Publié par Eduardo Mackenzie le 13 novembre 2020

La réalité des relations de la Colombie avec l’administration Clinton

Le Plan Colombie, en mars 2000, n’avait pas pour objectif d’attaquer et de vaincre la guérilla marxiste. Ce plan était conçu pour lutter contre le trafic de drogue. La ligne du Plan Colombie, concernant les FARC et l’ELN, était très précise: «faire la paix avec les guérilleros de gauche». C’était la ligne que le gouvernement de Bill Clinton avait tracée pour le Plan Colombie. L’initiateur de ce plan, le Président Andrés Pastrana, avait accepté ce schéma et il ne l’a pas changé dans les versions que celui-ci a adopté tout au long de ces années.

L’idée selon laquelle le sénateur Joe Biden serait « un convaincu de la lutte contre le terrorisme » et qu’il « s’est rendu compte que le Plan Colombie était la seule issue pour la guérilla pénétrée par le trafic de drogue » (1) est imprécise et équivoque. Cette «issue» consistait à s’incliner devant les guérillas marxistes dans une «négociation de paix» comme celle que Pastrana avait mise en œuvre depuis octobre 1999, avec l’aide de Clinton et pendant trois ans, ce qui va déboucher sur un renforcement spectaculaire de la narco-guérilla marxiste.

Le président Clinton s’obstinait à ne pas voir que les guérilleros marxistes colombiens étaient le principal ennemi de la démocratie. Ils étaient déjà jusqu’au cou dans le trafic de drogue et dirigeaient cette activité dans diverses régions de Colombie, mais ils ne devraient pas être démantelés, selon Washington. Les FARC et l’ELN, toutefois, ne voulaient pas seulement faire du trafic de drogue, mais vaincre l’État, s’emparer du pouvoir et détruire le système capitaliste.

La Maison Blanche de l’époque, sous la direction démocrate, a séparé, pour des raisons purement idéologiques, ces deux domaines inextricables. Sa ligne progressiste était: pour les trafiquants de drogue et les paramilitaires d’extrême droite, la guerre, et pour la subversion narco-communiste, la «solution négociée».

La Colombie a longtemps été scandalisée par le fait que les hélicoptères de combat que le Pentagone donnerait aux forces armées colombiennes, grâce au Plan Colombie, ne pourraient pas être utilisés pour attaquer les FARC ou l’ELN. Cet usage pourrait conduire à la suspension du Plan Colombie.

C’était cette ligne-là  que Joe Biden a toujours défendue sur le Plan Colombie. « Je veux insister sur le fait que les marines mondiales et en particulier les marines américaines doivent travailler côte à côte pour arrêter le trafic de drogue et bloquer la voie à ses conséquences désastreuses », a réitéré Andrés Pastrana dans son discours à la Conférence navale interaméricaine, à Carthagène, le 27 mars 2000. Il n’a rien dit sur le fait d ‘« arrêter » la subversion armée.

Cette orientation, consistant à lutter, exclusivement, «contre le trafic de drogue», n’a changé dans aucune des quatre versions du Plan Colombie élaborées tout au long de cette période.

En janvier 2000, le gouvernement Pastrana avait suspendu les mandats d’arrêt contre six dirigeants des FARC et organisé pour eux un voyage d’étude en Europe afin que ces criminels, avec lesquels il était en «pourparlers de paix», puissent «accumuler des expériences sur le développement économique et social qui peut être appliqué dans le pays », selon ce que Guillermo Fernández de Soto, ministre colombien des affaires étrangères, a déclaré à l’AFP à l’époque.

Ainsi, Raúl Reyes, Iván Ríos, Simón Trinidad, Fabián Ramírez, Joaquín Gómez et Felipe Rincón, ont quitté Bogota ce 2 février 2000, en costume cravate et munis de nouveaux passeports, à bord d’un avion à destination d’Oslo, en compagnie de Victor Ricardo, commissaire à la paix du gouvernement. Ces personnes ont visité cinq ou six pays et ont tenu une conférence de presse à Paris le 24 février 2000, avant de retourner à Bogotá. Le tout payé par la Colombie et par le Plan Colombie.

Tel était l’état d’esprit qui régnait à cette époque.

Le « tsar anti-drogue » des Etats-Unis, Barry McCaffrey, nommé par Clinton, lors de sa visite à Bogotá fin février 2000, a déclaré que « la stratégie intégrale » du Plan Colombie était celle « de lutter contre la drogue, de faire la paix avec les guérilleros de gauche et réactiver l’économie ».

Le général Charles Wilhem, chef du Southern Command, et John Murtha, membre du Congrès américain, ont confirmé le 17 mai au président Pastrana, dans une interview officielle à la Casa de Nariño, que Washington apporterait 1,3 milliard de dollars sur les 7,5 milliards de dollars impliqués dans le Plan Colombie (la Colombie contribuerait avec 4 milliards de dollars à ce plan) pour « lutter contre le trafic de drogue, promouvoir le processus de paix avec les guérilleros, promouvoir le développement social et relancer l’économie ».

Pourtant, la veille, les FARC avaient franchi une nouvelle étape dans l’escalade de la barbarie: ils avaient assassiné Doña Elvia Cortés, agricultrice de 55 ans, à Chiquinquirá, après l’avoir forcée à porter un collier de dynamite pendant six heures pour avoir refusé de payer une rançon de 7500 dollars. Jairo López, le policier qui a tenté de désamorcer la bombe, a aussi perdu la vie. Un mois plus tôt, malgré les « négociations de paix », les FARC avaient annoncé qu’elles percevraient une «taxe sur les riches» et qu’elles kidnapperaient quiconque ne la paierait pas. Horrifié par l’assassinat de Mme Cortés, Pastrana a annulé la réunion sur la drogue avec les délégués de 18 pays, dont les États-Unis, dans la zone démilitarisée contrôlée par les FARC, prévue pour la fin de mai, mais a dit que le «processus de paix» continuait. Après la tuerie à Chiquinquirá, Luis Garzon, le président communiste du syndicat CUT, a rejeté le Plan Colombie, affirmant qu’il conduirait à une «intervention militaire étrangère» en Colombie.

Dans le comité sénatorial américain qui discutait le Plan Colombie, il y avait des gens qui ne voulaient pas savoir que la Colombie vivait une telle tragédie. La sénatrice démocrate Nancy Pelosi a proposé que l’argent du Plan Colombie soit plutôt  utilisé pour lutter contre la toxicomanie aux États-Unis. Gene Taylor, Jim Ramstad et d’autres ont tenté de bloquer toute aide dans la lutte contre les stupéfiants. Les transactions ne progressaient pas. L’impasse a pris fin grâce à un accord entre républicains et démocrates. Les rôles centraux ont été joués par Dan Burton, démocrate; Benjamin Gilman, républicain; Porter Gross, républicain; William Delahunt, démocrate et Sam Farr, démocrate. Les archives ne montrent pas Joe Biden comme le grand défenseur du Plan Colombie à ces moments cruciaux.

Les obstacles ont continué de se dresser. Les commandants de l’armée de l’air et de la police colombiennes, les généraux Fabio Velasco et Rosso José Serrano, se sont plaints, en mai 2000, de la décision de ce comité de remplacer les hélicoptères Black Hawks par des hélicoptères Hueys hors service, de moindre capacité pour le transport de troupes, de moindre autonomie de nuit et d’un plafond de vol plus bas. Sur les 30 Black Hawks et 33 Hueys annoncés, la commission a autorisé 60 Hueys «repowered». Le sous-secrétaire d’État Thomas Pickering a dû admettre plus tard qu’un tel changement «sape les efforts de réduction de la production de drogue et entraîne des coûts matériels et humains plus élevés». Grâce aux efforts du sénateur Chris Dodd, et non de Joe Biden, certains Black Hawks ont pu réintégrer le plan.

L’économie colombienne était au bord de l’effondrement en raison de l’action des narco-guérilleros. Rien qu’au cours des trois premiers mois de 2000, l’escalade des actions menées par les FARC et  l’ELN  avait détruit 110 tours à haute tension et causé de lourdes pertes dans le secteur de l’électricité pour une valeur de 6,1 millions de dollars. Le 22 mars, ces guérilleros ont provoqué une panne de courant à Bogotá et dans les départements du centre et du nord-ouest de la Colombie, ce qui a causé une perte de 10,2 millions de dollars à l’économie nationale. Ce jour-là, une agence de presse résumait: « Depuis 1999, les FARC et l’ELN ont fait sauter quelque 360 ​​tours de transmission d’énergie dans divers endroits en Colombie. »

Cependant, à la même époque, le gouvernement avait cédé aux FARC le contrôle d’un immense territoire démilitarisé de 42 000 km², afin d’y mener les inutiles «négociations de paix» au Caguán. Il essayait également d’amener l’ELN à une «table de discussions». Pastrana voulait donner à l’ELN une zone démilitarisée de 4 727 km², entre les départements de Antioquia et Bolívar, mais l’opposition à ce plan, exprimée à la fois par les forces militaires et par les maires des trois municipalités touchées, a contraint Pastrana à reculer.

La liberté de la presse mourait. Le chef des FARC, Tirofijo, avait accusé les journalistes et les propriétaires de médias d’être «au service des grands monopoles». La journaliste María Helena Salinas avait été assassinée et le journaliste Guillermo «La Chiva» Cortés, 73 ans, avait été enlevé le 22 janvier 2000 par les FARC. Sept journalistes avaient été tués en 1999, 300 avaient reçu des menaces de mort et 200 juges avaient également été menacés. En mars 2000, Francisco Santos, l’un des directeurs du quotidien El Tiempo, et le journaliste Fernando González «Pacheco» ont dû fuir le pays en raison des menaces des FARC. Tirofijo était furieux contre «Pacho» Santos pour les manifestations qu’il organisait contre la vague d’enlèvements de civils de la guérilla et des paramilitaires.

A l’étranger, Piedad Córdoba faisait un lobby efficace contre le Plan Colombie. La propagande FARC / ELN, qui définissait le Plan Colombie comme une « déclaration de guerre», a fait des ravages. Résultat des courses : certains membres du Congrès ont fini par voir la force publique colombienne comme un problème et comme l’origine de la dégradation des droits de l’homme que les guérilleros violaient particulièrement. Et en voyant à tort les paramilitaires des AUC comme un appendice de l’Armée colombienne.

L’ONG de gauche Human Rights Watch et le suédois Anders Kompas, de l’ONU à Bogotá, ont accusé non seulement les paramilitaires mais aussi le gouvernement et la force publique d’être la cause de la «dégradation des droits de l’homme». La réponse à ces pressions fut l’adoption une loi biscornue sur le crime de génocide, que le gouvernement a timidement objecté car elle « violait les normes constitutionnelles qui habilitaient les forces de sécurité à combattre les groupes armés ». Le résultat final ne fut guère brillant. Le procureur général, Alfonso Gómez Méndez, a déclaré que cette loi pourrait « tolérer [le génocide] lorsqu’il s’agit des [attaques des] groupes qui ne sont pas légalement autorisés ».

L’aide américaine au Plan Colombie a finalement été signée par Clinton le 13 juillet 2000. L’Union Européenne a rejeté le Plan Colombie le 24 octobre 2000. Cette idée  de lutte exclusive contre le trafic de drogue et de capitulation vis-à-vis du communisme armé a signifié pour la Colombie la perte d’énorme quantité de vies humaines, de richesses et de temps. Le sénateur Joe Biden n’a jamais essayé de corriger cette grave erreur. C’est seulement en novembre 2001 que le président Pastrana a demandé au nouveau chef d’État américain, le républicain George Jr Bush (janvier 2001-janvier 2009), d’autoriser l’utilisation de l’aide américaine du Plan Colombie pour la formation les bataillons anti-guérilla. Washington a répondu par l’affirmative. Le 20 février 2002, devant l’absence d’accords sérieux et en raison de l’augmentation des tueries et des enlèvements par les Farc, Pastrana a mis fin à l’expérience de la « négociation politique ».

Pendant le gouvernement Pastrana, les FARC ont mené 907 attaques armées. Les pertes industrielles de la Colombie ont été de 48,6% entre 1988 et 2002, selon Marta Lucía Ramírez, la ministre de la Défense du cabinet du président Álvaro Uribe, en octobre 2002 (2).

Heureusement, le Plan Colombie a pris la bonne direction après l’arrivée au pouvoir, en Colombie et aux États-Unis, respectivement, d’Uribe et de Bush.

La politique de Sécurité Démocratique d’Álvaro Uribe (août 2002- aout 2010) a empêché la Colombie de tomber dans la sphère socialiste et a largement démantelé les narco-guérilleros, ainsi que les narco-paramilitaires. Malheureusement, la ligne clintonienne de céder à la guérilla a été ressuscitée par le président Barack Obama (janvier 2009-janvier 2017). L’accord désastreux de La Havane entre le président Juan Manuel Santos et les FARC, qui a été rejeté par les Colombiens lors du référendum national de 2016, a entraîné une forte augmentation de la production et du trafic de cocaïne, un renforcement des FARC et de l’ELN et a poussé à nouveau la Colombie au bord de l’abîme du castro-chaviste. Rien n’indique que la politique de Joe Biden, s’il est élu président, sera d’aider la Colombie contre la subversion armée, ou de lutter avec succès contre les régimes totalitaires qui menacent la paix et la prospérité dans le monde. Sans parler d’un facteur aggravant: le Parti démocrate américain et les médias américains sont aujourd’hui mille fois plus radicaux et marxistes que ceux de l’époque de Bill Clinton.

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

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