Publié par Eduardo Mackenzie le 8 juin 2021

« Monsieur le Président, si vous n’avez pas assez de courage, si vous n’êtes pas capable d’utiliser la force légitime de l’Etat pour débloquer le port de Buenaventura (…), vous n’avez d’autre choix que de démissionner. »

Cette phrase, prononcée le 2 juin par l’ancien ministre et journaliste Fernando Londoño Hoyos à La Hora de la Verdad, son émission de radio, bien qu’elle ait dérangé certains responsables du gouvernement, devait être dite, et il a été très courageux pour l’avoir dite. En outre, cet appel est loin d’être une provocation ou une injure.

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Londoño, qui était ministre de l’Intérieur et de la Justice pendant le premier mandat du président Álvaro Uribe (2002-2006), estime, comme une grande partie de l’opinion colombienne, que l’attitude  du président Ivan Duque vis-à-vis de la vague de violence insurrectionnelle qui secoue le pays depuis le 28 avril dernier a été inepte et qu’au lieu de mettre un terme au vandalisme, il a toléré que la crise perdure et se radicalise.

Les brutales attaques contre les policiers et les bâtiments publics se poursuivent, comme cela vient de se produire, à nouveau, à Cali (Valle del Cauca) et à Santander de Quilichao (Cauca), où quatre policiers ont été tués dans l’un des « points de blocage », selon le ministre de la Défense, Diego Molano. Au milieu de scènes de guerre civile, un policier, Carlos Rincón Martinez, est porté disparu et quatre autres policiers ont été blessés, dont un par balle, à Cali dans la nuit du 5 juin, selon Molano. Le même jour, 19 individus ont été capturés pour avoir bloqué des routes dans le Valle del Cauca. Selon le magazine Semana, les autorités ont dispersé un groupe de 200 vandales et saisi des bombes incendiaires, des radios de communication, de la nourriture, de la documentation et des boucliers pour attaquer la police.

Malgré de petits signes d’amélioration, Buenaventura, le principal port de la Colombie sur l’océan Pacifique, est toujours dans un état de chaos sans que les mesures « d’assistance militaire » décidées par le chef de l’Etat le 28 mai, pour sept départements et 13 villes, aient vraiment changé la situation du pays. Les problèmes persistent surtout à Buenaventura, port qui a failli tomber entre les mains des grévistes en raison des erreurs des deux négociateurs du gouvernement.

La ligne suivie jusqu’ici par le président Duque, face au comité qui dirige la grève insurrectionnelle est celle de prendre place autour d’une table pour « négocier » avec eux  une « feuille de route » contenant pas moins de 31 points que le pays ne connaît même pas dans son intégralité. Les revendications du « comité » coûteraient au pays 88 milliards de pesos. Duque proclame: « Les blocus des autoroutes ne sont pas des sujets de négociation. »  Cependant, il accepte, de facto, les deux principales exigences du comité, à savoir : que le président ne fasse pas appel à l’état de Commotion Intérieure et que la justice laisse impunis les crimes et les délits commis par ceux qui ont déclenché les émeutes et les auteurs des atrocités commises contre la force publique et les incendies des tribunaux de justice dans une douzaine de villes. Personne ne peut dire qu’en dehors de quelques cas isolés, la justice se mobilise  véritablement pour punir les responsables du chaos subversif.

Ainsi, le « comité de grève » mène, en toute impunité, une offensive visant à paralyser Duque, à ruiner l’économie nationale, à faire échouer la campagne de vaccination anti-Covid-19 et à aggraver la troisième phase de la pandémie, qui a fait à ce jour 90.890 morts dans ce pays qui compte 50 millions d’habitants. Malgré cela, ce «comité » estime qu’il peut s’en sortir sans en répondre pour les morts et les destructions qu’il a causés.  Or Ivan Duque ne dit rien sur ce sujet brûlant. La supercherie de la « sortie négociée » annule la marche de la justice.

Qui tire les ficelles des émeutes ? La sénatrice María Fernanda Cabal estime que « le comité » défend les intérêts du sénateur Gustavo Petro, un homme de Nicolas Maduro, qui a, en effet, encouragé les excès et qui espère remporter l’élection présidentielle en 2022. Elle ajoute que celui qui est vraiment la tête de tout cela c’est l’ancien président Juan Manuel Santos.

Dans ce climat d’impuissance, une dizaine d’étrangers payés par Caracas parcourent la Colombie en distribuant des instructions et en fabriquant de fausses preuves contre l’Esmad, la police antiémeutes.

Par exemple, pour intoxiquer la presse internationale et faire passer comme véritable le désormais bien connu slogan « Nos están matando » (Ils sont en train de nous tuer), ils ont manipulé la photo d’un camion transportant des cadavres dans des sacs noirs. Or, cette photo avait été prise au Venezuela, pas en Colombie.  Le but de ces dispositifs c’est que des organisations comme l’ONU et l’OEA  demandent à Duque d’affaiblir davantage la police et les forces militaires. Avec ce but en tête, la CIDH a rompu l’agenda que lui avait fixé la vice-présidente colombienne Marta Lucía Ramírez et a anticipé son arrivée à Bogotá pour effectuer une « mission d’inspection». La désintégration de la police colombienne, c’est ce que cherchent les narco-guérilleros des FARC et de l’ELN et pas seulement eux.

Ivan Duque semble plus soucieux de ne pas bouleverser la sensibilité des ONG étrangères de gauche et de certains instituts, que de répondre à la clameur des Colombiens qui ne comprennent pas pourquoi il ne prend pas des mesures sévères pour mettre fin à une telle crise. Chaque jour qui passe aura des conséquences dramatiques à long terme pour le continent.

C’est peut-être pourquoi l’éditorial de Fernando Londoño (1)  a été bien accueilli par le milieu uribiste, un secteur politique qui, bien qu’il soutienne le président Duque, considère, en même temps, que sa faiblesse face à la vague de violence est inacceptable.

Deux anciens présidents de la République, Álvaro Uribe et Andrés Pastrana, et un ancien vice-président, German Vargas Lleras, de trois partis différents, ont fait part de leur inquiétude face à ce qui se passe et ont même critiqué certaines mesures de Duque, notamment celles concernant la situation à Cali et à Buenaventura.  

Le 29 mai, la sénatrice Cabal a lu une déclaration des parlementaires du parti uribiste Centre Démocratique. Ce texte laisse entendre que le décret d’« assistance militaire » à la Police n’a pas donné les résultats escomptés. Ils demandent des mesures plus efficaces : « Déployer pleinement les forces militaires et policières dans les régions où la sécurité des citoyens est gravement menacée, renforcer la Police nationale, lever les blocages et rejeter toute négociation avec le comité de grève [car] négocier au milieu des blocus et avec la violence c’est poursuivre la destruction de la démocratie ». Le sénateur Carlos Felipe Mejía, du CD, demande également l’utilisation de la Commotion intérieure.

L’uribisme avait critiqué la manière dont le ministre Carrasquilla, un technocrate  sans vision politique, avait annoncé, en plein milieu de la pandémie, sans plus d’explications, une augmentation des impôts, ce que Duque a appelé « la réforme fiscale ». Cela a aidé grandement les groupes  extrémistes. Malgré que Duque ait retiré cette réforme, ils ont lancé les émeutes.

Quatre jours après la déclaration du CD, Fernando Londoño conclura : « S’il n’y a pas de président qui puisse remplir ce que la Constitution prescrit, il devrait se retirer et permettre à la vice-présidente Marta Lucía Ramírez d’assumer la direction de l’État. Il n’y a pas d’autre solution ».

Cependant, la vice-présidente n’a pas cherché à créer une dynamique de convergence entre le chef de l’Etat et ses contradicteurs. « Docteur Londoño, c’est un moment où la Colombie exige l’unité. Cela ne fait pas du bien à la démocratie de provoquer des frictions. Au contraire, il nous appartient à tous d’entourer le président et de renforcer le cadre institutionnel », a-t-elle répondu.

Mais « renforcer l’institutionnalité », c’est ce que Londoño et le CD demandent. Entourer le président, oui, personne ne rejette cela, mais à condition que cette unité serve la Colombie, c’est-à-dire qu’elle contribue à neutraliser les desseins du Forum de Sao Paulo de s’emparer de l’axe Cali-Buenaventura, d’étrangler l’économie colombienne, de détruire les villes et affaiblir les forces armées.

Toute idée d’unité est la bienvenue mais celle-ci, mal interprétée, risque de contribuer, au contraire, à la paralysie de l’État et à la validation des conversations du gouvernement avec la terreur subversive.

Le « comité de grève » entend dialoguer avec le gouvernement en même temps que ses vandales terrorisent les villes par des fusillades, des incendies et des attaques barbares contre la force publique, ce qui a déjà produit un résultat écœurant :  donner aux violents le contrôle de Buenaventura.

Signé par deux délégués d’Ivan Duque, ce pacte n’a duré que quelques heures mais il aurait pu devenir le triomphe pérenne le plus spectaculaire de la subversion des 20 dernières années.

Devant les critiques d’Uribe et de Vargas Lleras, Ivan Duque a annulé ce pacte suicide. Mais l’ordre public à Buenaventura n’a pas été rétabli. L’axe Cali-Buenaventura continue d’être le secteur le plus touché par l’offensive actuelle : des bâtiments publics et privés, des bus et des stations de transports en commun, ainsi que des commerces, continuent d’être attaqués. La cible principale des insurgés sont les routes terrestres et les postes de police. Il y a des manœuvres pour tenter de vaincre les forces de l’ordre dans cet axe stratégique (2).

Le décret d’« assistance militaire » à la police a permis, certes, de lever certaines barricades et d’organiser plus d’un millier de caravanes de camions sur certaines routes nationales. Cependant, ce déploiement n’a pas brisé l’épine dorsale de l’insurrection. Des hommes cagoulés continuent de couper les routes dans les départements  du Valle del Cauca, du Cauca. Ils ont coupé aussi l’autoroute qui mène à Villavicencio et les plaines orientales. Bref, la Colombie n’a pas regagné le terrain perdu au cours de ces quatre horribles semaines. Pire : ces temps-ci certains juges tentent de contester le décret d’assistance militaire.

Si Marta Lucía Ramírez demande l’unité, pourquoi ne soutient-elle donc pas les grandes manifestations pacifiques des citoyens de Cali, Medellín, Bogotá, contre la grève et pour la défense de la force publique, et ceux qui appellent à la révocation des maires de ces trois villes ?

Depuis le 28 avril dernier, des manifestations, des blocages de rues et d’autoroutes ont fait 27 morts, dont deux bébés. Plus de 2 000 personnes ont été blessées, dont 1.253 policiers (avec des armes à feu, des explosifs, des couteaux et des pierres), selon un bilan du ministère de la Défense et du bureau du Procureur général. Rien qu’à Bogotá, 675 biens de la police ont été vandalisés : 536 véhicules, 138 casernes et 1 dispensaire médical.

Des cours de justice ont été incendiées à Bogotá, Bucaramanga, Cali, Carthagène, Tuluá, Medellín, Neiva, Pasto, Popayán, Santa Rosa de Viterbo, La Plata et Villavicencio. Les dommages  s’élèvent à 1 800 millions de pesos.

L’inquiétant « comité de grève » qui a déclenché cette vague de violence contre le peuple ne représente qu’une poignée d’extrémistes. Cependant, il a réussi à paralyser le président Duque. La presse répète à l’envi  que ses « négociations » avec un tel « comité » n’ont abouti à rien. En réalité, le président se soumet tacitement à la demande principale du « comité » de ne pas déclarer l’état de Commotion  interne, que la Constitution prévoit pour ces cas.

Duque prend plutôt des mesures ambiguës qui ne font que prolonger la crise. Face à cet état de fait, « la question fondamentale, a déclaré Fernando Londoño, est l’usage de la force pour faire respecter le droit ». Il a ajouté que « le port de Buenaventura doit être débloqué par la force si nécessaire. Cela ne se fait pas avec des visites, avec des salutations, avec des petites bourrades aux amis et avec des sourires. Non, cela se fait avec le sérieux que le pays exige ».

Londoño ne fait que formuler ce que pense la majorité : que l’ordre public doit être rétabli coûte que coûte pour vaincre l’offensive maduriste contre la Colombie et sortir de la crise sanitaire du Covid-19, que les actes de vandalisme n’ont fait qu’aggraver.

Le « comité de grève » annonce, pour le 9 juin prochain, la « prise de Bogotá ». Les huit pensent qu’ils sont au-dessus de la loi et des règles de base de la coexistence humaine, comme par exemple d’empêcher à la pandémie de continuer à semer la mort parmi les Colombiens. Mais,  habitués à taper sur la Colombie et s’en sortir sans le moindre reproche de la part du gouvernement, ces individus accélèrent. Qu’attend le président Ivan Duque pour s’inspirer de la Constitution pour combattre la vague de violence ?

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

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