Publié par Eduardo Mackenzie le 25 janvier 2022

Grâce à un gros contrat qu’elle a signé, fin décembre 2021, avec la Registraduría Nacional del Estado Civil  (le Bureau chargé d’organiser les élections en Colombie), la multinationale espagnole Indra Sistemas sera chargée de faire le dépouillement des voix des élections législatives et présidentielles du pays, en mars et mai-juin 2022. Cela a créé un brusque climat d’inquiétude dans tout le pays.

L’opération de comptage et de dépouillement des votes au niveau national, de ces deux élections, restera donc entre les mains de cette société privée étrangère et non entre les mains des organismes publics colombiens comme cela avait été le cas jusqu’à présent.

Alejandra Barrios Cabrera, directrice de la Mission d’observation électorale (MOE) a confirmé le 17 janvier dernier qu’une grande méfiance règne en Colombie, notamment au sein des partis politiques, depuis que les termes du contrat entre le Bureau (Registraduría) et Indra ont été connus. Elle déplore que la Colombie ne soit pas propriétaire de la logistique et des systèmes électroniques et numériques qui seront utilisés lors du décompte des voix de 2022 (1).

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« Les softwares de transmission de données (logiciels, programmes) sont extrêmement importants et doivent être la propriété de l’Etat : il doit pouvoir les auditer de manière exhaustiveʺ, estime Mme Barrios. En effet, la Registraduría devrait être en mesure d’examiner  le ou les algorithmes qui seront à l’œuvre dans ce  dépouillement. Mais le contrat signé par Indra ne permet pas ce contrôle. Alejandra Barrios insiste : la Colombie doit empêcher Indra de « s’opposer à un examen détaillé et complet de ce logiciel, alléguant qu’elle doit protéger la ‘paternité intellectuelle’ de ce programme ou qu’elle doit respecter la ‘sécurité industrielle’ de ce logiciel ».

Un débat similaire a eu lieu en 2020 aux Pays-Bas. À la suite d’une élection pour élire le chef du parti démocrate-chrétien néerlandais, le CDA, dans laquelle des machines à voter de Dominion,  programmées avec le logiciel de Smartmatic, ont été utilisées, certains membres qui avaient voté pour un candidat ont ensuite reçu la confirmation qu’ils avaient voté pour un autre candidat. « Cela s’est produit, entre autres, avec l’épouse du candidat Pieter Omtzigt, qui, après avoir voté pour son mari, a reçu un  remerciement pour son vote pour Hugo de Jonge », a révélé un journal local (2).

« À cause de cela, nous avons contacté le siège du CDA pour demander quelles machines à voter ils avaient utilisées lors des élections des chefs de parti. L’attaché de presse a éludé la question et a répondu qu’il n’y avait pas eu de fraude. Mais ce n’était pas notre question. La question était de savoir quel type/marque de machines à voter ils avaient utilisées. Au final, il n’y a pas eu de réponse. »

En novembre 2020, lorsque l’avocat de Donald Trump, Rudy Giuliani, ancien Procureur général associé des États-Unis, a déclaré qu’Indra était intervenue dans la manipulation des élections américaines de cette année-là, en compagnie de deux autres sociétés, Smartmatic et Dominion Voting Systems, la multinationale espagnole a répondu qu’elle n’avait pas participé à cette élection.

La Registraduría et les autres organismes de contrôle  colombiens savent-ils quel type de machines effectueront les décomptages ? Le Bureau et d’autres entités colombiens sont des clients d’Indra dans différents domaines. Mais c’est la première fois que l’Etat colombien confie à une société espagnole la tâche d’effectuer le décompte des voix de telles élections. Quelles garanties a Bogota que les logiciels Smartmatic et Dominion ne joueront pas un rôle dans ces dépouillements ? Quelles garanties la Colombie a-t-elle reçues qu’il sera impossible de supprimer les enregistrements des voix une fois l’élection terminée ? Quelle garantie le Bureau a-t-il reçu qu’il sera impossible de changer la version du software des machines après le dépouillement ?

La multinationale espagnole dit travailler dans 140 pays et avoir « plus de 49 000 employés ». Ses missions de conseil numérique couvrent de nombreuses activités : trafic aérien, transports, assurances, banque, défense et sécurité, entre autres. En 2019, Indra a participé, par exemple, à un appel d’offres lancé par l’État mexicain pour la construction du nouvel aéroport de Santa Lucía.

Indra ajoute qu’il a participé « à 300 élections dans environ 18 pays ». Cependant, les détails sur la nature de ses services dans autant de pays ne sont pas référencés sur les pages web d’Indra. Dans son support numérique, Indra explique qu’avec Minsai, une entreprise de ce groupe, ils s’occupent, dans certains pays, du contrôle des convictions politiques des citoyens. Selon leurs propres mots : qu’ils ʺanticipent le risque de désinformation et de manipulation des décisions de vote des électeurs en détectant et en enquêtant sur d’éventuelles fake news« .

Mais dans ce portail web  il n’y a pas de références particulières sur la participation d’Indra et de Minsai à la fourniture de software et de machines à voter pour le décomptage des élections nationales. Le contrat avec la Registraduría  est-il une aventure sans précédent pour Indra ?

Indra déclare qu’elle n’a pas participé aux élections au Venezuela. Le 26 novembre 2015, elle a annoncé qu’elle se retirait du Venezuela, après 15 ans d’activité là-bas. Les motifs ? L’impossibilité de rapatrier des bénéfices à la maison mère, le faible retour sur investissement et l’instabilité économique et politique du pays, selon la presse économique espagnole. Indra n’est pas très claire lorsqu’il s’agit de définir quels services elle a fourni  au Venezuela.

Cependant, Agustín Marco, journaliste au journal espagnol El Confidencial, avait écrit  le 20 novembre 2015 : « Indra a été accusée en son temps de manipuler les systèmes de collecte des votes lorsqu’elle a été choisie pour gérer les élections générales où était candidat Hugo Chavez [décédé en 2013], ce qui lui a valu de nombreuses critiques de la part de divers partis d’opposition ». (3).

Indra Sistemas nie avoir participé à des élections aux États-Unis et ajoute qu’il n’a aucun lien avec Smartmatic ou avec Dominion Voting Systems. Mais une autre version publiée par Indra elle-même suggère qu’une telle affirmation n’est pas exacte, puisqu’Indra reconnaît avoir développé « un pilote de solutions de recensement électoral dans certains comtés [des États-Unis] en 2004ʺ.

Agustín Marco a également expliqué que les relations d’Indra avec le gouvernement de Nicolás Maduro s’étaient beaucoup détériorées. Le dictateur accusait alors l’Espagne de financer des groupes « terroristes », « racistes » et « d’extrême droite franquiste ». Cela, ajouté au faible retour sur investissement et à l’instabilité politique, a conduit Indra à vendre ses actifs à d’autres sociétés « malgré les bons contrats de services technologiques qu’elle [avait] là-bas, comme ceux signés avec BBVA et Telefónica ».

Toutefois, Indra a maintenu ses activités au Venezuela après cette date. En novembre 2021, cette société a fait l’objet d’une enquête de la justice espagnole pour « corruption, blanchiment d’argent et services simulés ». Le Tribunal national soupçonne qu’entre 2008 et 2017, les firmes utilisées par Alejo Morodo, le fils de l’ambassadeur au Venezuela du gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero, se sont interposées des sociétés « pour canaliser des commissions », selon la presse espagnole.

Indra ne révèle pas les noms de ses actionnaires. Et s’en explique ainsi : ʺLa Société n’a pas de nominatif de ses actionnaires, elle ne peut donc connaître la composition de son actionnariat qu’au travers des informations qu’ils communiquent directement ou rendent publiques en application de la réglementation en vigueur sur les participations importantes (…) et par  les informations fournies par Iberclear, que la Société recueille à l’occasion de la tenue de ses assemblées générales d’actionnaires ».

Après une période de pertes et de vaches maigres en 2015, notamment en Amérique latine –au Brésil, elle a dû licencier 1 200 employés–, Indra s’est redressée de façon spectaculaire. Selon la publication madrilène InfoDefensa.Com, Indra est désormais « l’une des 100 entreprises les plus innovantes au monde (8,2 %). Mieux que la moyenne des entreprises au Japon (4 %), en Chine (3,7 %) ou aux États-Unis (7,9 %) et bien supérieure   à la moyenne des investissements des entreprises en recherche et développement sur les chiffres de vente en Europe (4,2 %) ou en Espagne (2 %)ʺ.

Dans ce contexte de reprise, Indra a remporté l’appel d’offre, sans concurrent, de la Registraduría de la Colombie, d’une valeur de 27 milliards de pesos, à trois mois seulement des élections législatives. C’est un contrat anormal qui comporte un défaut majeur, selon Alejandra Barrios : « Il ne transfère pas de capacité à l’État colombien pour la gestion des logiciels, ni pour le réglage de ces machines. » Barrios précise que les contrats publiés par la Registraduría suggèrent qu’il s’agit d’un achat d’équipement alors qu’en réalité il n’y a pas un tel achat car la capacité de gestion du logiciel ne devient pas la propriété de l’État colombien. Cette capacité reste au pouvoir d’Indra.

Ce contrat a été conclu sous le parrainage de l’Organisation des États ibéro-américains (OEI) –à ne pas confondre avec l’OEA–. L’OEI est une organisation de coopération intergouvernementale créée en 1949 en Espagne, basée à Madrid et dirigée par un secrétaire général espagnol, Mariano Jabonero Blanco. Ses objectifs sont la promotion de l’éducation, de la culture et de la science parmi les pays membres. La question électorale ne figure pas parmi leurs priorités.

La direction du MOE demande donc que la Registraduría organise une réunion d’information avec les partis politiques pour leur expliquer à quoi ressemblera le processus électoral dans ces conditions, quelle sera l’étendue des audits que la Registraduría pourra effectuer dans les décomptes, quelles mesures de sécurité existent pour garantir l’exactitude des données, à quelle vitesse les données seront transmises des bureaux de vote aux centres départementaux et de là à la Registraduría, etc. Sans ces explications, conclut Alejandra Barrios, il n’y aura ni confiance ni clarté.

La formule ʺvote électronique » couvre un large éventail d’opérations. La principale caractéristique de cette activité est qu’elle est dominée par deux sociétés qui se partagent une grande partie de ce marché : Smartmatic et Dominion Voting Systems. La première, créée au Venezuela et dont le siège est désormais à Londres, a conçu et développé les logiciels et Dominion, propriété du premier, est responsable du matériel (machines ou ordinateurs spéciaux qui fonctionnent grâce au logiciel Smartmatic).

Indra n’a pas inventé des logiciels ou des ordinateurs dédiés au dépouillement de voix lors des élections. Elle participe en tant que sous-traitant des deux autres sociétés. Pour cette raison, il est légitime de supposer que le matériel qu’Indra utilisera en Colombie contiendra à la fois le logiciel Smartmatic et les machines Dominion, sans que les noms de ces entreprises, qui sont accusées au Venezuela, aux États-Unis et aux Pays-Bas, n’apparaissent dans le contrat signé par la Registraduría.

« Une enquête judiciaire dans le comté de Ware, en Géorgie, Etats-Unis, semble avoir découvert un algorithme dans une machine de comptage des votes Dominion Voting Systems (DVS). En saisissant un nombre égal de votes pour les deux candidats, l’appareil a compté 26 % des votes de Trump saisis pour Biden !ʺ, révèle une publication néerlandaise (4).

Et il a expliqué ceci : « La machine de comptage des votes DVS dans le comté de Ware semble compter les votes selon un algorithme. Au lieu de ‘1 bulletin = 1 vote’, il a utilisé une valeur pondérée. Apparemment, un vote se voit attribuer une valeur différente d’un autre vote. Dans ce cas, la machine en question est censée compter un vote Trump comme 0,87 et un vote Biden comme 1,13. Donc, si vous mettez un nombre égal de voix pour les deux candidats, Biden arrive en tête avec une avance de 26 %.ʺ

L’audit ordonné par le juge Kevin Elsenheimer, de la 13 e circonscription, qui a autorisé la saisie de 22 machines Dominion dans le comté d’Antrim, Michigan, à des fins de vérification, a révélé que le taux d’erreur de vote y avait été de 68,05 %. Le rapport judiciaire a conclu: ʺCela a démontré une faille importante et fatale dans la sécurité et l’intégrité électorales. Ce taux d’erreur élevé démontre que le système de vote de Dominion est défectueux et n’est pas conforme aux lois électorales fédérales ou étatiques. De telles erreurs systémiques sont intentionnellement conçues pour créer plus d’erreurs, afin de conduire un volume élevé de bulletins de vote vers un arbitrage de masse. » (5)

Rudy Giuliani a affirmé que les machines de comptage des votes de Smartmatic sont « piratables » et que le système de comptage automatisé des votes de Dominion « appartient à Smartmatic » et a été utilisé lors de l’élection présidentielle américaine de 2020 « par l’intermédiaire d’une société intermédiaire connue » comme Indra. Sidney Powell, un autre avocat de Donald Trump, a témoigné dans le même sens, expliquant que le décompte des voix à Gettysburg, en Pennsylvanie, avait été mal fait, que les observateurs électoraux « ne pouvaient pas voir comment les votes envoyés par courrier étaient comptés et que les faux votes étaient potentiellement utilisé pour pousser Joe Biden à la victoire.

La réponse de Dominion aux plaintes a été d’intenter des poursuites contre plus de 150 personnes. Dominion affirme que les allégations ont durement touché son entreprise et mis ses employés en danger. Le chiffre d’affaires annuel de cette société, la deuxième du genre aux États-Unis, était de 40,15 millions de dollars en 2021. Elle envoie également des lettres menaçant de poursuites judiciaires à des personnalités de droite comme l’avocat pro-Trump Lin Wood, et les présentateurs de Fox News et Melissa Carone, que Giuliani a mentionné comme un témoin possible des prétendues tentatives de fraude électorale.

Alison Durkee, journaliste de l’Agence Forbes, a écrit (6) que les accusés tiennent bon et que Newsmax, un réseau d’information conservateur, soutient que les plaintes de Dominion et Smartmatic sont « une tentative claire d’écraser les droits de la presse libre ». Fox News a déclaré, pour sa part, après avoir été poursuivi, qu’il « est fier de sa couverture de l’élection de 2020 » et qu’il « se défendra vigoureusement » lors du litige. Giuliani a qualifié le procès contre lui « d’un autre acte d’intimidation de la part de la gauche haineuse ».

Se pourrait-il qu’Indra adopte la méthode brutale des poursuites et des menaces contre ceux qui critiquent les affaires qu’elle essaie de faire en Colombie avec la Registraduria ? Espérons que la firme espagnole ne suive pas ce mauvais exemple.

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

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