville est le cœur de leur espoir.

« Cette année, le prix que nous devons payer à l’oppresseur pour racheter notre droit de vivre sur notre terre a été augmenté. Nous avons payé au début de cette année, mais trois mois plus tard nos oppresseurs nous ont réclamé la jizya [1] de l’année prochaine. Ce fut une grande calamité, les indigents, les veuves, les infirmes et même les notables, qui ne pouvaient payer furent emprisonnés… On vendit jusqu’aux bancs et aux meubles des synagogues. On célébra le culte dans l’obscurité, on ne pouvait même pas acheter l’huile des lampes. »

À Jérusalem, il faut aussi payer au gouverneur une taxe pour aller prier au mur du Temple, mais cela n’empêche pas les nouveaux venus du Maghreb, qui s’installent dans des baraques à proximité, de recevoir les Juifs à coups de pierres et d’insultes et de les rançonner à leur tour.

L’envoyé de Jérusalem raconte encore qu’en Judée, un janissaire [2] a enlevé la fille du rabbin de Safed et l’a enfermée dans son harem. Il l’a obligée à se convertir. Elle s’est jetée du haut de la terrasse. Le janissaire a abandonné son corps aux chiens. « Que le Seigneur ait pitié des enfants de Sion ».

Les Juifs supportent l’oppression, la misère, la souffrance quotidienne en se réfugiant dans l’espoir, un espoir plus fort que la triste réalité, un espoir qui leur rend leur dignité : leur espoir messianique dans un monde meilleur, dans le renouveau de la Jérusalem juive et du royaume juif. 

Chateaubriand, qui avait visité Jérusalem en 1806, avait été frappé par ces deux dimensions : la persécution et l’humiliation endurées par les Juifs d’une part et, d’autre part, l’espoir que représente pour eux la Ville, un espoir qui les fait vivre et les aide à supporter leur sort. Il écrivit :

« il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays ; il faut les voir, attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. »

Cette entrée dans le livre est emblématique de la détresse des Juifs du Caire et de tous les pays islamisés. Juste après cette soirée de mobilisation pour Jérusalem (comme on dirait aujourd’hui), dans une misérable ruelle de Zuwella nommée Sa’ar, naît Moïse. Il sera notre guide dans le roman, au travers de cette époque mouvementée de l’affaiblissement de l’empire ottoman après quatre siècles de domination. 

Moïse verra de grands changements dans sa vie, qui le conduiront de la misère et du dénuement à la richesse, à une presque liberté et à la mort. Sous le régime ottoman, les dhimmis (chrétiens et juifs, êtres de seconde zone) sont nommés des « raïas ». 

Partout dans le monde islamique, les Juifs sont opprimés. À plusieurs reprises dans le roman, on voir arriver au Caire des Juifs réfugiés de pays où la répression est encore plus dure, du Yémen, du Maghreb, du Soudan, de Perse. 

Le sort des raïas juifs du Caire n’a pas pourtant grand-chose à envier à celui des Juifs de Jérusalem. S’ils sont aussi émus du sort des Juifs de la Ville, c’est qu’ils guettent, ils attendent, ils espèrent le rétablissement de la royauté des Juifs dans Jérusalem. Leur foi est l’un des aspects les plus touchants de ces communautés, nourries des Écritures saintes. Ils supportent l’oppression parce qu’ils ont accès à une autre réalité, où ils se soumettent totalement aux projets divins, quels qu’ils soient. Dans ce monde, dit le sage Eleazar, « tout a son utilité, même le méchant ».

Deux enfants juifs orphelins du Yémen illustrent un aspect peu connu de la dhimmitude : l’esclavage. Les dhimmis (ou raïas) sont réduits en esclavage selon la conjoncture politique, au gré du bon vouloir du pacha, même s’ils ont payé l’impôt du droit de survivre.

Les Musulmans sont peu présents dans Zuwella, mais ils inspirent une terreur qui rôde et suffit à maintenir les raïas à leur place. C’est par exemple la rumeur des atrocités commises par les Ottomans en Macédoine, aux cris de « c’est le djihad, exterminez la race grecque ». C’est aussi le spectacle de ce vieux Juif, Joseph, victime d’un faux témoignage, qui refuse de se convertir et est sur le champ supplicié à mort à la vue de tous.

Au XIXe siècle, la condition des raïas s’améliore, grâce au soutien des puissances européennes. Lorsqu’en 1852, le Sultan décide que les Musulmans et les raïas auront les mêmes droits, le père de Moïse refuse cependant d’y croire :

« ne plus être raïa ? droit ? justice ? Qu’est-ce que ce charabia ? des paroles qui viennent d’Europe, du vent ici. Rachète au pacha ton droit de vivre et de travailler et dis merci d’être toléré. » 

Effectivement, l’égalité peine à s’installer. Des derviches au regard enflammé haranguent les foules. Pour eux, le Sultan de Constantinople est un mécréant, les chefs musulmans oublient le Coran, se lient avec des égarés et suivent leurs voies. Le pouvoir de Constantinople se délite, face aux puissances européennes. 

L’une des forces de ce livre, qui le rend très émouvant, c’est qu’il nous entraîne dans la vie quotidienne des raïas, dans leurs espoirs et leurs craintes. Avec des personnages forts, dignes et terriblement humains, il nous montre comment ce régime tient, mais aussi la force des raïas qui leur permet de résister en silence, par l’espoir et par leur foi. Il était grand temps qu’un romancier leur rende cette justice.

Et qui mieux que Bat Ye’or, qui a consacré son existence à mettre en évidence des témoignages, à faire connaître la dhimmitude, pouvait nous amener dans cet univers romanesque. 

Alexandre Feigenbaum

Moïse, Al-Kahira, 1818-1882* – Roman 270 pages, 23 €. Les provinciales

  • [1] Impôt individuel acquitté par les non-musulmans pour avoir le droit de vivre.
  • [2] Soldat d’élite de l’infanterie turque appartenant à la garde immédiate du sultan.

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