Publié par Eduardo Mackenzie le 17 juin 2021

Je voudrais faire partie de ceux qui disent que la grève insurrectionnelle a pris fin et que ses promoteurs ont perdu. Mais je n’y crois pas. Ces promoteurs sont en train de gagner. Le vandalisme se poursuit, notamment sur l’axe Cali-Buenaventura, et la deuxième phase de la révolution est déjà annoncée : les « journées pédagogiques ».

Je ne suis pas de ceux qui ont découvert, seulement après les déclarations d’un cacique de Fecode (1), que la grève était « politique ». Son caractère subversif, c’est-à-dire politique, et pas seulement électoral, était évident dès le premier jour. Quand cessera-t-on de jouer les naïfs en Colombie ?

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Ils sont en train de gagner et voici les raisons :

1. Les destructions sont immenses et elles ne sont pas seulement matérielles. Elles sont aussi d’ordre politique, sanitaire, moral et psychologique. Les dégâts sont là : 21 morts, 1.113 civils blessés, 1.362 policiers blessés et 3.425 barrages routiers sauvages. Mais les promoteurs ne paieront pas pour leurs crimes.

2. A ce total, s’ajoutent 160 bâtiments publics qui ont été attaqués, 1.260 bus détruits, 465 magasins et entrepôts pillés, 460 banques attaquées et 106 ambulances frappées. 56.970 armes de tout genre ont été saisies. Mais les promoteurs ne paieront pas pour leurs crimes.

3. L’économie et la santé publique ont marqué un net recul. Les couches les plus nécessiteuses du pays sont celles qui souffriront le plus longtemps dans le processus de reconstruction.

4. En raison des émeutes, la Colombie a connu un nouveau pic de contaminations et elle a battu un record de décès dus au Covid-19 en une seule journée : le 14 juin il y a eu 588 décès, selon le ministère de la Santé. Le nombre total de décès dans le pays dus à la pandémie est de 96.366. Mais les promoteurs de la grève ne paieront pas pour leurs crimes.

5. Le déploiement « militaire », ordonné tardivement par le président Ivan Duque, n’a pas mis fin au chaos : il n’y avait pas d’objectif précis et donc  les blocus et autres violences se sont poursuivis.

6. Les expériences accumulées par la subversion (comment ils ont réussi à articuler, pour la première fois, une douzaine de facteurs qui ont généré  des troubles, des crimes de sang et de la désinformation) sont là et il n’y a aucune initiative du gouvernement ni de la justice pour étudier cela en détail afin de  démanteler ces plateformes et en finir avec ce savoir-faire criminel.

7. Tant que les services de l’Etat, les ministères et la justice ne verront que la surface de ce qui s’est passé durant ces 50 jours, ils ne pourront rien faire pour empêcher le nouvel assaut qui se prépare déjà.  Car ce qui a été déclenché depuis le 28 avril n’était qu’une répétition générale.

8. Ivan Duque a laissé massacrer une composante essentielle des forces armées colombiennes pendant 50 jours : la Police nationale.

9. Après cette hémorragie, grâce à laquelle l’État colombien continue de tenir debout, Duque n’annonce pas un hommage national pour cette action héroïque, ni même un renforcement de la force publique, mais une « révision du protocole » de la Police, un « nouveau statut disciplinaire », pour ne pas dire un nouveau châtiment institutionnel.

10. Telle était, en partie, la réponse de Duque à la campagne de diffamation d’une certaine presse étrangère contre la force publique, surtout son annonce qu’il « modernisera » le ministère de la Défense et qu’il procédera à une « transformation globale » de la Police colombienne.

11. Duque a cédé aux groupes de pression : il a déclaré qu’ « il révisera les protocoles d’usage de la force » et qu’il renforcera « les procédures menées par l’Esmad (la brigade mobile anti-émeute) », pour laquelle « il convoquera des pays amis afin de recevoir des recommandations d’experts internationaux sur l’usage de la force et l’intervention ». La Colombie ne doit pas laisser remettre ses protocoles de sécurité et de défense entre les mains d’« experts internationaux », que personne ne connaît et qui ne seront jamais élus par les citoyens colombiens.

12. La méthode du dialogue sans discernement a failli mettre le principal port maritime de Colombie, Buenaventura, entre les mains de la narco-subversion, un point qui était (et qui est) l’objectif stratégique de l’offensive de ces 50 jours de violence.

13. L’absolutisme du dialogue a entraîné l’impunité pour les instigateurs et les coordinateurs des émeutes, notamment pour les membres du « comité de grève ».  Ils ont fait ce qu’ils savent faire depuis toujours : se réunir avec le gouvernement pour instaurer un faux « dialogue », non pour chercher des solutions, mais pour se couvrir : il ne devrait pas y avoir de sanctions pour eux, mais une série de punitions pour les forces de sécurité.

14. Il n’y a aucune initiative pour sanctionner le « comité de grève », mais non plus pour sanctionner le principal promoteur politique des émeutes: Gustavo Petro. Rien pour condamner son bras droit, Gustavo Bolívar, qui a promu la grève et financé techniquement des noyaux d’hommes armés qui ont tiré contre les forces de l’ordre pendant la grève.

15. Les dérives de la « grève nationale » étaient si graves que Gustavo Petro a changé de disque : après avoir demandé que les émeutes soient « pour une durée indéterminée », il s’est lavé la figure : « Je ne partage pas la violence, le trouble ou le blocus des manifestations de protestation contre le gouvernement de Duque ». Le « comité de grève » a immédiatement traduit l’ordre et lancé les «journées pédagogiques ». Petro sait que l’électorat lui fera payer ces 50 jours d’horreur en 2022.

16. Le gouvernement a accepté de financer le plan Fecode-Petro. Le conseiller présidentiel Emilio Archila a révélé que « les accords conclus par les autorités et les manifestants locaux seraient entérinés par le gouvernement à travers un document du Conpes », pour « allouer les ressources nécessaires pour faire avancer les programmes sociaux et éducatifs ».

17. Ivan Duque a fini par faire retirer les statues en bronze de la reine Isabel La Catholique et de Christophe Colomb à Bogotá que des groupes d’indigènes voulaient et veulent démolir. Ce n’était pas un acte de protection de ces statues mais de soumission symbolique aux falsificateurs de l’histoire. C’était la Police nationale qui protégeait ces statues.

18. Après l’enlèvement de la statue de Colomb, on pourrait craindre une autre estocade: que la folie des agitateurs en vienne à faire changer le nom de notre pays. Nous étions fiers de nous appeler Colombie. Nous ignorions que nous honorions un « génocide », selon les mémorialistes de l’ethnie Misak.

Depuis la chute du gouvernement militaire du général Gustavo Rojas Pinilla, en 1957, je n’avais pas vu la fin aussi dramatique d’un gouvernement démocratique tel que celui-ci actuellement  : écrasé par 50 jours de chaos total et isolé, non par manque de soutien –car la population des trois plus grandes villes de Colombie est sortie spontanément pour exprimer son rejet de la « grève nationale »–, et non pas à cause d’un manque d’instruments constitutionnels pour réprimer les violents, mais à cause de la négligence et du manque inexcusable de leadership du pouvoir civil.

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

(1).-Fecode est un syndicat d’enseignants, très militant et d’extrême gauche. Il est l’une des organisations qui ont déclenché la grève violente le 28 avril dernier.

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