Publié par Daniel Pipes le 29 janvier 2022

En 2011, l’ancien maréchal de l’armée de l’air Hosni Moubarak, âgé [en 2014] de 86 ans, dirigeait l’Égypte depuis 30 ans lorsque ses collègues militaires l’ont démis de ses fonctions. Trois ans et de nombreux bouleversements plus tard, ces mêmes collègues ont remplacé son successeur par le maréchal à la retraite Abdel Fattah al-Sissi, 59 ans. Pour faire court, le pays a fait un grand aller-retour, passant d’un chef militaire à l’autre, en descendant simplement d’une génération.

Hosni Moubarak (à gauche) serrant la main d’Abdel Fattah al-Sissi sur une photo non datée que les admirateurs de Sissi considèrent comme le passage symbolique d’un flambeau générationnel.

Ce retour soulève des questions fondamentales : après tout ce brouhaha, qu’est-ce qui a réellement changé ? Sissi diffère-t-il de Moubarak, par exemple, sur des questions aussi cruciales que la démocratie et l’islam, ou n’est-il qu’un clone plus jeune ?

Sissi demeure pour ainsi dire un mystère qui agit sans dévoiler son jeu. Un observateur ayant visionné son discours inaugural prononcé le 8 juin en tant que président à la télévision l’a décrit comme « rempli de platitudes et très long ». En trois ans, Sissi a, sans faire beaucoup de vagues, gravi les échelons, passant de directeur du renseignement et de la reconnaissance militaires à plus jeune membre du conseil militaire au pouvoir, avant de se hisser rapidement au poste de chef d’état-major, de ministre de la Défense et enfin, de président.



Heureusement, il existe un document qui révèle les opinions qu’avait Sissi bien avant sa présidence : un essai daté de mars 2006, lorsqu’il fréquentait le U.S. Army War College à Carlisle Barracks, en Pennsylvanie. Son mémoire de 5.000 mots écrit en anglais, « La démocratie au Moyen-Orient », n’a pas en soi une grande valeur mais présente un énorme intérêt du fait qu’il expose les opinions franches d’un obscur général de brigade qui allait bientôt et de manière inattendue élu pharaon d’Égypte.

Le général de brigade Abdel Fattah al-Sissi (au centre) sur une photo de groupe prise en 2006 de l’International Fellows classe de l’U.S. Army War College à Carlisle, Pennsylvanie.

Bien qu’on ne puisse pas déceler le carriérisme à travers une dissertation, le ton généralement affirmé et opiniâtre de Sissi ainsi que ses commentaires négatifs sur les États-Unis et le régime de Moubarak suggèrent qu’il s’est exprimé librement.

Dans son mémoire, Sissi avance deux arguments principaux : la démocratie est une bonne chose pour le Moyen-Orient et pour qu’elle y réussisse, de nombreuses conditions doivent être remplies au préalable. Sissi aborde également d’autres sujets qui offrent des informations précieuses sur sa pensée.

La démocratie est une bonne chose pour le Moyen-Orient

Sissi soutient la démocratie pour des raisons pratiques plutôt que philosophiques : la démocratie fonctionne tout simplement mieux qu’une dictature. « Beaucoup au Moyen-Orient estiment que les gouvernements autocratiques d’aujourd’hui et d’hier n’ont pas produit les progrès espérés. » (J’ai légèrement modifié la formulation par souci de clarté.) La démocratie a également d’autres avantages : elle fait diminuer le mécontentement à l’égard du gouvernement et réduit le large fossé entre les gouvernants et les gouvernés, deux phénomènes qui, selon lui, contribuent au retard de la région. Dans l’ensemble, la démocratie peut apporter beaucoup à la région et ceux qui la promeuvent « ont désormais une opportunité au Moyen-Orient ».

En parallèle, Sissi accepte le marché libre parce que celui-ci fonctionne mieux que le socialisme : « de nombreux pays du Moyen-Orient ont tenté d’entretenir des marchés contrôlés par le gouvernement au lieu de marchés libres et cette situation n’a permis le développement d’aucun stimulant pour l’économie ».

Il est raisonnable, voire prévisible, que le général Sissi considère la démocratie et les marchés libres en termes d’efficacité. Mais, sans un véritable engagement envers ces systèmes, on ne sait si le président Sissi les mènera à bien, même s’il en coûte à son pouvoir et aux profits réalisés par les industries militaires de type socialiste dirigées par ses anciens collègues ? Son mémoire de 2006 ne montre qu’un dévouement superficiel à la démocratie et depuis qu’il a pris le pouvoir, certaines de ses actions (comme le retour à des doyens et présidents d’université nommés plutôt qu’élus) n’augurent rien de bon pour la démocratie.

Conditions de réussite de la démocratie au Moyen-Orient

Pour que la démocratie s’implante avec succès au Moyen-Orient, Sissi pose trois conditions :

(1) Elle doit s’adapter à l’Islam. Sissi décrit « la nature religieuse » du Moyen-Orient comme « l’un des facteurs les plus importants » de la politique de la région. L’islam fait que la démocratie y est si différente de son prototype occidental qu’elle « pourrait avoir peu de ressemblance » avec l’original. Par conséquent, elle « ne va pas nécessairement évoluer sur un modèle occidental » mais « aura sa propre forme accompagnée d’attaches religieuses plus fortes ».

Ces liens avec la religion signifient que la démocratie au Moyen-Orient ne peut pas être laïque. La séparation entre la mosquée et l’État est « peu susceptible d’être accueillie favorablement par la grande majorité des Orientaux », qui sont de fervents musulmans. Au contraire, la démocratie doit être fondée « sur les croyances islamiques » et « soutenir la base religieuse ». Les branches exécutive, législative et judiciaire doivent toutes « prendre en considération les croyances islamiques dans l’exercice de leurs fonctions ». Vraisemblablement, cela se traduit par le fait que les autorités islamiques sous le président Sissi examinent les lois proposées afin de sauvegarder les valeurs islamiques, indépendamment de la volonté de la majorité des électeurs.

(2) L’Occident devrait aider, mais sans interférer. L’Occident occupe une place importante pour Sissi qui craint son influence négative alors même qu’il recherche son soutien.

Ses inquiétudes sont nombreuses : les grandes puissances veulent une démocratie qui ressemble aux institutions occidentales plutôt qu’une démocratie « fondée sur les croyances islamiques ». Sissi interprète ce qu’on appelait alors la guerre mondiale contre le terrorisme comme « un simple masque en vue d’établir la démocratie occidentale au Moyen-Orient ». Pour subvenir à leurs besoins énergétiques, les Occidentaux « tentent d’influencer et de dominer la région ». Les guerres qu’ils ont déclenchées en Irak et en Afghanistan doivent être résolues avant que puisse s’établir la démocratie. Le soutien à Israël génère des soupçons quant à leurs motivations.

La principale préoccupation de Sissi est le rejet par les États-Unis des démocraties qui « ne sont peut-être pas favorables aux intérêts occidentaux ». Il exige que l’Occident n’interfère pas lorsque ses adversaires remportent les élections : « Le monde ne peut pas exiger la démocratie au Moyen-Orient et dénoncer ce à quoi elle conduit parce qu’un parti peu ou pas pro-occidental prend légitimement le pouvoir. » Traduction : ne traitez pas le président Sissi d’anti-démocratique lorsqu’il mène des politiques qui déplaisent à Washington.

Mais les pays du Moyen-Orient ont aussi besoin de l’Occident. Dans le domaine économique, il est peu probable qu’ils réussissent « sans un soutien extérieur des démocraties occidentales ». En conséquence, il plaide pour que le gouvernement américain aide « les nations économiques bienveillantes du Moyen-Orient comme l’Égypte ». Le président Sissi veut que les contribuables américains continuent à payer ses factures.

Selon Sissi, l’Occident est aussi la réponse aux médias orientaux à la botte du pouvoir. « Si la corruption existe au sein du gouvernement, il est probable qu’elle ne soit pas dénoncée. » Par conséquent, il souhaite que les personnes au pouvoir « arrêtent de contrôler les médias ». Pour mettre en place une presse indépendante, Sissi se tourne vers l’Occident, en particulier les organes de presse internationaux et les gouvernements. Dans la mesure où, dès son entrée en fonction, le président Sissi a fait des médias égyptiens ses courtisans, il est bon de savoir qu’en principe, il apprécie une presse libre. Les Occidentaux qui le rencontrent ne devraient pas cesser de le lui rappeler.

(3) Donner plus de responsabilités aux gens. La démocratie ne naît pas spontanément, affirme Sissi, mais « nécessite un environnement favorable – comme une situation économique stable, des gens éduqués et une vision modérée sur les questions religieuses ». Le problème en Égypte est que « la population a été de nature à dépendre du gouvernement et de ses faveurs ». Comment briser cette dépendance ? « L’éducation et les médias sont les principaux vecteurs d’installation de la démocratie. Il faut un changement et passer des moyens contrôlés par l’État à des moyens contrôlés par la population. » Le général Sissi a compris que l’Égypte a besoin de citoyens politiquement matures mais le président Sissi en permettra-t-il l’émergence ?

Sur les trois conditions préalables énumérées par Sissi, les deux premières lui donnent, en tant que dirigeant, la liberté d’agir de manière antidémocratique. En réalité, seule la troisième condition pourrait contribuer à l’avènement d’une démocratie.

Le Moyen-Orient comme région unifiée

Un thème inattendu qui ressort de son mémoire concerne l’espoir de Sissi (peut-être néo-nassérien) de voir le Moyen-Orient devenir une seule entité : « le Moyen-Orient devrait s’organiser en une région ». Il souhaite que le Moyen-Orient (une zone qu’il ne définit pas ; on se demande si Israël serait inclus) se considère « à peu près de la même manière que l’Union européenne », ce qui implique une union douanière, une monnaie unique, la liberté de mouvements transfrontaliers et une politique étrangère commune. C’est ce qu’il propose comme objectif d’élections libres : « La démocratie au Moyen-Orient… doit trouver un thème unificateur qui conduise le Moyen-Orient à former une région unifiée. »

De toute évidence, Sissi est confronté à un trop grand nombre de problèmes intérieurs urgents pour pouvoir tenter d’unifier le Moyen-Orient profondément divisé et de plus en plus anarchique. Toutefois, s’il devait se maintenir au pouvoir sur le long terme, cela pourrait devenir l’un de ses objectifs et peut-être même prendre la forme d’une alliance anti-Frères musulmans dont il prendrait la tête.

L’islamisme

Ce qui nous amène au côté le plus mystérieux de Sissi : est-il un islamiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherche à appliquer la loi islamique intégralement et dans toute sa rigueur ?

Croyant et pratiquant, il aurait appris le Coran par cœur. Selon le Financial Times, « non seulement sa femme porte le foulard islamique à l’instar désormais de la plupart des femmes égyptiennes, mais l’une de ses filles porterait également le niqab » (un couvre-chef qui ne révèle que les yeux). Il est devenu ministre de la Défense parce que les Frères musulmans le considéraient comme un allié. Depuis lors, cependant, il s’est fait l’ennemi mortel de ces derniers tout en s’alliant aux salafistes encore plus extrémistes, des islamistes essayant de vivre comme Mahomet. Bien que l’essai de Sissi de 2006 n’apporte pas de solution à ces contradictions, il y apporte l’un ou l’autre indice.

Plusieurs de ses observations sur l’islam primitif montrent clairement que Sissi s’aligne sur les salafistes. À leur suite, il présente la période de Mahomet et des quatre Califes bien guidés (612-660 après J.-C.) non seulement comme « exceptionnelle » et comme « la forme idéale de gouvernement » mais aussi « l’objectif de toute nouvelle forme de gouvernement ». Avec ces premiers califes comme modèles, il envisage que les musulmans s’unissent « afin que la forme la plus ancienne d’El Kalafa [le califat] soit rétablie ». Au passage, il dénigre sans aucune raison les chiites de l’islam primitif (pour avoir tenté d’offrir le pouvoir « aux membres de la famille [de Mahomet] plutôt qu’aux dirigeants les plus qualifiés »).

Par contre, d’autres commentaires de Sissi critiquent les islamistes. Lorsqu’un véritable califat a récemment été proclamé en Syrie et en Irak, il a répondu une semaine plus tard par une hostilité sans retenue. Peu de temps avant qu’il ne remette son mémoire en 2006, le Hamas, une ramification des Frères musulmans, a remporté une victoire aux élections législatives palestiniennes, ce qui a incité Sissi à faire une réflexion modérée mais critique en disant que les islamistes élus sont susceptibles de faire face à des « défis de gouvernance interne en cours de route ». Il a ajouté que « l’espoir existe de voir les franges religieuses les plus modérées atténuer les mesures des extrémistes » bien que la ligne dure actuelle de Sissi contre les Frères musulmans en Égypte suggère qu’il a renoncé (tout comme des millions d’autres Égyptiens) à un tel espoir. Sissi déclare même que l’islam en tant que tel crée des problèmes politiques pour les dirigeants : « La nature religieuse du Moyen-Orient génère des obstacles pour les autorités gouvernementales. »

Anti-Moubarak

Malgré le fait qu’il représentait les forces armées égyptiennes à l’Army War College, Sissi a formulé dans son mémoire des déclarations courageuses et précises, critiquant la direction de son pays et allant même jusqu’à citer nommément Moubarak :

  • Fausse démocratie : « De nombreux dirigeants autocratiques prétendent être en faveur des idéaux et des formes de gouvernement démocratiques mais ils se méfient quand il s’agit de céder le contrôle aux électeurs de leurs régimes. » Aussi : Les gouvernements du Moyen-Orient qui prétendent être démocratiques « exercent en réalité un contrôle centralisé très étroit et influencent de manière déloyale les résultats des élections en contrôlant les médias et en recourant tout simplement à l’intimidation ».
  • Politiques économiques médiocres : « une emprise gouvernementale excessive et un secteur public obèse étouffent l’initiative individuelle et tendent à conforter la base électorale des partis politiques au pouvoir. Dans l’Égypte du président Sadate, les contrôles gouvernementaux ont été levés dans le but de stimuler la croissance économique mais ces efforts n’ont pas porté leurs fruits sous le président Moubarak. »
  • Services de renseignement réduits à l’état de laquais : « Les forces de sécurité d’une nation doivent développer une culture qui démontre leur engagement envers la nation plutôt qu’envers un parti au pouvoir. »
  • Soutien des États-Unis à des régimes indignes : dans la poursuite de ses intérêts, « l’Amérique soutient des régimes non démocratiques et certains régimes qui n’étaient pas bien respectés au Moyen-Orient. On compte, à titre d’exemples, les régimes des États du Golfe, l’Arabie saoudite, le premier régime de Saddam, le Maroc, l’Algérie, etc. » (On imagine Sissi épinglant l’Égypte dans un premier brouillon avant de la supprimer, par prudence).

En plus d’avoir le courage de critiquer son tyran de patron, ne serait-ce que dans les termes d’un texte académique, ces commentaires perspicaces indiquent les aspirations les plus profondes que le président Sissi nourrit pour l’Égypte – ainsi que ce qu’il n’avait pas en tête, comme la réduction de la menace islamiste et du rôle de l’armée dans l’économie égyptienne.

Conclusion

Le général de brigade de 2006 a préfiguré le chef d’état-major, le ministre de la Défense et le président quelque peu contradictoires. Sissi est un musulman dévot et ambivalent vis-à-vis des islamistes, un fan du califat en théorie et son détracteur en pratique, un critique de Moubarak qui a permis la relance de son parti politique, un fan de la démocratie qui « remporte » 97 % des suffrages, un officier de l’armée théorisant sur les formes de démocratie, un fan des médias indépendants qui permet aux journalistes d’être condamnés pour des faits de terrorisme, un critique de la tyrannie qui encourage le culte de sa propre personne.

Sissi, clairement, fait encore figure de projet en construction, un homme de 59 ans qui tente toujours de découvrir qui il est et ce qu’il pense alors même qu’il dirige un pays de 86 millions d’habitants. Dans son cas, la formation en cours d’emploi s’applique littéralement. Au milieu des agitations politiques et des exigences de l’Égypte d’aujourd’hui, l’essentiel de ses idées de 2006 pourrait devenir dominant à savoir, une forme très atténuée de démocratie qui soit à la fois une garantie pour l’islam et contre l’islam, des expériences d’assouplissement des contrôles sur les services de renseignement, l’économie, l’éducation et les médias, diverses tactiques envers les islamistes ainsi qu’une tentative renouvelée de faire de la région du Moyen-Orient une puissance mondiale.

Le président nouvellement investi Abdel Fattah Al-Sissi, le 8 juin 2014.

Mais aura-t-il le temps et les moyens d’atteindre ces nombreux objectifs ? À moins qu’il ne fasse preuve d’une compétence tout à fait inédite, ses chances sont minces.

Les puissances extérieures peuvent aider Sissi en coopérant avec lui sur les préoccupations immédiates (armes, contre-terrorisme et renseignement) et en faisant pression sur lui sur les questions à plus long terme (opérations commerciales de l’armée, état de droit et droits de l’homme).

Daniel Pipes

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