Publié par Daniel Pipes le 24 janvier 2022


GeoPolitica : Comment voyez-vous l’évolution du conflit israélo-palestinien ?

Daniel Pipes : Pendant 25 ans, de 1948 à 1973, les États arabes ont dominé la guerre contre Israël. Perdant toutes les batailles, ils ont finalement abandonné la lutte et laissé l’antisionisme aux Palestiniens qui en ont assumé avec zèle le leadership. Au cours des 50 années qui ont suivi, les Palestiniens se sont révélés très doués pour faire la guerre malgré l’absence de force économique ou militaire. Pourtant, eux aussi ont perdu toutes les batailles. Se pose alors la question de savoir pendant combien de temps les Palestiniens s’entêteront à perdre. La réponse dépendra de la détermination d’Israël à gagner. Or jusqu’à présent, Israël ne s’est pas préparé à prendre les mesures nécessaires. Si donc cette situation devait se poursuivre, le conflit pourrait facilement durer encore 50 ans.

GeoPolitica : Sur le plan sécuritaire, où en sont les relations qu’Israël entretient avec les États arabes ?

Daniel Pipes : Ces relations se sont lentement améliorées depuis 1973, marquées par des développements majeurs tels que la visite de Sadate à Jérusalem en 1977, le traité de paix avec la Jordanie en 1994 et les accords d’Abraham en 2020. À l’heure actuelle, les pays hostiles les plus menaçants pour Israël ne sont pas des États arabes mais des États musulmans non arabes au premier rang desquels la Turquie et l’Iran mais aussi le Pakistan et la Malaisie.

GeoPolitica : Pourriez-vous nous parler des déclarations belliqueuses de Téhéran contre l’État d’Israël ?

Daniel Pipes : La République islamique d’Iran tire une grande partie de sa légitimité de l’antisionisme, raison pour laquelle elle s’en prend verbalement à Israël de manière constante et virulente. Sur le plan militaire, le régime a fait preuve de beaucoup plus de prudence même si son programme d’armement nucléaire laisse penser qu’il espère finalement porter le combat à ce niveau.

Dans une démonstration puérile d’agressivité, le régime iranien parraine le piétinement et l’incendie du drapeau israélien.

GeoPolitica : Quel est le rôle des États-Unis dans les négociations israélo-arabes ?

Daniel Pipes : Les « processeurs de paix » à Washington se concentrent sur la voie israélo-palestinienne mais cela ne mène jamais nulle part. L’hostilité palestinienne en Cisjordanie et à Gaza reste à peu près aussi élevée aujourd’hui qu’avant la signature des accords d’Oslo en 1993. L’administration Trump a essayé cette voie qui n’a abouti à rien, puis s’est concentrée sur les États, une démarche qui a donné des résultats immédiats. L’administration Biden est revenue sur la voie palestinienne. Dès lors, le rôle des États-Unis pour l’instant est minime.

GeoPolitica : Que pressentez-vous pour la politique étrangère de la Turquie sous Recep Tayyip Erdoğan, sachant l’espoir de ce dernier de regagner de l’influence sur les États de l’ancien Empire ottoman, ses relations complexes avec l’Iran et la Russie, et sa place comme membre de l’OTAN ?

Daniel Pipes : Erdoğan est un politicien brillant sur la scène intérieure turque mais assez incompétent dans les affaires étrangères. Il entretient de mauvaises relations avec l’ensemble des pays du Moyen-Orient, à l’exception de l’Azerbaïdjan et du Qatar, mais aussi avec l’ensemble des grandes puissances mondiales. Comme Erdoğan n’est pas quelqu’un qui apprend de ses erreurs (il suffit de voir la crise monétaire en cours), je pense qu’il poursuivra sa politique étrangère inepte.

Erdoğan (à gauche) et son meilleur ami, l’émir Tamim du Qatar.

GeoPolitica : Compte tenu de l’implication de la Turquie en Libye, en Syrie et au Haut-Karabakh, ainsi que de son soutien aux Frères musulmans, pouvez-vous nous dire quelles seront ses perspectives au Moyen-Orient ?

Daniel Pipes : À l’instar des Iraniens, Erdoğan a fait de l’Islam sa carte de visite internationale. Il a cependant deux avantages par rapport à Téhéran : il est sunnite (comme le sont environ 90 % des musulmans dans le monde) et est moins violent. Pourtant, ses espoirs en 2011 de mener une insurrection islamiste à travers le Moyen-Orient ont échoué, le réduisant à réhabiliter les structures de l’ère ottomane et à se joindre aux guerres menées par d’autres. Cela étant, je considère la Turquie comme une puissance secondaire dans les conflits au Moyen-Orient.

GeoPolitica : Comment interprétez-vous ce nouveau théâtre composé de la Russie, de la Turquie, de l’Iran, de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie ?

Daniel Pipes : Le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie est le moteur de ce théâtre, la Turquie soutenant sans ambages ses alliés turcophones en Azerbaïdjan, l’Iran soutenant avec plus de réticence l’Arménie chrétienne et la Russie exploitant la situation pour promouvoir ses propres intérêts. Israël est ici le joker car il devrait moralement et stratégiquement s’aligner sur l’Arménie, mais soutient plutôt l’Azerbaïdjan.

GeoPolitica : Qu’en est-il du partenariat entre la Russie, la Turquie et l’Iran ?

Daniel Pipes : C’est un peu comme parler du partenariat entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans les deux cas, le trio partage peu de choses constructives et la plupart du temps, se retrouve sur une opposition à des ennemis communs. Cela ne les mènera pas très loin, ni eux ni leur alliance.

GeoPolitica : La Turquie quittera-t-elle l’OTAN pour rejoindre la Russie dans la création d’une nouvelle alliance géostratégique ?

Daniel Pipes : Non, les dirigeants turcs souhaitent jouer sur les deux tableaux et l’appartenance à l’OTAN aide grandement à maintenir un équilibre. Soit dit en passant, cela s’inscrit dans un mouvement plus large dans le monde musulman en faveur d’une politique de neutralité. Comme je l’écrivais il y a 40 ans : « Nasser incarnait cette tendance quand il a placé les États-Unis et l’Union soviétique l’un contre l’autre, sachant jusqu’où il pouvait aller, tirant le maximum d’avantages des deux côtés. Ce sont principalement les responsables musulmans qui ont imité Nasser dans cette pratique musulmane caractéristique, par exemple, en Algérie, dans le Yémen du Nord, et en Afghanistan. » Ce phénomène caractéristique s’enracine dans cette méfiance des musulmans vis-à-vis d’une trop grande proximité avec des puissances étrangères.

GeoPolitica : Compte tenu de l’essor de la Chine, de sa base militaire à Djibouti et de ses ambitions économiques, quelles sont les implications de cette montée en puissance pour le Moyen-Orient ?

Daniel Pipes : Au Moyen-Orient comme ailleurs dans le monde, le Parti communiste chinois prépare patiemment le terrain en vue d’accroître son influence future en se faisant des amis, en se familiarisant avec les situations locales et en construisant des infrastructures économiques. Toutefois, la question de savoir si cela fonctionnera comme prévu demeure ouverte car la brutalité de la Chine a provoqué une réaction populiste et gouvernementale qui va croissant.

La base militaire chinoise de Djibouti.

GeoPolitica : Êtes-vous d’accord pour dire que la région Moyen-Orient et Afrique du Nord compte plusieurs acteurs étatiques stables (Égypte, Jordanie, Arabie saoudite, Émirats arabes unis) opposés à l’ingérence de la Turquie, de l’Iran, de la Russie et de la Chine ?

Daniel Pipes : Oui, je suis d’accord. Et, du point de vue américain, la majorité des États de la région sont fondamentalement amis.

GeoPolitica : Le terrorisme et les conflits dans cette région ont eu un impact mondial. Cette tendance va-t-elle se poursuivre ou s’infléchir ?

Daniel Pipes : La violence est l’une des principales caractéristiques de la vie dans la région et bien que cette violence elle-même n’ait pas diminué (pensons à la Libye, à la Syrie, au Yémen), elle semble avoir moins d’impact sur le monde extérieur. La réduction des besoins en hydrocarbures, la sécurité des aéroports et la « forteresse Europe » y sont peut-être pour quelque chose.

GeoPolitica : La région est animée de nombreux conflits – israélo-arabe, libanais, syrien, irakien, yéménite, afghan : avez-vous des idées générales sur la manière de les résoudre ?

Daniel Pipes : Non, malheureusement. Je constate cependant que les conflits de la région renvoient à la difficulté particulière des musulmans à s’adapter à la modernité. Bien qu’il y ait des progrès à cet égard, comme le déclin de l’islamisme, le problème général reste entier.

GeoPolitica : Que pensez-vous des développements à moyen et à long terme dans la région ?

Daniel Pipes : En tant qu’observateur attentif du Moyen-Orient depuis 1969, j’ai appris qu’être pessimiste est un bon choix de carrière. C’est pourquoi je prévois de nouveaux problèmes qui viendront remplacer ou renforcer les anciens.

GeoPolitica : Quels sont les principaux défis auxquels est confronté le monde d’aujourd’hui ?

Daniel Pipes : Voici comment j’ai anticipé cette question dans un récent tweet : l’impulsion électromagnétique, le Parti communiste chinois, l’islamisme, la gauche mondiale et la baisse des taux de natalité, sauf dans les endroits les plus problématiques (l’Afrique en particulier). J’ai ajouté que le changement climatique ne me fait pas peur.

Daniel Pipes

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