Publié par Jean-Patrick Grumberg le 20 février 2021

Les fondateurs de ce qui deviendra la société française de confitures « Bonne Maman » ont leurs origines dans un petit village de France qui a probablement sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Personne ne le savait.

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Le 14 février 2021, le professeur Michael Perino a partagé sur Twitter l’histoire d’une rencontre qu’il a faite dans un supermarché avec une vieille dame juive qui achetait de la confiture Bonne Maman (on la trouve dans les bonnes crémeries, j’achète la mienne chez Gelson’s).

Michael Perino, professeur à l’université de St. John’s qui a initialement publié l’histoire sur Twitter, a expliqué que la rencontre, qu’il appelle « incident », s’était produite dimanche matin dans son épicerie du nord du New Jersey. Il s’est dit surpris par le calme de cette vieille dame, et sa capacité à faire ses courses seule à son âge, qu’il a estimé entre 80 et 90 ans. Il n’a pas demandé son nom, ne voulant pas être indiscret.

La dame dit à Perino qu’elle achetait toujours la marque de confitures Bonne Maman parce qu’elle était une survivante de l’holocauste, et que les fondateurs de la société avaient protégé sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale.

Des dizaines de milliers de personnes – au moins – ont partagé l’histoire depuis qu’elle a commencé à circuler sur les médias sociaux ce week-end. Elle a incité d’innombrables personnes à jurer de n’acheter que de la confiture de marque Bonne Maman. Les Américains ne connaissent pas cette marque. Comme je suis né en France, j’ai découvert il y a bien longtemps que c’est non seulement la meilleure marque de confiture industrielle que je n’ai jamais goûtée, mais elle est meilleure que les confitures artisanales que j’achetais sur les marchés. Un comble.

Voici le fil Twitter complet

Incident [JPG : ?] dans un supermarché du New Jersey

Au supermarché aujourd’hui, j’ai croisé une petite bonne femme âgée debout devant une étagère haute où se trouvaient les pots de confitures
@BonneMamanUS.

Elle ne pouvait pas lire les étiquettes. Elle pouvait à peine les atteindre. Alors je lui ai proposé mon aide.

Après que je lui ai donné un pot à la framboise, elle m’a remercié, a fait une pause, puis m’a demandé : « Savez-vous pourquoi j’achète cette marque ? »

J’ai ri et j’ai répondu : « Parce que c’est une bonne marque ? »

« Oui, ça a bon goût. » Elle a fait une nouvelle pause et elle a ajouté : « Je suis une survivante de l’Holocauste. »

Ce n’est pas exactement la conversation à laquelle je m’attendais dans une épicerie, un dimanche.

« Pendant la guerre, la famille qui possède la société a caché ma famille à Paris. Alors maintenant, j’achète toujours cette marque. Et chaque fois que je vais au magasin, mes petits-enfants me rappellent : « Bubbe [grand-mère en Yiddish], n’oublie pas d’acheter la confiture. »

J’ai dit à cette dame que c’était la meilleure raison que j’ai jamais entendue pour acheter le produit d’une entreprise. Et puis nous avons tous les deux souri derrière nos masques et nous sommes partis chacun de notre côté.

Histoire vraie ?

Dreuz ne pas prouver la véracité de cette histoire.

D’une part, nous ne connaissons pas l’identité de cette dame. De plus, ni la ville ni aucun de ses habitants ne sont inscrits sur le registre des « Justes parmi les Nations ». Et la base de données de Yad Vashem ne contient pas non plus le nom des familles fondatrices de l’entreprise. Elle n’inclut pas nécessairement toutes les personnes susceptibles d’y avoir droit : le prêtre qui a sauvé ma mère de la déportation n’y figure apparemment pas non plus, ni le couvent de bonnes sœurs qui ont caché ma mère et ma tante – oui, je suis un fils de survivants.

L’histoire est cependant plausible. Voici pourquoi :

  • Certes, la marque Bonne Maman a été créée en 1971 et cela pourrait vouloir dire que l’histoire est fausse.
  • De plus, Andros, qui possède la marque Bonne Maman, n’a été fondée qu’en 1959, ce qui ajoute au fait que l’histoire a peu de chances d’être vraie.
  • Cependant, les fondateurs d’Andros, Jean Gervoson et Pierre Chapoulart, font remonter l’histoire de leur entreprise au village de Biars-sur-Cère dans le Lot pendant la Seconde Guerre mondiale.
  • Une personne a parlé de l’expérience de sa famille cachée à Biars-sur-Cère : Un homme du New Jersey nommé Eric Mayer a déclaré (1) au Jewish Standard en 2016 que lui et ses frères et sœurs s’y étaient cachés après avoir laissé leurs parents en Allemagne. Il a précisé que le village comptait 800 habitants à l’époque où il y vivait, et qu’il est devenu plus tard le siège de Bonne Maman. Mayer a également dit que sa sœur avait été avec lui à Biars-sur-Cère. Elle est décédée avant 2016 et ne peut pas être la vieille dame du supermarché.
  • Sur Twitter, une autre personne a apporté le témoignage suivant :

J’ai de la famille qui vient du coin où se trouve la société de Bonne Maman – Biars. En fait, mon grand-père a travaillé comme acheteur de fruits pour Andros pendant 30 ans ! Ils sont bien connus dans la région pour leurs liens avec la résistance et pour avoir aidé à cacher des Juifs pendant la guerre.

https://twitter.com/miladiou1976/status/1361351059789262850?s=20

Bonne Maman

  • Jean Gervoson est né en 1920. Peu après la guerre, il a épousé une femme du nom de Suzanne Chapoulart, la sœur de son futur associé.
  • La famille Chapoulart vivait dans le village de Biars-sur-Cère où elle possédait un commerce de fruits et de noix.
  • Et il semble que la famille Chapoulart vendait ces fruits et ces noix dans ce petit village depuis les années 1910.
  • Dans les années 1950, Gervoson a eu l’idée de récupérer les prunes invendues par son beau-père pour en faire des confitures. Il a commencé à emballer et à vendre des confitures tirées des fruits de son beau-père. Les ventes ont décollé, l’activité allait devenir la marque Bonne Maman. En 1971, Jean Gervoson décida de créer, avec sa femme et son beau-frère Pierre Chapoulart, une marque. Son nom, Bonne Maman, un clin d’œil à la famille.
  • Les familles Gervoson ou Chapoulart ont-elles pu cacher des Juifs et ne jamais en obtenir le mérite ? Possible, le prêtre qui a caché ma mère et ma tante est un exemple.

La société Andros a déclaré qu’elle ne s’attribue aucun mérite pour l’activité des familles de ses fondateurs pendant la Seconde Guerre mondiale. Andros est une entreprise familiale, et elle est bien située à Biars-sur-Cere.

« La famille préfère préserver sa vie privée et ne commente pas les demandes de renseignements sur des questions personnelles », a déclaré Bonne Maman au média JTA dans un communiqué.

https://www.jta.org/2021/02/17/global/the-internet-believes-the-founders-of-bonne-maman-jam-saved-jews-during-the-holocaust

Capital écrivait en 2009 (2) qu’ « en 40 ans, Jean Gervoson n’a jamais accordé la moindre interview ».

Conclusion

Je laisse le mot de la fin au professeur Perino, par qui l’histoire est arrivée, et qui répond à ceux qui doutent :

Je peux vous dire que lorsque j’étais dans l’allée du supermarché, j’ai cru [cette dame]. Je continue à la croire. Si vous aviez été là avec moi, je pense que vous l’auriez crue aussi.

Le « fait » qui semble troubler le plus les gens est la référence à Paris. C’est peut-être entièrement de ma faute. À travers les masques, la distance et le bruit d’une épicerie bondée le week-end, j’ai peut-être simplement mal entendu l’endroit.

La beauté des réseaux sociaux est que l’histoire ne va pas probablement pas s’arrêter là. Lorsque cette histoire se répandra, des anciens du village seront sollicités, des juifs auront peut-être des souvenirs… et quelqu’un retournera sans doute au supermarché du New Jersey dans l’allée des confitures Bonne Maman afin de demander à cette vieille dame si elle accepte de révéler son identité, et de témoigner…

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

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  1. https://jewishstandard.timesofisrael.com/a-story-of-clinton-worms-and-wayne/
  2. https://www.capital.fr/entreprises-marches/le-coup-de-jeune-de-bonne-maman-441036

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