Publié par Abbé Alain Arbez le 13 mai 2021

Le message de l’Ascension est souvent mal compris : on le ressent parfois comme une absence du Christ, alors que – comme dans l’évangile où Thomas est invité à croire sans avoir vu – il s’agit plutôt d’une invitation à avoir confiance en la présence invisible – mais indéfectible – de Jésus parmi les siens. Nous retrouvons ce message de l’Ascension dans les évangiles de Luc, de Marc et de Matthieu, mais sous une forme différente dans l’évangile de Jean !

Pour bien comprendre ce que représente l’Ascension pour les contemporains de Jésus et pour nos vies de croyants, il faut décrypter le texte : pour cela, utilisons les clés de la bible hébraïque, qui parle déjà de « montée aux cieux » Ainsi, au 2ème livre des Rois, ch. 2, à propos du prophète Elie : « Le Seigneur a fait monter Elie aux cieux dans un tourbillon, il a été enlevé… ».

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On ne trouve pas l’expression « monter aux cieux » dans le nouveau testament, mais Jean dit quand même que Jésus va « monter vers le Père ». Cela nous indique que la montée de Jésus aux cieux avec son corps glorieux n’est pas un voyage dans l’espace. Pour les Israélites, l’expression utilisée dans les évangiles : « monter aux cieux, s’élever vers le ciel » est spontanément compréhensible. Cela signifie « entrer dans la gloire du Dieu invisible», c’est exactement ce que nous affirmons dans le credo en précisant que Jésus partage la seigneurie et la souveraineté de Dieu, lorsque nous disons qu’il siège « à la droite du Père ». Dans l’évangile de Jean, quand Jésus dit : « Je m’en vais vers le Père », il n’est pas question d’un lieu, qui serait le ciel, la stratosphère au milieu des galaxies ! Ce qui est évoqué, c’est un nouvel état d’existence, différent de nos conditions de vie terrestres. On voit ainsi pourquoi au matin de la résurrection, Jésus dit à Marie de Magdala : « Ne me retiens pas, je ne suis pas encore monté vers le Père ».

Les récits ne sont pas là pour être pris au pied de la lettre, mais dans un style qui nous fait pressentir un mystère qui nous dépasse.

On sait que pour la Bible hébraïque, c’est Dieu qui est maître du temps et de l’histoire (melekh ha olam) et si nous lisons Ezékiel, un prophète de l’exil, aux ch. 9, 10, 11, nous voyons la Gloire du Nom divin quitter le Temple de Jérusalem par la porte qui donne sur le Mont des Oliviers, et cette présence, appelée la shekhina, s’élève aux cieux au-delà de la Ville sainte. En d’autres termes, la Présence divine n’est pas limitée au sanctuaire, elle peut se manifester où elle veut, présente d’en haut à tous les êtres, jusqu’aux extrémités de la terre.

Pour Luc, il est donc évident que Jésus, reflet personnel de la Gloire du Père, s’élève du Mont des Oliviers, Et pour bien comprendre la logique du récit des Actes des Apôtres, il faut se référer à l’histoire du prophète Elie et de son Ascension : c’est ce récit de l’ancien testament qui nous donne la clé d’interprétation du texte. Elisée peine à quitter Elie, qui est envoyé au Jourdain: or le Jourdain, c’est la porte d’entrée en Terre promise. Elie frappe les eaux avec son manteau, et les frères prophètes peuvent traverser à pied sec, comme dans l’Exode. C’est clairement une évocation de la Pâque. Elie demande à Elisée: que puis-je faire pour toi avant d’être enlevé? Elisée répond: que me revienne une double part de ton esprit! Elie répond: si tu me vois pendant que je serai enlevé, alors cela arrivera…La transmission d’esprit a lieu: Elisée le disciple regarde Elie le maître qui lui est enlevé.

Luc reprend exactement le même scénario : les disciples regardent Jésus qui leur est enlevé, et ils reçoivent l’héritage de l’Esprit saint!

Par ailleurs, nous savons à quel point la figure d’Elie a joué un rôle important à l’époque de Jésus, puisqu’on attendait de le reconnaître pour ressentir l’imminence des temps messianiques. Ainsi, lorsque Jésus célèbre le rituel de la Pâque juive avec ses amis, avec la Sainte Cène, il y a comme d’habitude une 5ème coupe de vin réservée au prophète Elie, dont on attend le signal du retour. C’est justement cette coupe singulière que – exceptionnellement – Jésus boit et partage. C’est ce qui est dit à la messe : « à la fin du repas il prit LA coupe », ce geste annonciateur des temps nouveaux préfigure l’accomplissement de l’Alliance dans la venue du Royaume.

C’est ainsi que nous pouvons vivre la profondeur de cette alliance et découvrir les perspectives qu’elle offre à toute l’humanité. Ce Dieu de l’histoire sainte nous parle de l’avenir de notre terre, nous savons que sans la foi en ce Dieu de justice et de paix, aucune éthique terrestre ne saurait résister aux pressions du monde ancien, ni aux influences du mal omniprésent. C’est pourquoi à la différence du Jésus terrestre, le Christ ressuscité envoie ses disciples annoncer la vraie vie jusqu’aux extrémités de la terre, afin que tous y aient accès.

Cette fête de l’Ascension du Christ nous dit que Jésus est « monté au ciel », elle nous fait ainsi comprendre, avec le pape Grégoire le Grand, que « le ciel c’est la communion des âmes des justes », ou encore comme disait Maurice Zundel : « le ciel, on n’y entre pas, il faut le devenir ! ».

Entrons dans cette démarche spirituelle, afin que notre engagement à la suite du Christ puisse être perçu comme un appel crédible et fiable, par ceux et celles qui cherchent encore l’invisible, à travers les visages humains, heureux ou souffrants, qu’ils croisent jour après jour.

Amen

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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