Publié par Abbé Alain Arbez le 27 mai 2021

Jésus a mis en valeur et a pratiqué intensément la célèbre phrase du Lévitique « Aime ton prochain comme toi-même ». Il a montré jusqu’au bout combien l’amour du prochain est connecté à l’amour de Dieu, fondement de toute réalité, proclamé dans le Shema Israël : « Ecoute Israël, le Seigneur est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toutes tes forces et de toute ton âme… ». (Deutéronome).

Et Jésus insiste pour affirmer que « la loi et les prophètes dépendent de ces deux commandements ». En d’autres termes, par son enseignement, il montre le but ultime de la loi de Moïse, en reliant définitivement Dieu et l’humain, dans la logique de l’alliance accomplie. Ainsi s’éclaire la complémentarité vitale de ces deux pôles que sont l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Une authentique relation à Dieu implique en effet l’amour du prochain, car comment aimer Dieu sans aimer autrui ? Mais alors se pose la question :

de quel « prochain » s’agit-il ? Et comment « aimer », sinon en prenant ses responsabilités ?

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Dans les discours ecclésiaux l’amour du prochain semble souvent être une tarte à la crème concernant tout et son contraire. Jésus prince des bisounours ? Sa position nous engage-t-elle à accepter passivement et inconditionnellement tout ce qui se présente à nous, sans exercer de discernement et de choix volontaire ? L’amour véritable n’abolit jamais le libre-arbitre ! Et si le « prochain » n’était que celui dont on choisit de se rendre proche ?

Par conséquent, sans remettre aucunement en cause l’hospitalité ou la compassion, il faut d’abord clarifier la dimension historique des mots qui évoquent l’amour selon la tradition biblique. Le mot « aimer » du Lévitique et le mot aimer du Deutéronome sont les mêmes : ahava. Aimer Dieu, aimer le prochain : c’est le même terme, ce qui induit l’importance connectée de la question.

Mais qui sera alors « le prochain » ? Dans le cursus biblique, on constate au plan social que le compatriote membre du peuple d’Israël n’est pas le seul « prochain » concerné : même le guer, l’étranger venu de loin, l’étranger de passage, est accueilli avec considération, à condition qu’il respecte les lois du pays d’accueil et, s’il y demeure durablement, qu’il s’assimile. C’est l’exigence de base pour pouvoir être « proches ».

L’accueil de l’autre est honoré mais il n’est jamais inconditionnel : il y a toujours eu en Israël des sentinelles pour avertir sur les dangers d’importer des pratiques exogènes et idolâtriques. Ces influences extérieures infiltrées par l’arrivée d’étrangers hétérodoxes risquaient de provoquer rapidement de graves problèmes dans la communauté. Ces avertissements n’étaient pas le fait de sectaires rabat-joie, mais plutôt de défenseurs avertis de la survie communautaire. Car la « diversité » ne peut pas être un faux fuyant pour affaiblir les acquis spirituels et dissoudre l’unité d’un peuple.

Aujourd’hui, la défense militante de la planète et de sa biodiversité ne peut en aucun cas être instrumentalisée comme prétexte idéologique à la disparition progressive des nations spécifiques qui la peuplent. On ne peut pas, au nom d’une idéologie mondiale, effacer le sens et la valeur du local et du particulier, car l’universel n’existe pas sans les particularismes propres à chaque peuple qui le constitue.

L’amour du « prochain » est donc un objectif majeur dans le premier comme dans le nouveau testament.  Aime ton prochain « comme toi-même »… La précision est essentielle : si un être ou un peuple ne s’aime pas soi-même, il sera bien incapable d’en aimer un autre, dans tous les cas de figure où il pourrait se rendre proche d’autrui.

Sans estime de soi, l’ouverture à l’autre est illusoire. Ces carences de l’être facilitent toutes sortes de déviations malsaines. De ce fait, un pays qui renie sa propre identité (histoire et culture) n’est plus en mesure d’assurer un accueil effectif à des étrangers, ou même de défendre ses intérêts dans des accords de partenariat avec d’autres nations. On se retrouve dans cette configuration sans issue lorsque, paradoxalement, des autochtones submergés en arrivent à devoir eux-mêmes se faire « accueillir » dans leur propre pays par des individus ou des groupes venus d’ailleurs, et imposant leurs pratiques hostiles à la culture locale, ou encore lorsque la mondialisation dévitalise les valeurs du travail autochtone. Suite aux dérives que l’on constate dans la cohésion d’une nation accueillante bon gré malgré, les carences du pouvoir et les territoires perdus ont prédisposé les régions à leur perdition et à des fractures irréversibles.

Certains diront : mais la parabole du bon Samaritain nous démontre qu’on peut se faire le prochain de celui qui au départ ne l’était pas ! En effet le Samaritain, cité en exemple par Jésus, a fait le choix de se faire le prochain du Judéen blessé à terre, alors que tout s’y opposait en raison de la mésentente entre les deux collectivités. Précisément, on peut, comme dans cette histoire évangélique, décider en âme et conscience de se faire le prochain d’un autre, mais ce n’est possible que justement par un libre choix, et non par automatisme passif joué d’avance. Ce Judéen blessé devient le prochain du Samaritain parce que ce dernier, ayant évalué la situation, l’a voulu. Cette proximité qui n’allait pas de soi ne lui a pas été imposée, elle a été choisie volontairement par le Samaritain, eu égard à cette détresse individuelle qui l’a touché. Mais comment aurait-il réagi s’il s’était trouvé face à mille blessés à secourir ?

Le respect de l’altérité est une constante dans toute la tradition biblique, or cela suppose une colonne vertébrale, et du discernement, car nul n’est tenu à accueillir tout et son contraire! Ne deviennent des « prochains » que ceux dont on a décidé qu’ils le seraient, pour des raisons éthiques ou des motivations pratiques, souvent dans l’urgence.

Si l’on transpose l’enjeu au niveau collectif d’une immigration massive, le raisonnement s’oriente différemment. Beaucoup de graves tensions existent aujourd’hui lorsque la présence de familles ou d’individus venus d’ailleurs est imposée de force sans l’assentiment des citoyens du pays d’accueil, et sans conditions préalables de réciprocité dans les droits et les devoirs. C’est alors que le sentiment d’insécurité monte en flèche. Et que les faits divers illustrent quotidiennement ce décalage et ce danger mortifère. C’est pourquoi il serait intellectuellement malhonnête d’instrumentaliser « l’amour du prochain », sans tenir compte du nombre. Et cela pour faire accepter naïvement toute pression migratoire sans aucun critère éthique ou législatif. Le refus de toute régulation au nom de bons sentiments religieux ou humanitaires n’amène que de graves désillusions et amplifie indéfiniment les distorsions.

« Aimer son prochain comme soi-même » est un bel idéal de vie, individuel et collectif. Les rappels à la compassion et à l’hospitalité ne sont pas hors-sujet lorsque menace le repli égoïste sur soi ou la phobie maladive de l’autre. Ils peuvent être salvateurs dans des situations extrêmes où une prise en charge s’avère conforme à l’éthique de solidarité. Mais le laxisme ne peut s’instaurer au nom d’un « vivre ensemble » idéologique…

En effet, pour un individu comme pour un peuple, s’aimer soi-même est prioritaire si l’on veut assumer des situations d’accueil, et si l’on veut être capable d’apprécier des hôtes véritablement choisis et non subis! Ce qui signifie préalablement : ne pas démissionner de son libre arbitre, garder une conscience vive de son histoire et de son identité, défendre ses valeurs propres et ses acquis pour gérer les situations de mixité sociale. C’est alors que – comme dans la parabole – l’accueil du « prochain » choisi et non subi prend du sens dans une réciprocité possible. On voit combien le spirituel et le politique s’entremêlent !

Des événements graves de troubles publics s’accélèrent dans les démocraties et obligent à regarder en face ces problématiques. Bien des responsables politiques et religieux, plutôt que de continuer dans la fuite en avant, indifférents au coût humain de leurs opérations, devraient méditer cette phrase lucide de l’évangile, afin de ne pas être des « aveugles qui guident d’autres aveugles » :« si l’on veut construire une tour, on s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir si l’on a les moyens d’aller au bout de son projet ». (Luc 14, 28)

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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