Publié par Abbé Alain Arbez le 8 novembre 2021

Dans la société d’aujourd’hui où se projette déjà demain, nous vivons jour après jour sous la dictature envahissante de l’image. Lorsqu’une image apparaît, elle est perçue comme réelle et vraie, ce qui n’est hélas pas forcément le cas !

De plus en plus, notre cerveau est ainsi conditionné à préférer la facilité immédiate d’une image, même contrefaite, même artificielle, à la réflexion sur l’origine et l’orientation de ce qui se cache derrière une représentation visuelle. La philosophie de l’instant a gagné du terrain dans les consciences, ce qui non seulement dévalorise la durée mais aussi accentue le règne invasif de l’émotion spontanée, au détriment de la raison et de l’engagement. Si l’image est un langage – avec un potentiel de valeur dans la communication – il serait bon de distinguer entre l’image et le verbe.

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Lorsque la Genèse dit que « Dieu crée l’homme à son image », c’est la priorité et la finalité du principe créateur qui est affirmée. Car le verbe précède l’image et en conditionne entièrement la validité. Or toutes ces images qui inondent nos esprits sont confondues avec le verbe lui-même. Alors que l’image n’est en fait que l’outil d’un sens primordial qui se communique, tout est fait pour nous faire oublier que le sens précède la forme. Le logos est antérieur à toute manifestation de la vérité et il en reste le principe d’évaluation : « Au commencement est le Verbe… » écrit l’évangile de Jean. En effet, à l’origine est le sens, le logos, le logiciel créatif, puis la communication, ainsi l’image apparaît comme étant à son service, ce qui la relativise, et dissuade de l’absolutiser.

Nous constatons combien dans la jeune génération les jeux vidéos foisonnant d’images envahissent les esprits et les façonnent, à tel point que beaucoup ne savent plus s’ils évoluent dans le monde réel ou dans un monde parallèle. Cette confusion peut susciter des drames ou des errances.

L’ère du numérique aura certainement beaucoup d’avantages pratiques, mais ne va-t-on pas voir s’accentuer ces risques de substitution du sens, par une sorte d’idolâtrie de l’image ? Va-t-on prendre le moyen pour l’objectif ? Au lieu de se découvrir à travers la mémoire vivante des textes inspirés et sacrés, donnant du sens et de la responsabilité à l’homme, on va peut-être tomber dans une servitude de l’image toute-puissante, englobante, une épiphanie du prêt à penser, comme une sorte de tour de Babel informatique…Deviendrons-nous les robots conditionnés par des codes préétablis ? Et au service de quelle cause ?

En réalité, le verbe précède l’image, l’image n’est pas une génération spontanée qui imposerait son pouvoir à des esprits préformatés dont la vocation ne serait plus dans le registre créatif mais dans l’adhésion passive et répétitive.

Pour prolonger cette réflexion plus spirituelle que philosophique, référons-nous à St Thomas d’Aquin dans son commentaire des oeuvres de St Augustin. Il insiste sur le fait que l’âme humaine s’exprime par ses capacités, mais elle est beaucoup plus que la somme de ses capacités. Et St Thomas a repris la lucide réflexion de St Augustin pour considérer que l’homme, créé à l’image de Dieu, a aussi en lui-même une logique trinitaire. Il y a en l’être humain l’interaction du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint, c’est pourquoi Thomas d’Aquin démontre combien la mémoire, l’intelligence et la volonté,  interagissent ensemble dans l’humanité. La foi reliée à l’intelligence devient une démarche féconde, ce qui met en évidence que la révélation ne contredit pas la raison mais l’accomplit.

On sait à quel point le pape Benoît XVI a insisté sur le rôle de la raison dans l’attitude du croyant. Il a même pointé du doigt qu’une religion qui exclut la raison produit des monstruosités. En effet, la mémoire qui se réduit à l’imaginaire ou à l’émotionnel ne peut atteindre les objectifs de la foi vécue. L’intelligence est aussi appelée « verbe intérieur » car poussée par la volonté, l’intelligence éclaire les fondamentaux inscrits dans la mémoire. La volonté est la force de l’âme et sa cohérence.

On définit souvent le peuple d’Israël comme peuple de la mémoire, ce qui est vrai. Et la permanence du témoignage israélite au cours du temps rappelle au monde des questionnements incontournables qui concernent toute l’humanité. Le message biblique est aussi le témoignage d’un projet révélé et d’un avenir livré à la confiance des croyants en l’alliance, que sont juifs et chrétiens, afin d’en éclairer toutes les cultures.

Si on analyse les problématiques de notre temps, on pourrait avancer que la mémoire renvoie au Père, la source de vie communiquant ses projets par son Verbe. L’intelligence correspond à l’image du Père donnant sens et consistance incarnée au bien, en la personne du Fils. Et la volonté, c’est l’Esprit qui met en œuvre les principes créatifs du Père,  par l’expression aimante du Fils qui leur donne forme humaine.

Dans la société d’aujourd’hui qui surestime l’incessante nouveauté, on constate le refus de la mémoire, c’est-à-dire la préservation des principes de vie individuelle et collective, conditions de l’accomplissement d’un projet d’humanité. Si l’intelligence est déconnectée de la mémoire, elle risque d’être active mais en errance, et sans la volonté, rien de valable ne se réalisera et tout projet restera lettre morte, malgré les discours incantatoires. « Ce ne sont pas ceux qui se contentent de répéter Seigneur ! Seigneur ! qui entreront dans le Royaume des cieux, mais ceux qui FONT la volonté du Père »

La mémoire est en crise lorsque les valeurs fondatrices liées à la révélation biblique sont laissées de côté, et quand l’intelligence se fixe illusoirement sur des objectifs déviants ou inconsistants. Parallèlement, ce déni des expériences humaines constructives de nos prédécesseurs interrompt le fil conducteur de l’histoire, avec la tentation insidieuse du nihilisme.

Les Grecs valorisaient l’amour de la sagesse (philo-sophia), mais les chrétiens ont préféré la sagesse de l’amour (1 Cor 1 et 2). Même si cette sagesse semble folle aux yeux de certains, elle est plus intelligente qu’une sagesse sans amour. La volonté érigée en absolu sans lien avec la mémoire et l’intelligence conduit à des impasses tragiques. Elle se donne à elle-même sa propre loi et promeut l’individualisme, le relativisme éthique, avec des sujets qui ne se définissent abusivement qu’en termes de droits et jamais de devoirs.

La volonté sans projet enraciné est vaine, sans perception des vrais enjeux, elle peut néanmoins s’exprimer avec force mais s’épuisera dans des causes indifférentes ou hostiles au véritable accomplissement humain. Autre triade évangélique convergente : la foi, l’espérance et l’amour, qui recoupent et confirment cette approche ternaire et unifiante de la mémoire, de l’intelligence et de la volonté.

Les signes du langage doivent donc être continuellement décryptés, car ils nous renvoient à autre chose qu’eux-mêmes. Il n’y a pas d’intelligence sans mémoire, ce qui permet de préserver son identité. Les peuples qu’on prive de mémoire ne savent plus d’où ils viennent et encore moins où ils vont. Dans le monde orthodoxe, Berdiaev osait affirmer : « notre programme social, c’est la Trinité ! ». Rappel du lien vital entre individuel et collectif, entre passé, présent et avenir, c’est à dire une dynamique interactive de l’origine vers la fin en passant par l’expression du concept puissant d’humanité en gestation, tiré de la Révélation. Pour conclure, écoutons cette oraison d’Ignace de Loyola :

« Accueille Seigneur, et reçois toute ma liberté :

ma mémoire, mon intelligence et ma volonté…

Tout est à toi Seigneur, disposes-en selon ton entière volonté.

Donne-moi seulement de t’aimer,

Et donne-moi ta grâce, car elle seule me suffit ! »

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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