Publié par Daniel Pipes le 21 janvier 2022

À en juger par les reportages dans les journaux, on pourrait penser que le nationalisme palestinien est aussi ancien que la vie des Juifs et des Arabes sur le rivage oriental de la mer Méditerranée. Et comme Yasser Arafat a le vent en poupe depuis qu’il a proclamé un État palestinien, il existe en Occident une tendance compréhensible à accepter pour argent comptant son insistance sur le fait que les Palestiniens ont toujours aspiré à un État palestinien indépendant. En réalité, c’est loin d’être de la vérité.

L’idée d’un État arabe niché entre le Jourdain et la mer Méditerranée est un concept datant plutôt du vingtième siècle. En effet, avec une précision surprenante, on peut en faire remonter les origines à une année spécifique à savoir 1920. En cette année cruciale, le nationalisme palestinien qui en janvier n’existait pratiquement pas, était devenu en décembre une réalité.



Résumé des succès et tribulations que traverse actuellement [en 1989] le mouvement palestinien, les événements de 1920 non seulement préfigurent des thématiques constantes comme la tendance aux revirements soudains et le rôle majeur des puissances occidentales mais offrent également un aperçu de la cause nationaliste la plus largement soutenue mais peut-être aussi la moins réussie de ce siècle.

La Palestine : une création britannique

Le nationalisme palestinien ne peut pas être très ancien. Pour commencer, la naissance du nationalisme en tant que tel ne date que de la fin du XVIIIe siècle. Apparu à l’époque en Europe, il ne s’est installé que plus tard encore parmi les musulmans. Jusqu’aux premières années de ce [XXe] siècle, les ancêtres des Palestiniens actuels se considéraient principalement en termes de religion. L’islam mettait l’accent sur les liens entre coreligionnaires et laissait peu de place aux loyautés territoriales entre musulmans. Qu’on le veuille ou non, les adeptes d’autres religions étaient également classés selon des critères religieux. Les fidèles d’une même religion partageaient des liens forts mais avaient peu de contacts en dehors de leur propre communauté. Les lignes religieuses devinrent des lignes de résidence. Si ce n’est à des fins commerciales ou politiques spécifiques, les relations intercommunautaires étaient rares. Un sentiment d’identité politique commune faisait totalement défaut. En plus des liens religieux, les loyautés étaient principalement liées à la famille. Puis vinrent s’ajouter d’autres relations de type généalogique ainsi que des liens ethniques, régionaux, linguistiques et de classe.

Lorsque le nationalisme venu d’Europe débarqua au Moyen-Orient, il en captiva les peuples comme ailleurs. Certes, le rêve de gouvernements incarnant l’esprit de leur peuple leur était totalement étranger mais il en enthousiasmait beaucoup. Au Moyen-Orient comme dans la plupart des autres régions, la difficulté était exactement de savoir comment appliquer l’idéal national. Où seraient placées les limites ? Les chrétiens maronites constituaient-ils une nation à part entière ? Et les chrétiens du Levant ? Et les Syriens ? Et les Arabes ? Et les musulmans ? Dans les premières années de ce [XXe] siècle, des théoriciens prirent chacun de ces peuples comme base de plans grandioses pour leur nation préférée.

Mais pas un seul écrivain n’imagina une nation palestinienne, et pour cause. La Palestine avait toujours été, et demeurait à cette époque, un concept juif et chrétien totalement étranger aux musulmans. Il n’y a pas en Islam d’expression analogue à Eretz Yisrael et Terra Sancta. C’est au Hedjaz que se trouvent les lieux saints vers lesquels se tournent les musulmans, et non en Palestine. De plus, il n’y a jamais eu en Palestine d’État indépendant dirigé par des musulmans. De tels États ont certes existé mais sous le gouvernement de juifs ou de chrétiens.

Le dégoût qu’avaient les musulmans pour la notion même de Palestine fut confirmé en avril 1920, lorsque les autorités britanniques créèrent une entité palestinienne. Les musulmans accueillirent cette mesure avec une extrême méfiance car ils voyaient le découpage de ce territoire comme une victoire pour les sionistes. Dans leurs accès de paranoïa, ils pensaient même que cet acte reflétait chez les Britanniques des pulsions tenaces de croisade. Les sionistes, en revanche, se réjouissaient de la création officielle d’une Palestine, la considérant à juste titre comme une étape majeure sur la voie du Judenstaat de Theodor Herzl. (En d’autres termes, le mot « Palestine », qui symbolise aujourd’hui le rejet arabe d’Israël, était il n’y a pas si longtemps utilisé par les juifs comme symbole du nationalisme juif).

On ne saurait trop insister sur ce point. Ce sont les autorités impériales britanniques qui créèrent la Palestine, pas les Arabes. Par ailleurs, les musulmans ressentirent ce découpage britannique d’une entité palestinienne à part entière comme un revers. Je ne connais aucun Palestinien qui ait approuvé cet acte lorsqu’il fut posé en 1920. Au contraire, toutes les opinions émises alors reflètent une opposition vigoureuse.

Début 1920 : l’apogée d’une Grande Syrie

Quel était alors l’objectif des Arabes vivant entre le Jourdain et la Méditerranée ? Quelle unité politique soutenaient-ils ? À supposer qu’il y eût une unité proto-nationale à l’est de la mer Méditerranée, elle ne s’appelait pas Palestine mais Sham, cette région historique de la Syrie qui comprenait les États modernes de Syrie, du Liban, d’Israël et de Jordanie. Ce choix reflétait une donnée fondamentale concernant le Levant, aujourd’hui souvent oubliée : le Sham, généralement traduit par « Grande Syrie », formait véritablement une très ancienne unité écologique et culturelle (mais pas politique).

Comme l’Égypte, l’Arabie, le Yémen et les autres grandes entités traditionnelles du Moyen-Orient, il possédait des limites géographiques et des caractéristiques écologiques qui le distinguaient des zones adjacentes. Il constituait la partie occidentale du Croissant fertile, une région sèche où la vie est possible si et seulement si elle est entretenue avec grand soin. Les habitants de cette zone ont en commun une typologie physique ainsi qu’une structure familiale élargie. Ils parlent arabe avec un accent particulier et ont les mêmes pratiques culinaires. Juste après la Première Guerre mondiale, une réunion d’Arabes appela à l’unité de la Syrie en se basant sur le fait que « les gens parlent arabe, ils sont mariés entre eux, ont de nombreux liens de parenté et commercent librement entre eux depuis des siècles. »

Malgré cela, le sentiment pan-syrien était extrêmement faible avant la Première Guerre mondiale. Après tout, la Grande Syrie ne formait qu’un ensemble proto-nationaliste. Les Européens et les Syriens occidentalisés ont souvent pointé l’absence de solidarité nationale. Les témoignages à ce sujet sont unanimes. Au milieu du XIXe siècle, l’auteur bien informé d’un guide de voyage britannique sur la Grande Syrie notait que « le patriotisme y est inconnu. Dans le pays, pas un seul homme, qu’il soit turc ou arabe, mahométan ou chrétien, ne donnerait un para [centime] pour sauver l’empire de la ruine, c’est-à-dire pour autant qu’il ne soit pas à la solde du gouvernement… Le patriotisme du Syrien est confiné aux quatre murs de sa propre maison. Hors de ceux-ci, rien ne le concerne. » En 1907, Gertrude Bell, une observatrice britannique avertie, écrivait que « la Syrie n’est qu’un simple terme géographique qui ne correspond à aucun sentiment national dans le cœur des habitants ». En 1912, K.T. Khaïrallah observait que « la société syrienne n’existait pas par le passé. Il n’y avait que des groupes distincts et souvent hostiles. … La société était fondée sur le despotisme de la force brutale calqué sur celui du gouvernant ».

Dès novembre 1918 et la fin de la Première Guerre mondiale, en revanche, la notion de nation syrienne avait fait des progrès considérables parmi les Arabes de Palestine. Ils se mirent presque tous d’accord sur l’existence d’une nation syrienne. À quelques exceptions près, ils s’identifièrent au gouvernement arabe syrien de Damas dirigé par le prince Fayçal, membre de la famille hachémite. L’enthousiasme palestinien pour l’unité pan-syrienne augmenta de façon régulière jusqu’au milieu de l’année 1920.

Il existe de nombreuses preuves de cet enthousiasme. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, trois organisations palestiniennes majeures proposèrent des idées pan-syriennes : le Club arabe, le Club littéraire et l’Association islamo-chrétienne (Notons qu’aucun de ces noms ne fait mention de la Palestine). Les deux premiers groupes allèrent le plus loin en appelant ouvertement à l’unité avec la Syrie sous l’autorité de Fayçal. Même l’Association islamo-chrétienne, organisation de chefs traditionnels qui s’attendaient à gouverner si la Palestine devenait indépendante, demanda son incorporation à la Grande Syrie.

En janvier-février 1919, l’Association islamo-chrétienne tint un congrès en vue de formuler des revendications à soumettre à la Conférence de paix de Paris. Des représentants de quatorze villes et villages palestiniens présentèrent une pétition appelant à ce que le sud de la Syrie soit « inséparable du gouvernement indépendant arabe syrien ». Le congrès déclara que la Palestine n’était « rien d’autre qu’une partie de la Syrie arabe et qu’elle n’en fut séparée à aucun moment ». Les délégués considéraient que la Palestine était unie à la Syrie par « des liens nationaux, religieux, linguistiques, moraux, économiques et géographiques ». Forts de cette conception, ils demandèrent que la Palestine demeure « inséparable du gouvernement indépendant arabe syrien ».

En octobre 1919, Moussa Kazim al-Husseini, chef du conseil municipal de Jérusalem (en fait, le maire) déclara à un interlocuteur sioniste : « Nous ne voulons aucune séparation de la Syrie. » Selon Ahmad al-Choukairy (l’homme qui dirigeait l’OLP dans les années 1960), le slogan omniprésent de 1918-19 était « Unité, Unité du Taurus [Monts] à Rafah [à Gaza], Unité, Unité ». Le même appel se faisait entendre de tous côtés. Une chanteuse de Ramla encourageait ses « auditeurs ravis » à rejoindre les forces de Fayçal. De San Salvador, partout, une manifestation réunit en mars 1919 des « Palestiniens syriens » et jusqu’à des dirigeants internationaux appelant à ne faire « aucune séparation entre la Syrie et la Palestine » et exprimant l’espoir que « la Syrie et la Palestine restent unies. » Les Salvadoriens proclamaient : « Nous espérons que si la Syrie et la Palestine restent unies, nous ne serons jamais asservis par le joug juif. »

En février 1920, un congrès de Palestiniens se réunit à Damas et plaida fermement pour l’unité pan-syrienne. Un orateur suggéra que la situation de la Palestine par rapport à la Syrie fût similaire à celle de l’Alsace-Lorraine par rapport à la France. Selon un article de journal de l’époque,

‘Izzat Darwaza parla de la Palestine et [de la nécessité] de l’unité syrienne, puis il soumit une déclaration à l’opinion générale. Personne ne le contesta. La discussion se poursuivit sur cette question. Certains participants voulurent ne pas mentionner la Palestine mais utiliser l’expression Grande Syrie pour toutes les régions de la Syrie. Ils furent applaudis.

Le Congrès adopta quatre résolutions. La première indiquait qu’« il n’est jamais venu à l’esprit des peuples de la Syrie septentrionale et côtière de considérer la Syrie méridionale (ou la Palestine) comme autre chose qu’une partie de la Syrie ». La deuxième résolution appelait à un boycott économique des sionistes dans « les trois parties de la Syrie » (c’est-à-dire l’ensemble de la Grande Syrie). Les troisième et quatrième résolutions appelaient à ce que la Palestine « ne soit pas séparée de la Syrie » et à « l’indépendance de la Syrie à l’intérieur de ses frontières naturelles ».

Le 26 avril 1920, le Times de Londres fit ses gros titres sur la conférence de San Remo qui créa l’entité de la Palestine : « Réjouissances sionistes. Le mandat britannique pour la Palestine bien accueilli ».

Le couronnement de Fayçal comme roi de Syrie en mars 1920 suscita de fortes réactions pan-syriennes parmi les Arabes de Palestine. Le gouverneur militaire britannique de Palestine reçut une pétition (portant la signature d’Amin al-Husseini) qui exigeait la suppression des frontières avec la Syrie et l’inclusion de la Palestine dans une union syrienne. Musa Kazim al-Husseini rompit sa promesse de ne pas s’engager en politique et s’exprima depuis le balcon du bâtiment de la municipalité pour faire l’éloge de Fayçal. À Jérusalem, ‘Arif al-‘Arif dirigea une manifestation de masse au cours de laquelle les participants arboraient des portraits de Fayçal et appelaient à l’unité avec la Syrie.

Puis, en avril, vint de San Remo la triste nouvelle annonçant que les gouvernements britannique et français avaient décidé de séparer la Palestine de la Syrie et de garder les deux territoires sous leur contrôle, ce qui provoqua des protestations de tous les coins de Palestine. De nouveaux appels furent lancés pour l’indépendance d’une Syrie unie, allant de la Turquie au Sinaï.

Ces éléments et bien d’autres indiquent deux faits incontestables : jusqu’en juillet 1920, l’objectif palestinien était de faire l’union avec la Syrie et l’aspiration à un État palestinien indépendant existait à peine. Mais les choses changèrent rapidement au cours des mois suivants.

Fin 1920 : l’essor du nationalisme palestinien

En juillet 1920, les Français firent la conquête de Damas et sabordèrent le royaume arabe gouverné par Fayçal. L’une des conséquences fut que les Syriens en vinrent à consacrer presque toute leur attention à la question de la domination française et n’accordèrent que très peu de temps ou de préoccupation à la Palestine. Une autre conséquence fut que, pour les Palestiniens, l’attrait pour une connexion syrienne s’estompa. Pourquoi s’unir à Damas, pensaient les Palestiniens, si cela revenait à être gouverné par Paris ? Les dirigeants palestiniens finirent par comprendre qu’ils étaient seuls face aux Britanniques et aux sionistes. C’est à partir de ce moment qu’ils cherchèrent à établir en Palestine un gouvernement arabe autonome dirigé par eux-mêmes et non par des politiciens à Damas. C’est là que réside l’origine du nationalisme palestinien.

Cette réorientation fut officialisée par le Troisième Congrès palestinien, réuni en décembre 1920. Les délégués au Congrès décidèrent d’abandonner l’appellation Syrie méridionale et de cesser d’exiger le rattachement de la Palestine à la Syrie. C’est à ce moment que la Palestine devint acceptable pour les musulmans et il ne fallut pas attendre longtemps pour qu’ils trouvent cette option attrayante.

Des rencontres ultérieures confirmèrent cette nouvelle identité. Lorsque le Congrès syrien (la principale organisation en exil dédiée à la construction de la Grande Syrie) se réunit en août 1921, les Palestiniens ne soutenaient plus l’unité de la Grande Syrie. Bien plus, ils forcèrent l’organisation à changer de nom pour devenir le Congrès syro-palestinien et à publier une déclaration appelant à « l’indépendance de la Syrie et de la Palestine ». Un an plus tard, les Palestiniens se retirèrent du Congrès.

Ce changement rapide semble indiquer que malgré la solidité apparente de l’intérêt palestinien pour l’union avec la Syrie, celui-ci fut toujours précaire. Cela tient en grande partie au fait que les deux parties, syrienne et palestinienne, nourrissaient des attentes différentes. Le prince Fayçal, qui, avec de nombreux Syriens en 1918-1920, considérait les sionistes comme un danger moins pressant que les maronites du Liban, était prêt à travailler avec les juifs qui pouvaient l’aider à atteindre son objectif de Grande Syrie. Ainsi conclut-il en janvier 1919 un accord avec les sionistes. En échange de la promesse de Fayçal « d’encourager et de stimuler une immigration à grande échelle des Juifs en Palestine », il obtint le soutien sioniste pour sa campagne contre les Français. Toutefois, cet accord dépendait du fait que la Grande-Bretagne empêchait la France d’entrer en Syrie et comme ce ne fut pas le cas, l’accord n’eut pas d’effet. Peu de temps après, dans une lettre à Felix Frankfurter, Fayçal indiquait qu’« il y a de la place en Syrie pour eux et nous. »

Les dirigeants palestiniens, en revanche, considéraient les sionistes comme le problème majeur. À leurs yeux, la position de Fayçal dépendait presque exclusivement de sa capacité à les aider contre les sionistes. Fin 1918, les Palestiniens considéraient Fayçal (selon les termes d’un diplomate français) comme le seul dirigeant arabe « capable de résister à l’afflux des juifs » en Palestine. La volonté ultérieure de Fayçal de traiter avec les sionistes lui fit perdre progressivement le soutien palestinien.

Dès novembre 1918 et la fin de la Première Guerre mondiale, cette divergence de vues créa des tensions entre les dirigeants syriens et palestiniens. Des signes de désaffection apparurent dans les trois mois suivant l’arrivée de Fayçal à Damas et s’accentuèrent avec le temps. Déjà au début de 1919, l’Association islamo-chrétienne décida que la Palestine « devrait faire partie de la Syrie méridionale à condition que cette dernière ne soit pas sous contrôle étranger ». La section de Jérusalem de l’Association alla plus loin et appela à un gouvernement indépendant en Palestine qui ne serait que « politiquement associé » à la Syrie. Elle autorisa Fayçal « à représenter la Palestine et à la défendre à la Conférence de Paris », étant entendu que la Palestine jouirait d’une pleine autonomie au sein d’une union syrienne. Et si ‘Arif Pacha ad-Dajjani, président de l’Association islamo-chrétienne, insistait sur le fait que « la Palestine ou Syrie méridionale – partie intégrante de la Syrie une et indivisible – ne devait en aucun cas ni sous aucun prétexte être détachée », il avait également des doutes sur un gouvernement dirigé depuis Damas.

Pour être juste, il faut noter que des arguments contre les liens avec Damas apparurent dans la presse dès 1919. Le Club arabe fut la première institution nationaliste à se détourner du leadership de Fayçal. Malgré son nom, le journal Suriya al-Janubiya (« Syrie méridionale ») mena la campagne contre le nationalisme pan-syrien, affirmant que les Syriens étaient désormais trop absorbés par leur conflit avec la France pour accorder suffisamment d’attention au défi sioniste. Lorsqu’en janvier 1920, Fayçal revint les mains vides de son deuxième voyage en Europe, certains hauts responsables palestiniens commencèrent à le considérer comme non essentiel à leur cause, une impression renforcée par le défaut de réponse syrienne aux émeutes de Jérusalem d’avril 1920.

Toutefois, ces tendances n’avaient qu’une importance limitée. Jusqu’en juillet 1920, les dirigeants syriens et palestiniens minimisaient en effet leurs différences car tous deux avaient un intérêt dans la réussite du prince Fayçal.

Comment expliquer l’effondrement extrêmement rapide du sentiment pan-syrien en Palestine ? Dans son livre paru en 1974, The Emergence of the Palestinian-Arab National Movement, 1918-1929 [L’émergence du mouvement national arabe palestinien, 1918-1929], Yehoshua Porath, le principal historien du nationalisme palestinien, affirme que les Palestiniens ne soutinrent le nationalisme pan-syrien que tant que celui-ci les servait mais le délaissèrent une fois qu’il ne leur était plus utile. Selon lui, contrairement aux Syriens qui avaient tendance à voir le nationalisme pan-syrien comme une fin en soi, les Palestiniens considéraient celui-ci comme un moyen, une arme dans la bataille contre le sionisme. Ce sentiment était faible parce qu’il n’était là que pour servir d’autres buts. Dans les années 1918-1920, le fait d’être considéré comme une partie de la Syrie présentait trois avantages. Une déclaration conjointe franco-anglaise de novembre 1918 promettait « d’encourager et d’aider l’établissement de gouvernements et d’administrations indigènes en Syrie et en Mésopotamie » – pas en Palestine. Cette déclaration encourageait l’idée de considérer la Palestine comme faisant partie de la Syrie. De plus, le fait de s’associer à l’ensemble de la population musulmane de la Grande Syrie offrait le moyen de dominer démographiquement les immigrants juifs. Enfin, le fait de s’allier à Fayçal donnait aux Palestiniens un protecteur relativement puissant.

Selon Porath, la conquête française de Damas fit disparaître ces avantages :

La déception suscitée par la modération des Syriens à l’égard du sionisme refroidit l’enthousiasme des Palestiniens pour l’idée d’une unité pan-syrienne… L’orientation vers Damas reposait moins sur la croissance du nationalisme autour de cette région [c’est-à-dire la Grande Syrie] que sur une situation politique donnée. Lorsque cette situation changea, les fondements du mouvement pan-syrien s’effondrèrent.

Tous ces points sont corrects à l’exception de l’affirmation selon laquelle le nationalisme pan-syrien n’était qu’une tactique alors que le nationalisme palestinien faisait appel à des sentiments profonds. L’inverse est plus proche de la vérité. Les sentiments existants correspondaient mieux à la Grande Syrie qu’à la Palestine. Les Palestiniens délaissèrent le nationalisme pan-syrien et le remplacèrent par le séparatisme palestinien pour des raisons tactiques et non par sincérité. Porath lui-même cite un dirigeant palestinien qui l’admettait ouvertement. Quelques jours seulement après la chute du gouvernement de Fayçal, Moussa Kazim al-Husseini déclara : « Étant donné les récents événements de Damas, nous devons dès maintenant effectuer un changement complet de nos plans. La Syrie méridionale n’existe plus. Nous devons défendre la Palestine. » Plusieurs années après l’événement, Kamil ad-Dajjani expliqua que « l’effondrement du régime de Fayçal en Syrie et les espoirs déçus, firent sentir aux Palestiniens que le choix d’une Grande Syrie ne porterait aucun fruit ». Le nationalisme palestinien n’est donc pas né de sentiments spontanés mais bien d’un calcul politique et il fallut beaucoup de temps avant que l’attrait émotionnel pour cette nouvelle allégeance préméditée n’égale celui du nationalisme pan-syrien.

Bref, le concept de Palestine était plus utile que celui de Grande Syrie. Il permit aux dirigeants arabes de Palestine de parler le même langage politique que les sionistes et les Britanniques. Plutôt que de se référer à une source d’autorité externe, ils purent revendiquer la souveraineté pour eux-mêmes. Au fil du processus, ils passèrent du statut de notables provinciaux à celui d’acteurs indépendants. Ainsi, ce sont des considérations tactiques qui provoquèrent la montée rapide du nationalisme palestinien.

En fin de compte, le nationalisme palestinien trouve son origine dans le sionisme. Sans l’existence d’un autre peuple qui considérait la Palestine britannique comme son foyer national, les Arabes auraient continué à considérer cette région comme une province de la Grande Syrie. C’est le sionisme qui a fait de la Palestine une chose digne en soi. Sans les aspirations juives, les attitudes des Arabes sunnites envers la Palestine auraient sans aucun doute ressemblé à celles envers le territoire de la Transjordanie – une indifférence qui ne s’estompa que lentement au prix de nombreuses années d’efforts du régime. Le nationalisme palestinien s’affichait comme le moyen le plus direct de relever le défi présenté par les colons sionistes – un défi qui ne fut jamais directement ressenti en Transjordanie.

Amin al-Husseini

Le mufti de Jérusalem, Al-Hadj Mohammed Amin al-Husseini (1895-1974).

La carrière d’Al-Hadj Mohammed Amin al-Husseini (1895-1974), longtemps mufti de Jérusalem, illustre de façon dramatique le passage du nationalisme pan-syrien au nationalisme palestinien.

Husseini débuta en tant que partisan de la Grande Syrie. Pendant la Première Guerre mondiale, il écrivait avec émotion sur les liens entre Syriens et Palestiniens. Lorsque les Hachémites lancèrent la révolte arabe, brisant une domination ottomane de quatre siècles de sur le Levant, Husseini y vit un moyen plus efficace de bloquer les sionistes. Comme l’écrit Philip Mattar, un biographe du mufti : « Puisque l’opposition arabe à la domination britannique semblait vaine, Amin pensait que la seule approche pratique était de tenter de changer la politique britannique de Balfour en organisant un soutien de masse à la réunification de la Syrie et de la Palestine qui travailleraient alors de concert contre le sionisme. »

Husseini déserta donc l’armée ottomane et rejoignit les Hachémites. Il devint ensuite l’un des principaux agents des Hachémites (un paradoxe quand on sait l’inimitié mortelle qu’il eut par la suite avec cette famille), recrutant environ 2.000 militaires volontaires en 1918 et travaillant activement au nom de Fayçal en 1919. Lors du congrès palestinien organisé en janvier-février 1919, Husseini appela à l’unité entre la Palestine et la Syrie. Un rapport diplomatique britannique notait que les activités de Husseini étaient dirigées « en faveur de l’union avec la Syrie chérifienne [c’est-à-dire celle de Fayçal] ».

Husseini fut président du Club arabe qui était particulièrement désireux d’une union avec la Syrie. Vers la fin de 1919, le Club envoya une lettre au gouverneur militaire britannique de Jérusalem déclarant que « la Syrie méridionale fait partie de la Syrie unie allant du Taurus [et s’étendant jusqu’à] Rafa. Nous n’en tolérons sous aucun prétexte la séparation et nous sommes également prêts à sacrifier toutes nos forces pour sa défense. »

De retour de Damas le 1er avril 1920, Husseini introduisit un nouvel élément dans une atmosphère déjà tendue en Palestine en rapportant (à tort) que le gouvernement britannique était disposé à reconnaître Fayçal comme dirigeant de la Palestine ainsi que de la Syrie. Ce rapport fit monter les attentes pan-syriennes à leur paroxysme. Puis le 4 avril, éclatèrent les émeutes de Nabi Moussa à Jérusalem où des foules arabes attaquèrent des juifs. Selon Horace B. Samuel (et le rapport de la police britannique qui corrobore son récit), ces troubles furent initiés par deux jeunes hommes qui criaient « Vive notre roi – le roi Feisul ». L’un de ces deux hommes était, selon l’historien Taysir Jbara, Amin al-Husseini. La police se mit à sa recherche mais celui-ci prit la fuite vers Damas où il travailla de nouveau à répandre l’influence du roi Fayçal. Bien qu’un tribunal palestinien ait condamné Husseini par contumace à dix ans de prison, le Haut-Commissaire de Palestine, Sir Herbert Samuel, l’amnistia moins de cinq mois après les troubles de Jérusalem, ce qui permit à Husseini de regagner la Palestine après la chute de Damas.

La défaite de Fayçal poussa Husseini, comme les autres dirigeants, à changer d’idéologie sans attendre pour se muer en nationaliste palestinien inflexible. En 1921, il devint mufti de Jérusalem ; en 1922, président du Conseil suprême musulman et en 1936, président du Comité supérieur arabe. Chacun de ces postes lui conféra un pouvoir supplémentaire au point qu’au milieu des années 1930, il était devenu la figure de proue des Palestiniens, le symbole et le rempart du nationalisme palestinien.

Conclusion

L’année 1920 fut le théâtre de quatre événements majeurs. En mars, le couronnement de Fayçal comme roi de Syrie suscita l’espoir de voir la Palestine rejoindre son État indépendant. En avril, cet espoir fut anéanti lors de la définition, par les Britanniques, des contours de la Palestine. En juillet, la prise de Damas par les forces françaises mit fin au lien entre la Palestine et la Syrie. Et en décembre, les dirigeants palestiniens réagirent à ces événements en se fixant pour objectif la création d’un État palestinien indépendant.

Né d’un calcul politique et non de sentiments spontanés, le nationalisme palestinien dut attendre de nombreuses années avant d’acquérir une force réelle. Pourtant, ce qui manquait au nationalisme palestinien en termes d’origine naturelle, fut compensé rapidement par une identification passionnée. Comment une nouvelle allégeance préméditée en vint-elle à exercer un attrait émotionnel si intense ? La logique du besoin fit prospérer le nationalisme palestinien qui devint une cause populaire.

Le dictionnaire Larousse de 1939 montre un drapeau juif de la Palestine. Il fallut un certain temps pour que les Arabes s’habituent à ce terme géographique.

Il en vint à dominer la scène actuelle de façon telle que ses origines récentes et utilitaires furent oubliées de tous sauf d’une poignée de spécialistes. Plus encore, une campagne informelle semble s’organiser en vue de supprimer le fait historique d’une prédominance, durant deux années cruciales, du nationalisme pan-syrien. Ces dernières années, un certain nombre de livres académiques solidement documentés mettent tous ces éléments de côté en vue de rehausser, de façon rétroactive, la stature du nationalisme palestinien à cette époque.

Cette réécriture de l’histoire sert à souligner l’importance permanente de 1920. Un examen des événements de cette année-là montre, premièrement, que le nationalisme palestinien n’est qu’une variante de l’antisionisme pour lequel d’autres mouvements continuent de le concurrencer. Yasser Arafat et ses partisans ne pourront jamais être tranquilles car ils devront toujours faire face non seulement à leur ennemi israélien mais aussi à leurs rivaux arabes (Beaucoup d’entre eux sont toujours basés à Damas).

Deuxièmement, 1920 démontre l’extrême inconstance des loyautés nationalistes des Arabes. Enracinés de façon superficielle dans des sentiments nationalistes, ils passèrent facilement d’une formulation à l’autre. Les dirigeants palestiniens soutinrent le projet de Grande Syrie tant que celui-ci servait leurs objectifs. Puis, après que la prise française de Damas eut changé les conditions de départ, les dirigeants adoptèrent insensiblement une nouvelle approche. Au cours des années 1950, à l’époque où Gamal Abdel Nasser et le nationalisme arabe avaient le vent en poupe, de nombreux dirigeants palestiniens rallièrent son camp, une situation qui pourrait se reproduire. Si les circonstances venaient à changer de nouveau la donne, pour conduire à une fédération avec la Jordanie, beaucoup de ces Palestiniens qui épousent maintenant avec ferveur l’idée d’un État palestinien indépendant pourraient adopter cette nouvelle aspiration.

S’il est vrai que la volatilité de 1920 est arrivée à un moment particulièrement indécis et que les positions se sont durcies depuis lors, le Moyen-Orient demeure, sur le plan politique, la région la plus instable du monde. Des réalignements majeurs ont lieu de manière presque prévisible, environ une fois tous les dix ans. Étant donné que la constellation de forces en présence a peu de chances de perdurer dans un avenir lointain et qu’un État palestinien indépendant semble proche, la prééminence du nationalisme palestinien pourrait connaître une fin aussi rapide que son commencement.


Mise à jour du 30 mars 2009. Pour se faire une idée des réactions chrétiennes et juives en 1920, on notera l’enthousiasme qui accompagnait la conquête de Jérusalem par le général Edmund Allenby le 9 décembre 1917 comme on peut le lire dans : « Jerusalem Falls to British, ‘Great Rejoicing in the Christian World’. »

Daniel Pipes

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