Publié par Manuel Gomez le 15 mai 2021

En octobre 2003, quelques mois avant le début des célébrations du centenaire de la naissance de Salvador Dalí (1904-1989) en Espagne, le politologue Vicenç Navarro publiait dans le quotidien «El País» une tribune qui dénonçait l’image d’artiste apolitique attribuée au peintre espagnol.

Au contraire, écrivait-il, Dalí n’avait pas seulement encensé le coup d’Etat militaire de 1936, qui a été à l’origine du déclenchement de la Guerre civile espagnole (1936-1939), mais il avait également défendu la sévère répression franquiste, qu’il jugeait d’ailleurs nécessaire «pour nettoyer le pays des forces destructrices de ce que l’Espagne a de meilleur».

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En Espagne comme ailleurs dans le monde, Dali était considéré comme un génie de l’histoire de l’art. Mais son rapport au franquisme posait d’emblée une question importante : pourquoi ce même génie a-t-il pu soutenir la dictature espagnole ? Et pourquoi ses liens avec le franquisme sont-ils toujours renvoyés au domaine de l’anecdote ? 

En 1936, lorsque la Guerre civile éclate en Espagne, le peintre de Figueres a 32 ans et il est déjà bien connu. Dix ans plus tôt, il a réalisé ses premières expositions personnelles à Barcelone, après avoir fait ses études d’art à Madrid au début des années 1920.

Il vivait alors à la Residencia de Estudiantes, où il s’était lié d’amitié avec Federico García Lorca et Luis Buñuel.

En 1929, à Paris, il réalisait avec ce dernier Un chien andalou, et il rencontre celle qui sera la compagne de sa vie, Gala, puis intègre le groupe surréaliste d’André Breton.

Avant la Guerre civile, Dalí avait déjà montré qu’il était, politiquement parlant, un artiste paradoxal.

Ses premiers engagements connus le situent à gauche.

Ce fils d’un libre penseur catalan est même expulsé de son école d’art, en 1923, pour avoir organisé une manifestation. A cette période, ses affinités idéologiques avec García Lorca et Buñuel, artistes engagés, ne font aucun doute.

Enfin, sa participation au groupe des surréalistes fait de lui, potentiellement, un défenseur de la révolution. Sur le papier, les choses sont simples.

En réalité, ses convictions sont plus complexes et son engagement moins marqué, par exemple, que celui de Picasso : Dalí refuse d’intégrer l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires et exprime ses doutes sur l’URSS. 

Début 1934, le groupe des surréalistes organise un «procès» de Dalí, qui frôle l’exclusion, mais qui ne sera écarté du groupe qu’en 1939. Les surréalistes lui reprochent aussi de parler en bien d’Adolf Hitler, au pouvoir en Allemagne depuis peu.

En l’écoutant parler ainsi, on devine une certaine admiration de Dalí pour la figure des leaders et des dictateurs, un intérêt que l’on retrouve dans sa production artistique tout au long de sa vie.

On y croise donc Lénine, Hitler et même Mao, peint façon Marilyn Monroe. Il ne pouvait pas rester insensible à la figure de Franco qui, après la Guerre Civile, allait imposer sa dictature en Espagne, son propre pays, de 1939 à 1975.

La Guerre civile, Dalí ne va pas la vivre de l’intérieur, puisqu’il quitte rapidement l’Espagne. Son ami Federico García Lorca est fusillé par les franquistes dès le début de la guerre. Luis Buñuel est contraint à un exil dont il ne reviendra jamais et pendant lequel il ne cessera de soutenir l’Espagne républicaine.

De tout cela, Dalí ne s’en émeut pas publiquement. Il ne semble prendre parti pour aucun des deux camps.

Ce qui l’intéresse, c’est la reconnaissance personnelle, la gloire et l’argent : en 1939, Breton lui colle l’anagramme «Avida Dollars».

Il parcourt l’Europe, rencontre Freud à Londres, passe par l’Italie fasciste de Mussolini, puis s’installe aux Etats-Unis, avec Gala, en 1940. Au cours de ces années, Dalí se convertit au catholicisme.

Huit ans plus tard, son retour en Europe, puis son installation en Catalogne, marquent un rapprochement entre l’artiste et le régime franquiste. Il déclare :

«Je suis venu rendre visite aux deux caudillos d’EspagneLe premier, Francisco Franco. Le deuxième, Velázquez.» 

Le ton est donné. Des deux côtés, le calcul est très clair : pour Dalí, il s’agit de pouvoir vivre dans l’espace géographique qui a inspiré son œuvre, sans crainte de la censure ; pour le régime franquiste, il s’agit de compter sur l’appui d’un artiste connu dans le monde entier. Les deux y trouvent leur compte.

Mais contrairement à l’image admise d’un artiste excentrique et politiquement opportuniste, Salvador Dalí va être très actif pour témoigner de son allégeance au dictateur Franco et à son régime. Il ne s’agit pas que d’une simple admiration contrainte, de façade, comme le prouvent ses interventions publiques.

En 1951, il donne à Madrid une célèbre conférence intitulée «Picasso et moi». Il reproche à Picasso, qu’il admire, d’être communiste, mais propose que le peintre revienne s’installer en Espagne. Il ouvre sa conférence par une formule restée célèbre : «Picasso est communiste, moi non plus.»

Dalí dit de Franco qu’il est «l’homme politique clairvoyant qui a imposé la vérité, la lumière et l’ordre dans le pays, dans un moment de grande confusion et d’anarchie dans le monde».

En 1975, il déclare à l’AFP que Franco «est le plus grand héros vivant de l’Espagne», que «c’est un homme merveilleux».

Dali exprime à plusieurs reprises son admiration pour Franco, qui le reçoit dans son palais en 1956 pour un entretien privé.

«Dans ma vie, l’une de mes grandes qualités est d’avoir eu un généralissime Franco.» 

Ou encore :

«J’ai une grande admiration pour Franco, qui a ressuscité l’Espagne.» 

En 1964, Dalí est officiellement adoubé par le régime lorsqu’il reçoit la plus importante distinction honorifique nationale, la Grande Croix d’Isabelle la Catholique, en signe de «reconnaissance publique et officielle de l’attitude patriotique du grand artiste». Manuel Fraga, le ministre qui lui remet l’insigne, insiste bien sur le fait que, «au-delà de toute son œuvre», c’est parce qu’il a été un «Espagnol loyal dans les moments difficiles (…) qui n’a pas renoncé à son passeport» qu’il est décoré.

Il rencontre Franco une nouvelle fois à Madrid, et les photos les montrent tous deux conversant, seuls ou en compagnie de madame Franco, ou devant le tableau qui représente Carmen Martínez-Bordiú enfant, alors qu’elle est enceinte et qu’elle va se marier avec un Bourbon au moment de la réalisation de l’œuvre. 

En Espagne comme en France, on ne retient pas toujours de Dalí son apologie du franquisme. Pire, ceci est considéré comme un aspect secondaire de sa vie, comme une simple provocation. Comme si le fait d’appuyer le franquisme n’avait pas été, n’était pas quelque chose de questionnable, qui mériterait que l’on s’y intéresse.

Dalí était, avec Picasso, l’Espagnol vivant le plus connu dans le monde à cette époque.

Il serait intéressant de savoir ce que pense l’Espagne, aujourd’hui, de ce rapport entre Dali et Franco, au moment où le gouvernement socialiste s’acharne contre le souvenir et déplace la sépulture du défunt «dictateur» ?

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Manuel Gomez pour Dreuz.info.

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