Publié par Michel Gurfinkiel le 11 décembre 2020

Les accords de paix et de coopération que viennent de conclure Israël d’une part, les Emirats Arabes Unis (EAU), Bahrein et le Soudan d’autre part, portent le nom d’ « Accords d’Abraham ». C’est là un symbole très fort.

Abraham est décrit dans la Bible et le Coran comme l’ancêtre commun des Juifs et des Arabes : l’invoquer revient donc, pour les Israéliens, à souligner leur proximité religieuse et culturelle avec le monde arabe et islamique, et pour les Arabes à reconnaître Israël comme une partie intégrante de la région. Un renversement complet par rapport à la situation antérieure, où Israël mettait souvent en avant son caractère occidental, et où les Arabes présentaient l’ « entité sioniste » comme un phénomène colonial, fondé sur la « spoliation » des Palestiniens. Plusieurs autres pays arabes, et non des moindres – l’Egypte, Oman, l’Arabie Saoudite – ont approuvé ces accords, et adhèrent donc eux aussi au changement de paradigme qu’ils impliquent.

La « conversion » arabe repose sur de nombreux facteurs. A commencer par la stratégie. Les Arabes sont arrivés à quatre conclusions :

  1. Israël est une puissance militaire majeure, en termes de forces conventionnelles et aériennes, de potentiel nucléaire, de production et d’exportations d’armements, d’innovation technologique, de cyberguerre, de renseignement, de capacités de déploiement et d’intervention.
  2. La stratégie israélienne est strictement défensive, ne serait-ce qu’en raison de la petite taille du pays (ce qui n’exclut pas une capacité offensive tactique). Il n’y a pas de projet israélien de domination globale du Moyen-Orient. Israël n’est pas, abstraction faite de la question palestinienne, un danger pour les pays arabes qui acceptent de coexister avec lui.
  3. En revanche, l’Iran et la Turquie nourrissent de tels projets de domination et menacent l’indépendance ou même l’existence des pays arabes.
  4. Dans la mesure où ces autres puissances menacent également Israël, directement ou indirectement, ses intérêts et ceux des Arabes convergent.

Modernisé et industrialisé sous le chah, sachant tirer profit d’une diaspora riche et éduquée implantée en Europe et aux Etats-Unis, l’Iran, Etat-nation de 83 millions d’habitants, dispose d’une armée puissante et aguerrie, et cherche à se doter rapidement d’armements nucléaires. Le régime fondé par Ruholah Khomeini en 1979 n’a jamais caché ses visées expansionnistes, en invoquant à la fois le nationalisme perse et le messianisme chiite. Dans un premier temps, il entend prendre le contrôle des pays ou régions à majorité ou à forte minorité chiite (Irak, Liban, Bahrein, Yemen, provinces du Hassa et de l’Assir en Arabie Saoudite).

Puis, dans un second temps, vassaliser les pays sunnites. La lutte contre Israël sert de justification ultime à cet expansionnisme.

A l’heure actuelle, l’Iran a atteint une partie de ses objectifs. Il exerce son influence au Liban à travers le Hezbollah, au Yémen du Nord à travers le mouvement houthi. Sa capacité de nuisance dans le Golfe est importante, qu’il s’agisse de harcèlement naval ou d’agressions contre des installations militaires ou industrielles saoudiennes ou américaines. Il a noué une alliance informelle avec un Etat sunnite du Golfe, le Qatar. En revanche, il n’est pas parvenu consolider son emprise sur la Syrie, où il a du faire face à des contre-attaques israéliennes et américaines (comme l’élimination de son principal chef militaire, le général Qasem Soleimani) et à une certaine méfiance russe, ni sur l’Irak, où les chiites locaux veulent préserver leur indépendance. Son agressivité lui vaut en outre d’être soumis à des sanctions économiques qui freinent son développement et qui nourrissent une agitation intérieure.

La Turquie ne poursuit ouvertement son projet « néo-ottoman » que depuis l’arrivée au pouvoir du parti islamiste AKP en 2002. Etat-nation de 84 millions d’habitants, occidentalisée sous Atatürk au début du XXe siècle, devenue une grande puissance économique et militaire dans les années 1980 et 1990, partenaire de l’Union européenne et membre de l’Otan, elle joue à la fois la carte d’un nationalisme quasi-racial (remontant, par-delà le kémalisme, aux Jeunes Turcs de la décennie 1908-1918) et celle de l’intégrisme sunnite. Cela l’a conduit successivement à renforcer ses pressions sur Chypre, à partir de son protectorat turcophone du nord de l’île, à affronter en paroles ou en actes Israël, l’Egypte, la Grèce, l’Arménie, et même la France. Elle intervient en Syrie (où elle contrôle une zone sunnite le long de sa frontière), en Libye (où ses drones ont surclassé des défenses anti-aériennes russes), dans le Caucase (où elle soutient l’Azerbaïdjan turcophone contre l’Arménie). Elle a déployé six mille combattants au Qatar, face à une menace saoudienne, et renforce sa présence, depuis peu, en mer Rouge.

Surextension ? Voire. A la différence de l’Iran, la Turquie sait alterner le chaud et le froid, les provocations et les gestes d’apaisement : ce qui peut être une façon habile d’obtenir ce qu’elle désire à peu de frais. Ankara semble aussi viser des objectifs plus précis que Téhéran. En Méditerranée orientale, ses diverses interventions tournent en fait autour des gisements off shore récemment découvert, dont elle revendique, contre la lettre du droit international, une large part.

Dov Zakheim, un ancien Secrétaire adjoint à la Défense américain, a comparé la situation actuelle du Moyen-Orient à celle de l’Europe avant 1914 : une « paix armée » ripant sans cesse vers la guerre, où ne s’opposent pas deux « blocs » mais des alliances parfois enchevêtrées. On distingue assez bien un réseau iranien et un réseau turc. En face, un réseau sunnite réunit désormais l’Arabie Saoudite, les pays sunnites du Golfe à l’exception du Qatar, le Soudan et l’Egypte. Tandis qu’un réseau transméditerranéen regroupe Israël, Chypre, la Grèce, l’Egypte et, en pointillés, la France et l’Italie. Certains pays, comme Oman, entretiennent de bonnes relations avec tout le monde. L’Azerbaïdjan a accepté l’aide de la Turquie, mais reste par ailleurs proche d’Israël.

Enfin, on ne doit pas oublier les Très Grandes Puissances. Les Etats-Unis ont réduit leur voilure depuis l’administration Obama, mais restent néanmoins, et de loin, le principal acteur dans la région, avec des bases et facilités, navales ou aériennes, en Italie, en Grèce, en Turquie, en Egypte, en Israël, en Arabie Saoudite, à Bahrein, au Qatar, aux EAU, à Oman. La Russie a renforcé sa base de Lattakié, en Syrie, et ouvert une base au Soudan. La Chine a fait son apparition, à travers des infrastructures civiles le plus souvent mais aussi, déjà, des embryons de base. Là aussi, ces présences s’entremêlent. Que penser de Djibouti, par exemple, où voisinent désormais quatre bases : française, américaine, chinoise et turque ?

Les Très Grandes Puissances gardent notamment une nette supériorité sur les autres acteurs régionaux en matière maritime. Ce qui leur donne, en fait, une supériorité stratégique absolue. Le Moyen Orient est pour ainsi dire déchiquetée par des mers et des détroits. Presque tous les pays dépendent de la mer pour leur commerce ou même leur alimentation. Certains – Bahrein, Qatar, les EAU – ont pratiquement été conquis sur la mer. Les hydrocarbures off shore sont des enjeux majeurs dans le Golfe et en Méditerranée.

Mais cela ne rend que plus nécessaire, pour les puissances locales, de développer leurs propres forces navales. Un dossier à suivre de près.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Michel Gurfinkiel .

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