Publié par Dreuz Info le 23 décembre 2020

La récente normalisation des relations entre Israël et le Maroc et la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental contesté ont suscité un intérêt pour l’Histoire des Juifs marocains, y compris celle de la période de l’Holocauste.

Malheureusement, dans leur enthousiasme face à ces développements, certains experts ont dépeint à tort la libération de l’Afrique du Nord par les Alliés en 1942 comme la libération simultanée des Juifs locaux de leurs persécuteurs nazis et vichystes. Ce récit décrit la dure réalité de ce qui s’est passé après la victoire des Alliés. L’histoire complète de la manière dont le président américain Franklin D. Roosevelt avait traité les Juifs du Maroc et d’ailleurs en Afrique du Nord est un chapitre profondément troublant de l’Histoire de son administration.

Le 8 novembre 1942, les forces américaines et britanniques lancent «l’Opération Torche», l’offensive alliée en l’Algérie et au Maroc occupés par l’Allemagne. En huit jours seulement, les Alliés terrassèrent les nazis et leurs partenaires français de Vichy dans toute cette région. Et aux Etats Unis, les Juifs américains s’attendaient à ce que la libération de l’Afrique du Nord aboutisse également à la libération des 330 000 Juifs qui s’y trouvaient.

En 1870, les autorités coloniales françaises en Algérie avaient émis le décret Crémieux qui accordait des droits égaux aux Juifs de ce pays après des siècles de mauvais traitements par les dirigeants arabes – ce décret ne concernant pas les Juifs du Maroc voisin. En 1940, les autorités de Vichy qui prirent le contrôle de l’Afrique du Nord abolirent ce décret Crémieux et infligèrent une série d’abus à tous les Juifs de la région, dont des restrictions quant à l’accès aux Juifs à de nombreuses écoles et professions, des saisies de biens juifs, etc. De là s’ensuivirent des pogroms perpétrés par des musulmans locaux et tolérés par le gouvernement local.

En 1941–1942, les journaux juifs américains publièrent des rapports troublants selon lesquels les autorités de Vichy avaient construit «d’immenses camps de concentration» au Maroc et en Algérie pour y héberger des milliers de travailleurs esclaves juifs. Ces prisonniers y ont enduré un travail éreintant, des passages à tabac de la part des gardiens, une surpopulation extrême dans des conditions sanitaires exécrables, une quasi-famine et peu ou pas de soins médicaux. Selon un rapport, 150 Juifs qui devaient être emmenés dans ces camps étaient si effrayés par les conditions catastrophiques qui s’y trouvaient qu’ils ont résisté à leur arrestation. Ils ont été exécutés en masse.

Avec la victoire des Alliés, les Juifs d’Afrique du Nord et leurs coreligionnaires américains s’attendaient logiquement à une libération des prisonniers, ainsi qu’au rétablissement du décret Crémieux pour les Juifs de toute cette région. Le Congrès Juif Américain prédit avec optimisme que l’abrogation des lois anti-juives de l’ère de Vichy arriverait après l’occupation alliée de l’Afrique du Nord «comme le jour succède à la nuit».

Mais le président Roosevelt avait d’autres plans.

  • Un nouveau patron succède à l’ancien patron

Au début de «l’opération Torche», les forces alliées capturèrent l’amiral François Darlan, un haut dirigeant du régime de Vichy. Mais Franklin Roosevelt décida de laisser à François Darlan la charge des territoires nord-africains occupés, à condition que celui-ci ordonne un cessez-le-feu à Alger.

C’est à ce moment que de nombreux libéraux de premier plan aux États-Unis furent consternés par cette décision. Un éditorial du quotidien The New Republic protesta même ainsi : «Nous employons un collabo français comme député dans le gouvernement du premier territoire que nous avons libéré ! Ceci restera en travers de la gorge de la majorité des Britanniques, des Français et des démocrates du monde entier !» Car l’offensive alliée visait à apporter une démocratie éclairée dans ces régions mises sous la botte du fascisme, et n’était pas censée garder de vieux tyrans au pouvoir. Et non seulement Darlan était toujours au pouvoir, mais il y conserva également presque tous les hauts fonctionnaires du régime local de Vichy !

Darlan renvoya le vichyste Yves Chatel, gouverneur de l’Algérie – mais le remplaça rapidement par Maurice Peyrouton, le tristement célèbre officier de Vichy qui avait signé les lois anti-juives de 1940. Ensemble, Darlin et Peyrouton enterreront le décret Crémieux et laisseront des milliers de Juifs dans les camps de travaux forcés.

Des grondements d’inquiétude commencèrent alors à poindre dans la presse américaine. Un éditorial du 17 décembre dans le New York Times exprima le doute que Darlan n’avait pas vraiment l’intention « d’abroger les lois anti-juives [et] de libérer les prisonniers et les internés». Le 28 décembre, les rédacteurs en chef de La Nouvelle République [The New Republic] questionnèrent ouvertement: «Qui contrôle l’Afrique française, Darlan ou les Alliés ? Et dans ce dernier cas, n’est-il pas grand temps de nettoyer les restes du fascisme qui existent manifestement encore là-bas ? »

Un rapport d’enquête publié le 1er janvier dans le PM, un quotidien new-yorkais, affirmait que le régime de Darlan pratiquait activement une discrimination contre les Juifs et que «des milliers» restaient «dans des camps de concentration».

Le président Roosevelt déclara alors publiquement qu’il avait «déjà demandé l’abrogation de toutes les lois et décrets inspirés par les gouvernements nazis ou par les idéologues nazis». Sauf qu’il ne l’avait pas fait.

Lorsque le 1er janvier 1943 les journalistes l’interrogèrent dans une conférence de presse, Roosevelt répondit: «Je pense que la plupart des prisonniers politiques ont été libérés». Mais c’était faux.

  • Pas de droits pour les juifs

La transcription officielle de la réunion de Franklin Roosevelt avec le général Charles Nogues, un des chefs du régime post-Vichy, le 17 janvier 1943 à Casablanca, donne un aperçu de la pensée du président : Nogues interrogea le président Roosevelt sur les demandes des Juifs d’Afrique du Nord à propos du droit de vote. Selon le sténographe, Roosevelt avait répondu: «La réponse à cela est très simple, à savoir qu’il n’y aurait pas d’élections, donc les Juifs n’ont pas à se soucier du privilège de voter.»

La transcription continue: «Le président a déclaré qu’il estimait que tout le problème juif devait être étudié très attentivement et que les avancées devaient être strictement planifiées. En d’autres termes, le nombre de juifs devrait être définitivement limité au pourcentage que représente la population juive d’Afrique du Nord par rapport à l’ensemble de la population nord-africaine. »

Franklin Roosevelt indiqua qu’il voulait s’assurer que les Juifs «ne surchargeraient pas les professions». Il souligna même ce qu’il appelait «les plaintes spécifiques et compréhensibles que les Allemands portaient à l’égard des Juifs d’Allemagne», à savoir que si les Juifs ne représentaient qu’une petite partie de la population, plus de 50% des avocats, médecins, instituteurs, professeurs d’université, etc. en Allemagne étaient juifs.

Mais en réalité, les juifs d’Allemagne ne constituaient environ que 16% des avocats, 11% des médecins, 3% des professeurs d’université et moins de 1% des instituteurs.

Il est frappant que le président des États-Unis lui-même ait été si prompt à croire à ces chiffres exagérés et à conclure que la haine allemande envers les juifs en serait justifiée.

  • Les Juifs américains montent au créneau

Alors que les semaines se transformaient en mois et que les fascistes se maintenaient au pouvoir en Afrique du Nord, la critique publique de l’administration Roosevelt s’intensifia. Les rapports quasi quotidiens de I. F. Stone dans le quotidien PM faisaient la une, tels que «La politique de USA en Afrique du Nord: pourquoi le département d’État retarde l’abrogation des lois de Nuremberg» et «Hull admet que des prisonniers antifascistes soient toujours détenus en Afrique du Nord ».

Les rapports du New York Times et du Daily News Bulletin de l’Agence Télégraphique Juive commencèrent à citer les noms des camps où des Juifs d’Afrique du Nord et des prisonniers politiques étaient réduits en esclavage – y compris le nom du camp situé à seulement 7 kilomètres des bases militaires américaines, pourtant « vouées à mettre fin au gouvernement des camps de concentration» !

Les dirigeants juifs américains soutenaient fermement le président Roosevelt, et environ 90% des juifs avaient voté pour lui à plusieurs reprises. Mais sa façon de laisser perdurer la persécution des juifs d’Afrique du Nord devenait inacceptable.

Le 14 février 1943, le Congrès Juif américain et le Congrès Juif mondial prirent la décision sans précédent de dénoncer publiquement la politique du président américain en Afrique du Nord : Dans une déclaration publique conjointe, les deux groupes accusèrent ouvertement que «l’héritage anti-juif des nazis reste intact en Afrique du Nord».

Bien que trois mois se soient écoulés depuis la libération par les Alliés, seules quelques «concessions réticentes ont été faites» pour aider les Juifs, tandis « qu’aucun changement de caractère important n’a été apporté à la situation politique et économique». Le communiqué rappela au président qu’il s’était «engagé à agir pour garantir que les quatre libertés soient déclarées sans plus tarder comme valables pour tous les peuples d’Afrique du Nord, ce qui signifie l’abrogation totale de toutes les lois et décrets antisémites et la libération des prisonniers de toutes races ou nationalités détenus en raison de leur soutien à la démocratie et de leur opposition à l’idéologie nazie».

La déclaration remarquable de ces deux organisations juives dominantes était légèrement plus nuancée que l’accusation de Benzion Netanyahu, directeur exécutif des militants sionistes révisionnistes américains (et père de l’actuel Premier ministre d’Israël), selon laquelle «l’esprit de la croix gammée plane sur la Stars and Stripes [le drapeau américain] dans l’administration de l’Afrique du Nord».

Le rabbin Stephen S. Wise, fondateur et leader de longue date de l’American Jewish Congress, conduisit une délégation à Washington pour présenter personnellement son cas directement aux responsables américains. Son co-président, le Dr Nahum Goldmann, réunit un groupe d’expatriés français aux États-Unis pour présenter leur propre pétition au Département d’État. L’Union Américaine des Congrégations Hébraïque (mouvement réformiste) appela également l’administration US à intervenir contre le régime de Vichy.

Ces manifestations incitèrent un certain nombre d’autres personnalités éminentes à prendre la parole, parmi lesquelles le juge de la Cour suprême Felix Frankfurter, le baron Edouard de Rothschild et les dirigeants de l’American Jewish Joint Distribution Committee.

  • Retards insupportables

En Mars 1943, soit plus de quatre mois après la libération du Maroc et du reste de l’Afrique du Nord par les Alliés, l’administration Roosevelt ordonna finalement aux autorités locales d’abroger les mesures anti-juives. Le processus de mise en œuvre fut cependant extrêmement lent : En avril, les camps de travaux forcés en Afrique du Nord furent officiellement fermés, mais en réalité certains d’entre eux continuèrent à fonctionner jusqu’à l’été.

Les quotas limitant le nombre de juifs dans les écoles ainsi qu’à certaines professions n’ont été supprimés que progressivement, et ce n’est que le 20 Octobre 1943 que le décret Crémieux fut enfin rétabli. Après dix longs mois de blocage présidentiel, ce chapitre inquiétant de la politique étrangère américaine prit fin.

L’intérêt actuel croissant du public pour l’Histoire de la communauté juive d’Afrique du Nord est une conséquence bienvenue de la récente normalisation israélo-marocaine. Mais les discussions sur cette Histoire devraient inclure cet épisode moins plaisant, car ce chapitre contient également d’importantes leçons.

Le Dr Medoff est directeur du David S. Wyman Institute for Holocaust Studies à Washington, D.C. Il est l’auteur de plus de 20 livres sur l’Holocauste et sur l’Histoire juive. Cet essai est basé en partie sur la recherche de son plus récent livre : «Les Juifs devraient garder le silence » – Franklin D. Roosevelt, Rabbi Stephen S. Wise, and the Holocaust.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Traduction de Rico pour Dreuz.info.

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