Publié par Jean-Patrick Grumberg le 18 avril 2021
Le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, Abdullah bin Zayed (à gauche), et l’ancien chef du Fatah, Mohammad Yusuf Dahlan.

Pour la première fois dans l’histoire de la Turquie, une série télévisée est officiellement parrainée et soutenue par l’Organisation nationale de renseignement de Turquie (MİT). Et le méchant de la série est un Arabe musulman.

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Il a été annoncé que « Teşkilat » (L’Organisation), qui a commencé à être diffusée sur la chaîne publique TRT1 en mars, présenterait « l’expérience extraordinaire du MİT. » Dans la première bande-annonce, il n’était donc pas surprenant de voir des agents du MİT kidnapper un civil dans la rue, en plein jour, dans une camionnette VW Transporter noire, devenue le symbole des disparitions forcées en Turquie.

« Teşkilat » est basé sur une histoire selon laquelle un groupe d’agents du MİT feint d’avoir été tué dans un accident d’avion pour lui permettre de mener des opérations secrètes contre les Arabes, qui sont prêts à tout faire pour empêcher la résurgence de la Turquie. C’est pourquoi la devise de « Teşkilat » est « L’État vous dit de mourir, vous mourez ».

Le public turc est familier des personnages occidentaux maléfiques qui sont présentés comme haïssant la Turquie pour des raisons historiques et religieuses. Cependant, « Teşkilat » est la première production turque qui met en scène un personnage qui est arabe et musulman.

Zayed Fadi. Dans la série, c’est le nom d’un ennemi de la Turquie… Ce nom ressemble à un nom arabe banal, mais en réalité, il comporte un message subliminal et diplomatique, une combinaison de deux noms qui n’ont pas été choisis au hasard :

  • L’ancien chef du Fatah, le Palestinien Mohammad Yusuf Dahlan, a pour surnom « Abou Fadi ».
  • Le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis s’appelle Abdullah bin Zayed.

Conflits arabes

Un agent turc montre une carte d’identité des Emirats à des terroristes d’ISIS en Syrie pour éviter les contrôles
  • Les relations entre la Turquie et les Émirats arabes unis se sont dégradées durant la crise du Golfe quand l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, Bahreïn, puis la Jordanie et la Libye ont coupé leurs liens diplomatiques avec le Qatar en 2017, citant le soutien de Doha à l’État islamique en Irak et en Syrie (ISIS) et Al-Qaïda.
  • Depuis lors, la Turquie et les Émirats arabes unis ont mené une série de guerres par procuration dans diverses parties de la région et de la Méditerranée orientale.
  • Le président turc Recep Tayyip Erdoğan s’en est indirectement pris à bin Zayed en 2017 dans un tweet provocateur.

« Vous êtes une personne pitoyable qui nous calomnie : Où étaient vos ancêtres lorsque Fahreddin Pacha défendait Médine… Il est évident que l’objectif de l’hostilité de certains responsables arabes envers la Turquie est de couvrir leur propre manque de capacité et d’endurance, voire leur traîtrise. Il est clair que vous ne connaissez rien de nos ancêtres, d’Erdoğan », avait écrit le président turc.

  • La Turquie a ajouté Mohammad Yusuf Dahlan à sa « liste rouge » des suspects de terrorisme les plus recherchés, offrant une récompense allant jusqu’à 10 millions de lires pour toute information menant à sa capture.

    Un mandat d’arrêt a également été émis à son encontre.

    Il est accusé d’avoir joué un rôle dans la tentative de coup d’État en Turquie en 2016, et est accusé d’espionnage.

Israël aux commandes

Dans la série, Zayed Fadi a été capturé par Israël à un jeune âge alors qu’il vivait dans ce que la série appelle la Palestine, c’est-à-dire les Terres juives occupées par les Arabes, et a été torturé. Il a décidé de changer de camp après avoir compris que ses amis l’avaient vendu – un message subliminal selon lequel le Palestinien Dahlan a travaillé pour Israël, une affirmation fréquemment reprise par les médias turcs contrôlés par l’État.

Complot juif

Fadi est le nouveau membre d’une société puissante et secrète appelée « l’Organisation ». Les scénaristes font tellement d’allusions que nous comprenons que cette organisation de type Illuminati est dirigée par la famille Rockefeller. Fadi devient le chef de la « section » responsable de la Turquie après avoir décapité sous les yeux des autres membres son prédécesseur, qui n’a pas réussi à arrêter l’influence croissante de la Turquie dans la région.

Les communistes Kurdes et la corruption de la famille Erdogan

Jusqu’au sixième épisode, l’objectif stratégique de Fadi est de rendre inefficaces les drones turcs, qui sont présentés comme le facteur de changement dans la région, par tous les moyens possible, y compris en s’associant avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et l’État islamique en Irak et en Syrie (ISIS).

« Teşkilat » veut faire croire au public que les drones turcs ont rendu la Turquie militairement supérieure aux autres pays de la région, y compris la Libye. « Vous ne pouvez pas échapper au drone turc » est un des messages intégrés dans le scénario.

Ce n’est un secret pour personne que le président turc, les membres de sa famille et ses associés bénéficient immensément de l’industrie de la défense et des ventes de biens militaires.

  • Selçuk Bayraktar, le gendre d’Erdoğan et directeur de la technologie chez Baykar Makina, fabrique des drones qui ont été utilisés en Syrie, en Libye, en Irak et en Azerbaïdjan par le passé.

L’Allemagne, ennemi de la Turquie

Fadi, qui vit en Allemagne, dirige les efforts de lobbying contre la Turquie, soudoie des politiciens et des journalistes européens et coopère avec des racistes et des nazis pour provoquer les citoyens turcs en Europe.

Après avoir regardé quelques épisodes, il est clair que les scénaristes suggèrent aux téléspectateurs que les membres d’ISIS qui ont séjourné en Turquie et ont commis des actes terroristes en Europe sont gérés par une puissance extérieure, et que les articles de presse critiquant la Turquie et Erdoğan ne sont pas innocents, et servent un objectif hostile à la Turquie.

De la fiction à la réalité

Le 12 avril, le ministre des Affaires étrangères russe s’est rendu en Egypte pour contrer les manœuvres régionales d’Erdogan.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergey Lavrov, a rencontré son homologue égyptien Sameh Shoukry et le président Abdel Fattah al-Sisi lors d’une visite au Caire le 12 avril. Les discussions ont porté sur les liens bilatéraux et les conflits régionaux, notamment le différend entre l’Égypte et le Soudan et l’Éthiopie concernant le méga-barrage qu’Addis-Abeba construit sur le Nil. M. Lavrov s’est également entretenu avec le chef des services de renseignements généraux, Abbas Kamel.

« Je vous dirai tout de suite que nous recommandons vivement à tous les pays responsables avec lesquels nous communiquons – et la Turquie en fait partie – d’analyser la situation et les déclarations belliqueuses incessantes du régime de Kiev, et nous les mettons également en garde contre l’encouragement de ces aspirations militaristes », a déclaré M. Lavrov lors d’une conférence de presse avec M. Shoukry au Caire.

Pour la Turquie, l’Égypte est l’un des principaux rivaux pour des aspirations d’influence au Moyen-Orient, et les relations diplomatiques entre les deux États sont tendues depuis qu’ils ont rompu leurs relations en 2013, après l’éviction du président égyptien et Frère musulman, Mohammed Morsi, dont la branche à Gaza est le Hamas.

  • Pour cela, la Russie a activement fourni à l’Égypte des armes modernes, que Le Caire est prêt à utiliser contre Ankara et ses alliés libyens.
  • L’Égypte et la Turquie étaient proches d’un affrontement armé direct lorsque l’Égypte a commencé le déploiement militaire près de la frontière libyenne, exigeant la fin de l’attaque de Syrte et de Jufra en juin 2020.

En outre, dans le contexte de la visite du président ukrainien Volodymyr Zelensky à Istanbul et de celle de Lavrov au Caire, deux autres événements se sont produits qui ont donné lieu à de nombreuses spéculations, à savoir la fin des vols réguliers entre la Russie et la Turquie et les déclarations russes sur la reprise « dans un avenir très proche » des vols directs de la Russie vers les stations balnéaires égyptiennes sur la côte de la mer Rouge. Ces vols, très prisés des touristes russes, ont été interrompus en 2015 après que l’État islamique a abattu un avion russe, faisant 224 morts, au-dessus du Sinaï.

Ainsi, il apparaît que la Russie soutient activement la très puissante industrie touristique du principal concurrent de la Turquie, l’Égypte, tout en refusant à l’inverse d’assurer les flux touristiques de ses citoyens vers la Turquie, en réponse aux contacts turco-ukrainiens.

La Libye et la Syrie dans la ligne de mire de la Turquie

Deux autres questions politiques majeures qui ont été abordées lors de la visite de Lavrov en Égypte qui affectent également les intérêts turcs à un degré ou à un autre. Il s’agit de la Libye et de la Syrie.

  • En Libye, la Russie et l’Égypte ont établi une interaction étroite. Les positions de Moscou et du Caire sur le conflit libyen sont largement similaires. Les deux pays se sont progressivement distancés du chef militaire Khalifa Hifter, accordant plus d’importance au président de la Chambre des représentants, Aguila Saleh.

    Au stade actuel, la Russie et l’Égypte soutiennent le chef du conseil présidentiel libyen, Muhammad Yunus Menfi, et le chef du gouvernement d’unité nationale, Abdul Hamid Dbeibah, mais elles travaillent aussi activement avec les représentants de la Libye occidentale, en essayant d’attirer certains d’entre eux dans leur camp et de les soustraire à l’influence turque.
  • En Syrie, l’Égypte et la Russie ont également développé un accord, qui a été confirmé lors des entretiens de Lavrov au Caire. Il convient de noter que la « plate-forme du Caire » de l’opposition syrienne, dont les activités sont supervisées par l’Égypte et les Émirats arabes unis, est perçue par de nombreux opposants syriens pro-turcs – tout comme la « plate-forme de Moscou » – comme le « cheval de Troie » du président Bachar al-Assad dans les structures de l’opposition syrienne.

Conclusion

« Teşkilat » correspond parfaitement au moule de la propagande cinématographique insidieuse initiée par Hollywood. L’obstacle le plus important, cependant, est que le MİT est présenté comme le plus vital, le plus puissant, et le seul vrai acteur qui protège les intérêts de la Turquie. Il est, en quelques sortes, le « cerveau » de l’État turc.

Mais Erdoğan, comme les Démocrates d’Hollywood, a l’esprit totalitaire : il n’aime pas partager le pouvoir…

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

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