Publié par Abbé Alain Arbez le 26 juillet 2021

Divers articles enflammés sont parus à la suite du Motu proprio décrété par le Pape François récemment : « Traditionis custodes ».

On peut lire ainsi ces derniers jours sur Civitas que le pape « veut détruire la messe en latin » et sur Boulevard Voltaire que le pontife romain a donné un « coup de Trafalgar » qui fera que, à l’inverse de la posture de Benoît XVI, beaucoup se sentiront « rejetés ». Sur Riposte laïque, c’est Bernard Anthony qui réagit sur le motu proprio en dénonçant en préambule les positions de François sur d’autres questions, mais pour lui, la messe en latin s’assimile quasiment à un dogme intangible.

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Qu’en est-il exactement ?

Ceux qu’on surnomme « les tradis » sont en fait très diversifiés. La FSSPX a repris son thème favori de la « messe de toujours », assez fragile historiquement. Comment tout d’abord, oublier que l’évêque Marcel Lefebvre à l’origine de la dissidence traditionaliste avait voté oui à la réforme liturgique au Concile Vatican II pour ensuite s’élever avec vigueur contre ce qu’il avait contribué à promulguer.

Mais il faut reconnaître que parmi l’ensemble des protestations des tradis, beaucoup de revendications sont justifiées.

A notre époque de spiritualité déclinante, il faut saluer le rappel vital de la transcendance, de la sacralité et de la beauté. Depuis Vatican II, il y a eu tant de dérives en matière de liturgie, avec des chants indignes de ce nom, des homélies horizontalistes, des préfaces arrangées au goût du jour, des bricolages de niveau colonie de vacances avec un contenu débilitant. Donc tout ce qui dans ces milieux traditionnels s’engage à préserver ces hautes valeurs indispensables ne peut pas être critiqué.

Cependant, s’il est légitime de relever les aspects problématiques de la ligne du pape François et ses postures en matière de société et d’ouverture au monde, il ne serait pas justifié de l’accuser de « détruire » la messe en latin. Le motu proprio recadre les liturgies latines qui pourront continuer, mais uniquement par un accord avec l’évêque du lieu.

On ne peut se cacher que certains groupes s’abritent derrière la nostalgie latine du passé pour promouvoir des idées anti-ecclésiales de tendance sectaire. On retrouve chez certains le rejet de Vatican II sous l’angle du refus de tout dialogue avec les diverses composantes de la société, on y retrouve aussi l’antisémitisme, et un certain complotisme instrumentalisant les mutations au niveau international. Le pape François tient des propos qui méritent d’être discutés, par exemple le fameux « Qui suis-je pour juger », souvent interprété comme laxiste, mais de là à stigmatiser tous ses discours, c’est un peu rapide. Le pontife romain, par exemple dans la dénonciation de l’avortement, ne peut pas être assimilé à un relativiste sans critères. Ne perdons pas de vue que c’est le pape Jean Paul II qui a institutionnalisé la dimension de la « Miséricorde », avec les conséquences qu’on peut en tirer dans les problèmes de société, mais ce n’est pas le pape François.

On peut admettre que le ton du motu proprio sur la liturgie n’est pas un chef d’œuvre de communication, et que la rudesse du propos a pu exaspérer. Mais il présente la messe en français comme la forme habituelle de la liturgie, et la messe en latin, qui n’est pas interdite depuis le concile, comme la forme extraordinaire. Qui refuserait de constater les bienfaits de la restauration de la veillée pascale par le pape Pie XII, ainsi que ceux de l’extension conciliaire des textes bibliques lus à la messe. Certains traditionalistes estiment qu’il faut plutôt rétablir les prières au pied de l’autel, les anciennes prières d’offertoire et la lecture du prologue de Jean à la fin de chaque célébration.

La réforme liturgique menée par le concile sur des bases sérieuses et approfondies n’est pas le produit d’un sérail de franc-maçons et de communistes comme certains le prétendent. S’il est vrai que des situations fâcheuses ont dérivé de l’ouverture offerte par Vatican II, la parabole du semeur nous rappelle que l’infertilité de certains terrains ne remet pas en cause la valeur des semences.

Il vaut la peine de retracer quelques étapes historiques éclairantes pour situer le débat et l’enjeu actuel autour de la messe tridentine dite de St Pie V. Pourquoi le concile a-t-il voulu revitaliser la liturgie dans les années 60 ? Au moment de la mise en oeuvre des déclarations conciliaires, les années 70-80 ont été marquées par des crises institutionnelles qui ont affecté profondément l’Eglise catholique. Dès les années 50, le centre de pastorale liturgique avait fait un travail de recherche conséquent tenant compte de l’apport anthropologique des sciences humaines. Déjà à cette période, la liturgie est appréciée différemment par deux camps opposés. Ceux qui militent pour le latin, langue des pères de l’Eglise, et ceux qui désirent le passage aux langues vivantes pour répondre à la rapide déchristianisation du public. Le latin est ressenti comme une langue sacrale de chrétienté, et ceux qui souhaitent revitaliser l’évangélisation pour les temps modernes aspirent au français avec un retour aux sources inspirés des premières liturgies des siècles apostoliques.

Le pape Pie XII – assez peu réputé moderniste- reconnaît le mouvement liturgique comme un « signe des dispositions providentielles de Dieu sur le temps présent » et un « passage de l’Esprit Saint dans son Eglise ».

Finalement le concile n’abrogera pas l’usage du latin mais il donnera une dimension très large aux « linguae vernaculae » dans la célébration de la messe et dans les sacrements.

En 1970, le « missel de Paul VI » remplace celui du Concile de Trente, 1570. Le rituel se présente comme la manifestation plus claire de la cohérence et du dynamisme des diverses parties de la messe. En 1969, le pape déclare : « N’imaginons pas que la rénovation du missel a été improvisée ! ». De nouvelles prières eucharistiques s’inspirant de l’Eglise primitive illustrent l’apport de nouvelles lectures bibliques au spectre plus large. La prière eucharistique IV ne vient pas de nulle part, elle offre un style poétique qui puise dans la Tradition : « Vraiment, il est juste et bon de te rendre grâce, de te glorifier, Père très saint, car tu es le seul Dieu, le Dieu vivant et vrai. Tu étais avant tous les siècles, tu demeures éternellement, lumière au-delà de toute lumière. Toi le Dieu de bonté, la source de la vie, tu as fait le monde pour que toute créature soit comblée de tes bénédictions et que beaucoup se réjouissent de ta lumière… »

A l’occasion du synode des catholiques de Suisse (1974), une prière eucharistique est proposée dans un langage actuel, avec quatre préfaces : Dieu guide son Eglise, Jésus notre chemin, Jésus modèle de charité, l’Eglise en marche vers l’unité. C’est autour de l’an 600, à partir d’éléments plus anciens, que s’était constituée la liturgie romaine autour d’une seule prière eucharistique en latin ; désormais, l’élan conciliaire en propose dix, dans diverses langues à choix.

Mais on peut imaginer qu’avant l’an 600 et la fixation de ce canon, d’autres prières issues de la période apostolique ont été prononcées dans les assemblées chrétiennes. Elles s’enracinent dans des traditions judéo-chrétiennes vivantes et nourries de paroles bibliques. L’anaphore, action de grâce adressée au Père par l’Eglise, est la base de la prière eucharistique, elle est constituée d’éléments contemporains de la période de formation du Nouveau testament à partir de l’Ancien.

Au monastère de Bobbio en Italie, un palimpseste a été longtemps conservé, il témoigne de formules antiques qui ont pu jouer un rôle décisif par la suite. Les vénérables traditions qui apparaissent dans le texte ne sont pas contestables, on trouve ainsi en langue latine une louange adressée au seul Père, dans sa souveraineté, sa sainteté et sa toute puissance. Est mise en lumière la médiation sacerdotale du Christ dans la prière de l’Eglise. Ces prières offraient un canevas à partir duquel le célébrant pouvait improviser une partie en concluant son oraison avec la formule « par Jésus ton Enfant ».

Dans le De opere et eleemosynis, St Cyprien de Carthage présente une prière eucharistique proche de celle exprimée sur le palimpseste de Bobbio. On y retrouve le thème johannique de la nouvelle naissance. Il est frappant de voir que les divers documents antiques témoignent d’une certaine unité théologique laissant supposer des traditions liturgiques peu à peu normatives. Mais la révélation intéressante de cette recherche d’anaphores anciennes, c’est que, en Gaule, en Espagne et en Italie, la tradition liturgique occidentale s’enracine dans l’Afrique proconsulaire du 3ème siècle, ce qui fait qu’à cette époque, l’Eglise d’Afrique très vivante est en réalité le berceau de la chrétienté latine. Il semble qu’historiquement une tradition plus ancienne venue d’Orient a été adaptée en latin fin du 2ème s. en Afrique du nord, alors que les Eglises d’Occident continuent de parler grec. Les premières intercessions sont marquées par l’eschatologie judéo-chrétienne dans l’attente de temps nouveaux, et le vocabulaire est anté-nicéen. (Concile de Nicée, 325, définissant la double nature humano-divine du Christ). On retrouve dans les prières la théologie du Nouveau testament et des Pères qui considèrent le Dieu Père, le Christ Jésus son Fils et l’action mystérieuse de l’Esprit par le déploiement du salut dans le temps des hommes. Cette antique tradition est largement introduite dans les nouvelles prières eucharistiques issues de Vatican II. C’est alors que se structure définitivement le mouvement de la prière ad Patrem per Christum, vers le Père par le Fils. Dans la messe en français, les oraisons s’adressent de ce fait toujours au Père par le Fils.

Les prières eucharistiques, dont fait partie le canon tridentin revendiqué par les traditionalistes, présentent une colonne vertébrale issue de traditions antiques attestées, comme l’anaphore apostolique de Syrie, celle d’Addaï et Mari, ou encore l’euchologe de Sérapion (Egypte). On y retrouve l’énoncé de la rédemption donnée par le Père et accomplie dans l’envoi du Fils. Des formes archaïques sont fondées sur une typologie voyant en Jésus le messager eschatologique de Dt 18,18 à la suite de Moïse, d’Isaïe (Is 6,8), de Jérémie (Jr 1,7), d’Ezekiel (Ez 2,3), d’Abdias (Ab 1), Zakarie (Zk 1,10), Malachie (Ml 3,23). La prière du Yotser Or, qedusha des thérapeutes d’Egypte a également inspiré la préface de la messe aboutissant au sanctus.

C’est un écho direct des premières communautés chrétiennes qui ont commencé à s’exprimer dans l’oral avant l’écrit. La prière liturgique, l’anaphore, est considérée comme parole divine qui perpétue l’action du Christ. Justin de Rome (2ème s.) développe cette doctrine eucharistique qu’on trouve esquissée dans la Didakè. La diversité géographique et linguistique des premières communautés eucharistiques nous montre étonnamment une unité prometteuse dans la foi autour des fondamentaux.

A partir de cette réflexion rétrospective, on peut se demander pourquoi sacraliser un canon devenu emblème controversé- mais aucunement interdit- en oubliant les présupposés théologiques de sa formation historique en Eglise ?

Messe en latin, messe en français, où est l’essentiel ?

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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