Publié par Abbé Alain Arbez le 30 septembre 2021

A l’exception des Hasmonéens qui au 2ème siècle av. JC ont cumulé les fonctions politique et sacerdotale, le pouvoir du prêtre apparaît, dans la bible, distinct de celui du roi. Au 1er siècle ap. JC, les Pharisiens se sont révoltés contre Hérode – souverain de Judée nommé par le Sénat romain – qui voulait obliger les juifs à faire un serment d’allégeance au pouvoir à la manière de l’empereur de Rome divinisé. Flavius Josèphe affirme qu’Hérode prétendait régner « par la volonté de Dieu ». Avec la complaisance des sadducéens et l’opposition des pharisiens…

Philon d’Alexandrie a créé le terme de « théocratie » pour définir la nation d’Israël voulue par Moïse. On peut identifier trois dimensions dans la littérature biblique, fonctionnant généralement en interaction les unes avec les autres :

La théocratie, l’alliance, et la communauté de pouvoir.

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Ces thèmes essentiels ont été très étudiés par les spécialistes, comme étant les bases fondatrices des théories politiques ultérieures dans l’histoire. La théocratie n’est pas une tyrannie céleste à la manière talibane : elle implique l’idée que la nation d’Israël, même si elle décide de se doter d’un roi, est entre les mains de la gouvernance de Dieu. Lui seul est le garant de la justice et de l’ordre social. Les rabbins parlentde malkhout shamayim pour signifier que contrairement aux pays voisins, Israël a des rois et des dirigeants qui ne sont pas sacralisés. La référence à Dieu serait en fait le marqueur théologique de la responsabilité humaine qui ne se suffit pas à elle-même et aura des comptes à rendre.

L’alliance est évidemment au cœur de l’aventure du peuple de Dieu. C’est la colonne vertébrale de la révélation de celui qui a dit : « Eye asher aye » « Je suis qui je serai »…Il s’agit d’un contrat de confiance réciproque qui se réalise par étapes : avec Noé, lors du pacte de Dieu avec l’humanité (lois naochiques), avec Abraham, le père des croyants, puis avec tout le peuple d’Israël, à partir de l’événement fondateur du Sinaï (autour des mitsvot, les dix paroles).

On peut considérer que Dieu a mis des limites à sa toute-puissance dès qu’il a reconnu la liberté des êtres humains. Sa présence bienveillante dans la vie du monde n’empêche pas son retrait (tsimtsoum) dans la marche des événements, fruits des décisions humaines. Pour les membres associés à ce contrat, il s’agit non seulement d’obéir à ses prescriptions assurant l’ordre de la création, mais surtout d’être à l’écoute du message divin providentiel pour la parfaire. Le Dieu créateur est un Dieu sauveur. Il n’agit pas sans l’homme et  la conduite du monde est un processus de synergie entre la puissance de Dieu et la liberté humaine.

C’est bien une communauté de pouvoir qui résulte de l’alliance, et elle s’exerce à trois niveaux interdépendants : la prêtrise, la royauté et la prophétie. Les kohanim, les melakhim, et les neviim, prêtres, rois et prophètes relèvent de prérogatives différenciées mais solidaires.

Selon l’Ecriture, l’alliance avec Pinhas, petit-fils d’Aaron, structure la prêtrise (Nb 25,13). L’alliance avec David et sa dynastie scelle la légitimité perpétuelle de la monarchie (2 Sam 7, 4, et Ps 89). La révélation à Moïse établit l’alliance de la prophétie (Ex 34,10 – Dt 18,8).

Chaque entité agit de façon autonome dans son domaine propre.  Mais l’origine commune de ces trois instances vitales fait qu’elles ne peuvent s’éloigner du but commun qu’est le bien ultime du peuple de Dieu. Rois, prêtres et prophètes sont par la force des choses associés à la guidance du peuple et doivent répondre devant Dieu de la véracité de leurs actions. Cela englobe tous les aspects de la vie d’Israël : le civil et le militaire, le judiciaire et le caritatif, le profane et le sacerdotal, le privé et le public. Ce qui compte avant tout, c’est le règne de Dieu dans le monde.

Le nouveau testament représente une branche issue de la tradition hébraïque au 1er s. On peut toutefois constater des interprétations chrétiennes contrastées dans l’organisation des Eglises s’inspirant de la bible. Ainsi, l’Eglise catholique valorise la fonction des prêtres de la première alliance car elle s’en imprègne pour son sacerdoce. L’Eglise protestante au contraire la minimise et met en exergue les prophètes et leur parole réformatrice. Mais cette opposition doctrinale tient-elle la route face à l’histoire sainte ?

Difficilement, car – loin de toute posture idéologisée – pour situer le rôle et l’évolution du sacerdoce dans la Bible, il est utile d’analyser les Ecrits des prophètes. En effet, les prophètes d’Israël ayant une mission de témoins et d’éveilleurs aux plus hautes valeurs spirituelles, leur prise de parole concerne aussi bien le pouvoir politique, que la manière dont les prêtres exercent le culte. Par leurs messages virulents, les prophètes critiquent et confortent l’activité cultuelle et la protègent de l’idolâtrie.

Dans le peuple de Dieu, le sacerdoce apparaît comme une instance indispensable à la vie de la communauté fondée par Moïse. Les lois et observances sont en relation avec la corporation des prêtres, dédiés au culte et aux rites. Il est logique que les prophètes, actifs au cœur de la vie spirituelle d’Israël, s’intéressent de près au fonctionnement du sacerdoce. Dans le domaine religieux, la tradition (qui veut dire « transmission ») joue son rôle dans ce fil conducteur de l’orthopraxie juive et on voit l’importance du relais qui – à partir des prêtres et des prophètes – s’opère avec les scribes et les sages d’Israël.

Tout en gardant intacts les prémisses de la dynamique mosaïque, l’apport théologique des prophètes est majeur dans la vie religieuse d’Israël. Grâce à leurs témoignages, on peut mieux cerner ce qu’est le sacerdoce en tant que service du peuple et instrument régulateur de sa vie spirituelle.

Le prêtre, homme du culte

Durant la période des patriarches, les Hébreux n’ont pas connu le sacerdoce, car c’est le chef de famille qui exerce le rôle de chef religieux dans sa maison au sein d’une tribu. C’est seulement après la constitution d’une communauté de foi plus globale et régie par l’alliance que le sacerdoce israélite trouve sa vocation. Après que Moïse ait permis aux clans de réaliser leur unité, il choisit son frère Aaron pour assurer de génération en génération le service du Tabernacle, le Mishkan, unique sanctuaire de la Présence. Après l’installation en terre promise, terre de sainteté, le temple devient le lieu focal du culte.

Le prêtre est l’homme du sanctuaire, il se tient devant Dieu pour le louer et le servir. Le kohen (de kahan, se tenir) est décrit dans ce passage du Deutéronome : « Yahvé mis à part la tribu de Lévi pour porter l’arche d’alliance de Yahvé, se tenir en présence de Yahvé, le servir et bénir en son nom » (Dt 10,8)

Le Lévitique le précise : « Ce sont les prêtres qui apportent les mets de Yahvé, nourriture offerte à leur Dieu, et ils doivent être en état de sainteté ».

Le prêtre est ministre de l’autel, il est seul à y accéder, à l’oindre d’huile, à y déposer les offrandes, à faire s’élever l’encens vers le ciel. Après David, la consultation de Yahvé, prérogative initiale des prêtres, passe aux mains des prophètes. Le prêtre est le représentant du peuple devant Dieu.

Cependant, ce sont les prophètes qui apparaissent au milieu du peuple comme les interprètes de la volonté de Dieu. Le prophète parle au nom de Dieu à la population. On peut regarder sous quel angle les prophètes d’Israël se sont situés face au sacerdoce.

Les prophètes et le sacerdoce

Au début du siècle dernier, certains exégètes de sensibilité protestante ont institué une opposition radicale des prophètes face au culte. Dans la logique de la réforme, la Parole doit obligatoirement remplacer les sacrifices. Plusieurs biblistes cherchaient à démontrer – citations à l’appui – que les prophètes étaient venus rejeter tout acte sacrificiel pour y substituer des lois morales. Jérémie est sollicité pour étayer cette position :
« Ainsi parle Yahvé, le Dieu d’Israël : ajoutez vos holocaustes à vos sacrifices, et mangez-en la chair ! car je n’ai rien prescrit à vos pères quand je les fis sortir du pays d’Egypte concernant l’holocauste et le sacrifice. Voici la prescription que je leur ai adressée : écoutez ma voix, alors je serai votre Dieu et vous serez mon peuple ! »

On retrouve la même interpellation chez Amos : « Je hais, je méprise vos fêtes, pour vos solennités, je n’ai que dégoût ! Eloigne de moi le bruit de tes cantiques…des sacrifices et des oblations, m’en avez-vous offerts au désert pendant quarante ans, maison d’Israël ? »

Osée, Isaïe et Michée reprennent la même thématique : « C’est l’amour que je veux, et non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes… » (Os 6,6)

Et Michée 6 : « on t’a fait savoir, homme, ce qui est bien, rien d’autre que d’accomplir la justice, d’aimer avec tendresse, et de marcher humblement avec ton Dieu »

Il en était donc déduit – dans la ligne théologique réformée – que le culte concret avec offrandes est foncièrement mauvais, rejeté par Dieu, parce qu’il prétend réaliser le salut par les « oeuvres humaines ». Réduit à cette optique, le culte est une « création humaine », c’est l’œuvre des prêtres ! 

En réalité, on oublie que ce genre de controverse rigide ne peut s’appliquer qu’à la période des prophètes antérieurs à l’exil à Babylone. Si l’on prend en compte les messages d’Ezekiel et des prophètes postexiliques, une critique si radicale perd sa pertinence. En effet, au retour d’exil, une posture nouvelle s’instaure entre prophètes et prêtres. La vie cultuelle d’après l’exil prend d’autres dimensions dans la vie du peuple d’Israël.

En ce qui concerne les messages ravageurs des prophètes d’avant l’exil à propos du culte, (Amos, Osée, Isaïe, Michée et Jérémie), il faut tenir compte du contexte historique justifiant les remises en cause légitimes des institutions. Il serait hasardeux de prétendre que ces prophètes ont préconisé une religion purement intérieure, sans culte et sans liturgie, même s’ils ont effectivement mis l’accent sur la qualité des relations personnelles entre le croyant et son Dieu. Amos ne condamne pas le culte en lui-même, il rappelle que sa valeur n’existe qu’en dépendance de l’obéissance à la loi de Dieu. Le culte ne peut pas être un électron libre, sinon il développe une religion sans âme. Le refus du formalisme ne revient pas à demander la suppression du rituel.

Ces prophètes d’avant l’exil dénoncent surtout la schizophrénie d’un culte solennel et magnifique célébré du bout des lèvres mais dont le cœur est loin de Dieu. Effectivement, comment tolérer une splendeur liturgique alliée à l’immoralité, à l’injustice, et à la paganisation ? (Sous cet angle, la Réforme luthérienne et calvinienne émet une critique légitime au 16ème siècle face à la dégradation morale de l’Eglise romaine, de ses papes et de leur cour paganisée).

Un psaume prophétique souligne le fait que plaire à Dieu, c’est à la fois lui offrir le sacrifice et marcher dans la voie droite. Le culte n’est que l’expression de la connaissance de Dieu et de l’amour de sa loi. (Ps 50,23)

Jérémie quant à lui, exprime une critique vigoureuse contre le Temple (Jr 7) Pourtant, avec la réforme de Josias (621 av. JC), le Deutéronome valorise considérablement la fonction du sanctuaire. Des décisions l’indiquent : extirpation de toute trace d’idolâtrie, destruction des petits sanctuaires locaux, convocation à Jérusalem de tous les prêtres, incitation à célébrer un culte qui élève les esprits. Le Deutéronome a enseigné à Israël d’être fier de sa destinée. Dans cette vision, la centralisation du culte a surtout pour but de manifester l’unicité de Yahvé et l’unité du peuple. C’est dans l’esprit deutéronomiste qu’est affirmée l’importance de l’éthique associée au culte.

Les prophètes insistent pour dire que les prescriptions sacrificielles sont subordonnées à l’essentiel de la religion. Le rituel joue son rôle de vecteur mais sa valeur n’existe pas en soi, elle est liée intrinsèquement au contenu de la révélation et à ses exigences éthiques. Jérémie proclame que le temple ne sert à rien si ceux qui s’y retrouvent ne pratiquent pas l’alliance.

Les idées critiques des prophètes d’avant l’exil montrent combien ils se sont efforcés d’instaurer des relations vivantes entre Dieu et le croyant.

Ezekiel, prophète de l’exil

Mais après la catastrophe de la déportation à Babylone, les choses changent et des équilibres nouveaux se font jour. Jérémie prédit l’instauration d’une alliance renouvelée qui se réalisera dans la relation directe et personnelle avec Dieu. Ezekiel quant à lui laisse entrevoir une purification totale du cœur par l’aspersion d’eau, signe de l’effusion d’un esprit nouveau.

Ce prophète est l’inspirateur majeur de toute la vie spirituelle d’après l’exil. Dans les chapitres 40 à 48, il s’intéresse même aux détails des bâtiments, des cérémonies, des observances rituelles. Sa description du temple assortie de recommandations aux prêtres et lévites pour le bon déroulement des liturgies indiquent que le fonctionnement du sanctuaire est à prendre au sérieux pour l’élévation spirituelle du peuple. Il est prêtre de Jérusalem et se présente simultanément comme un prophète attaché à la maison de Yahvé. Il est habité par le souci de la sainteté du lieu en lien avec la sainteté de Dieu. Il imagine le futur temple construit à distance des palais royaux afin d’éviter les empiètements du pouvoir. Dans ce but il imagine les parvis, enceintes et portiques qui seront comme des sas organisant l’ordonnancement des liturgies célébrées par des prêtres descendants de Sadoq. Il veut écarter tout risque de dérapage idolâtrique et souhaite que les lévites soient des serviteurs remplis d’humilité. Son influence se déploiera longtemps après lui et se maintiendra jusqu’à l’époque de Jésus. En tant que prêtre, Ezekiel a une expression propre aux prophètes : la pureté morale, la grandeur du Dieu unique, dans l’esprit du Deutéronome.

On voit ensuite qu’avec le troisième Isaïe, avec Aggée et Zakarie, le messianisme est étroitement lié au temple. La valorisation du shabbat fait partie de cette restauration qui s’inspire de la torah d’Ezekiel. Avec Joël, c’est tout Jérusalem qui devient sanctuaire. Un targoum du Shir hashirim désigne même la ville sainte comme « matrice de Dieu ». 

L’importance spirituelle du culte s’est affirmée peu à peu à travers les appels des prophètes israélites. L’exigence de purification a porté ses fruits lors de la révolte des maccabîm, car les événements ont ensuite redonné au temple sa fonction centrale dans la relation du peuple avec Dieu.

L’attente messianique et le courant apocalyptique espérant un heureux dénouement ont rapproché les prêtres, les prophètes et les anawim. Le prêtre Zakarie et sa femme Elisabeth, leur fils Jean Baptiste, prêtre devenu prophète au désert, la prophétesse Anne, servant Dieu jour et nuit au temple, Siméon, homme juste et pieux, puis Marie fille de Sion, donnant naissance à Jésus, que l’épître aux Hébreux présentera comme étant à la fois le Grand Prophète et le Grand-Prêtre. La catastrophe de l’an 70, avec la destruction du temple et le massacre des populations par Rome, n’empêchera pas la survie de deux branches vivantes du tronc hébraïque profondément nourri par la sève prophétique et sacerdotale. La Parole de Dieu se déploiera encore en dépit des aléas historiques, la louange et l’action de grâces continueront d’élever les cœurs vers le ciel, sous la dénomination du judaïsme et du christianisme, ces religions sœurs, porteuses des ferments d’humanité nouvelle.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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