Publié par Daniel Pipes le 10 février 2022

Je vais parler aujourd’hui des ex-musulmans. Si vous m’en aviez parlé il y a quelques années à peine, j’aurais dit qu’ils ne représentent rien de significatif et se limitent à quelques individus qui, pour la plupart repliés en secret, ne font pas connaître au monde leur hostilité à l’islam. Néanmoins depuis peu, j’en suis venu à la conclusion qu’ils représentent un phénomène de grande ampleur, d’autant plus qu’ils posent à l’islam un défi sans précédent face auquel les musulmans sont pratiquement sans véritable défense.

Je vais me concentrer ici sur le phénomène des ex-musulmans en Occident, et laisser de côté les pays à majorité musulmane. Les chiffres sont imprécis : une estimation fait état d’environ 15.000 musulmans qui quittent l’islam chaque année en France et 100.000 qui font de même aux États-Unis, ce qui, avec le temps, en vient à constituer une population conséquente. Et on peut penser qu’un quart des personnes d’origine musulmane vivant en Occident sont désormais des ex-musulmans. Leur nombre compense à peu près celui des convertis à l’islam qui ont tendance à être plus connus, des personnalités comme Malcolm X, Muhammad Ali et Keith Ellison. Cela dit, certains ex-musulmans sont également très connus, bien que beaucoup plus discret, comme par exemple, Barack Hussein Obama.

Aux États-Unis, un sondage a révélé qu’environ 55 % des ex-musulmans deviennent athées, environ 25 % chrétiens et que les 20 % restants ne sont pas connus. Les ex-musulmans ont un impact sur trois plans : ils quittent publiquement l’islam, ils s’organisent avec d’autres ex-musulmans et ils rejettent le message de l’islam. Passons chacun de ces actes en revue.



Premièrement, le fait de quitter publiquement l’islam représente en soi un acte majeur. Bien que généralement interdit dans les pays à majorité musulmane, un tel acte est bien entendu légal en Occident. Or, même en Europe et en Amérique du Nord, un ex-musulman est confronté au rejet de sa famille, à l’exclusion sociale, à l’humiliation, aux malédictions, aux menaces, aux représailles et parfois même aux agressions violentes. Une telle démarche demande donc toujours un esprit courageux et résistant.

En conséquence, la déconversion de l’islam a tendance à se faire avec prudence ou dans le secret. Salman Rushdie a clairement quitté l’islam mais fait mine de rester musulman. Il en va de même pour la pop star Zane Malik, l’ancien président argentin Carlos Menem et, comme mentionné, Barack Obama. Né et élevé comme musulman, Obama a discrètement abandonné la foi, chose qu’il a ensuite niée, à la grande joie des médias, de manière inconséquente.

En revanche la déconversion d’autres personnes devient publique et, connaissant intimement l’islam de l’intérieur, celles-ci favorisent une prise de conscience. Parmi elles, Ibn Warraq, l’auteur d’une douzaine de livres sur l’islam, dont Why I Am Not a Muslim [NdT, traduit en français sous le titre : Pourquoi je ne suis pas musulman] ; Nonie Darwish, auteur de Now They Call Me Infidel ; Ayaan Hirsi Ali, auteur de Heretic ; et Sohrab Ahmari, auteur d’un livre sous-titré My Journey to the Catholic Faith. Le cas le plus marquant de déconversion publique a eu lieu en 2008, lorsque le pape Benoît XVI en personne a baptisé le journaliste Magdi Allam au Vatican, lors d’une veillée pascale retransmise à la télévision.

Deuxièmement, les ex-musulmans s’organisent. Ce phénomène a commencé en Allemagne en 2007 avec la création du Conseil central des ex-musulmans. Depuis lors, de nombreux groupes similaires ont vu le jour dans les pays occidentaux à forte immigration musulmane. L’Ex-Muslim Organization of North America, par exemple, propose un soutien mutuel, élabore des arguments contre l’islam, soulève des questions gênantes (telles que les mutilations génitales féminines et la polygamie) et fait activement pression sur les gouvernements. Ici aussi, les musulmans n’ont jamais été confrontés à une telle opposition.

Troisièmement, les ex-musulmans argumentent contre l’islam auprès des croyants. À Los Angeles, Wafa Sultan s’adresse principalement à d’autres arabophones. Elle critique l’islam et invite ceux qui l’écoutent à le quitter. En France, Zineb El-Rhazoui joue un rôle très important et assez similaire, tout comme Hamed Abdel-Samad en Allemagne. En Virginie, Frère Rachid, chrétien évangélique, fils d’un imam marocain, anime une émission de télévision internationale en arabe. Comme on peut le voir, de nombreux ex-musulmans pensent qu’ils ne peuvent pas se contenter de s’éloigner de l’islam. Par conséquent, le fait d’expliquer leur choix et de convaincre les autres de les suivre joue un rôle central dans leur vie.

La médiatisation de ces écrivains ex-musulmans bien informés et inspirés vivant en Occident a provoqué une onde de choc jusque dans leurs pays d’origine. Préservé depuis toujours par la coutume et la loi de toute espèce de critique, l’Islam manque de défenses contre de telles attaques et, bien souvent on préfère riposter par les imprécations et la répression plutôt que par des réfutations raisonnées. Il suffit de se rappeler les caricatures danoises de Mahomet et l’indignation violente qu’elles ont suscitée. Même l’ironie est interdite. Les autorités anxieuses interdisent les critiques et si ça ne fonctionne pas, elles emprisonnent les coupables et vont jusqu’à échafauder des complots sionistes.

Mais avec une passion et une autorité sans pareille, les ex-musulmans poussent les croyants à réfléchir de manière critique à leur foi. Ces efforts ont contribué à un déclin substantiel de la religiosité musulmane. Par exemple, un important institut de sondage appelé le Baromètre arabe a été brièvement décrit dans The Economist de la manière suivante : « Manifestement, beaucoup [de musulmans arabophones] abandonnent l’islam. » Cette évolution vers une conception laïque à travers le monde musulman résulte en partie du fait que les ex-musulmans en Occident sont libres de propager leurs expériences et leurs idées.

Graphique du Baromètre arabe sur l’essor du courant non-religieux, qui indique la proportion de personnes se disant non religieuses en 2013 (en vert) et en 2018-2019 (en violet).

Comme je l’ai dit au début, il n’y a jamais rien eu de tel au cours des 1400 ans d’histoire de l’islam. Il s’agit d’un phénomène inédit. Ces ex-musulmans qui s’expriment ouvertement défient leur religion de naissance et contribuent ainsi à la fois à la moderniser et à réduire son emprise. Leur action ne fait que commencer, alors que leurs rangs augmentent et que les musulmans pieux pataugent face à ce défi. Il sera intéressant de suivre l’évolution imprévisible de ce phénomène et je vous invite à y rester attentifs.

Question : Le mouvement des ex-musulmans joue-t-il un rôle dans l’apaisement des relations du monde arabe avec Israël ?

D. Pipes : Oui. Les ex-musulmans sont presque toujours pro-israéliens. Je n’en ai pas encore rencontré un qui ne l’est pas. Le rejet de la religion semble également impliquer le rejet des politiques qui y sont liées. Cela ne veut pas dire que les ex-musulmans ont été à l’origine des accords d’Abraham ou d’autres changements au niveau politique. Néanmoins ils ont un impact général sur l’opinion publique et soutiennent l’évolution extraordinaire du monde musulman vers une moins grande hostilité envers Israël. Bien entendu, beaucoup d’islamistes, entre autres, continuent à vouloir éliminer l’État juif – je ne perds jamais ça de vue. Mais dans l’ensemble, l’hostilité envers Israël a considérablement diminué et les accords d’Abraham en sont une illustration. Dans le même temps, cependant, la gauche mondiale est devenue d’autant plus hostile à Israël. C’est ainsi qu’à l’heure actuelle, Israël a de meilleures relations avec l’Arabie Saoudite qu’avec l’Espagne ou la Suède.

Question : Les ex-musulmans font-ils baisser la menace de l’islam radical aux États-Unis ? Qu’en est-il du terrorisme ?

D. Pipes : Ils font baisser la menace, pas tellement comme informateurs (car ils sont généralement exclus de la société musulmane, surtout une fois qu’ils s’affichent publiquement) mais en tant que traducteurs, indicateurs pour la police et argumentant généralement contre l’apaisement de l’islamisme.

Vous avez peut-être remarqué que le djihad violent aux États-Unis fait beaucoup moins l’actualité et ce, pour deux raisons. La première, c’est que le contre-terrorisme a beaucoup gagné en efficacité au point de rendre impossible un attentat comme celui du 11 Septembre. La deuxième raison, c’est que ce que j’appelle les 6P – police, politiciens, presse, prêtres, professeurs et procureurs – ont rendu plus difficile la détection des actes de djihad. Quand des attentats islamistes sont commis, on a tendance à les qualifier de simples épisodes violents sans mobile. Certes, il existe des exceptions comme l’attentat du marathon de Boston et celui de Fort Hood mais la plupart de ce qui semble être des attentats djihadistes n’est tout simplement pas signalé bien que cela arrive apparemment plusieurs fois par an.

Un exemple datant de 2013 : un musulman égyptien du New Jersey a assassiné deux coptes et dépecé leurs cadavres. L’auteur, Yusuf Ibrahim, a été arrêté, condamné et croupit désormais en prison. Mais jamais, pas même lors de la procédure judiciaire, on a vu la moindre allusion à son mobile. Les trois jeunes hommes se battaient-ils pour une fille, pour de l’argent, pour un butin ou pour la religion ? Ibrahim est-il un criminel de droit commun ou un djihadiste ? Moi qui suis cette affaire depuis huit ans, je peux vous dire que je n’en ai aucune idée. Pour tout dire, je perçois moins de violence djihadiste qu’avant mais plus que ce qu’il n’y paraît.

Question : Pourquoi l’auteur connu sous le nom d’Ibn Warraq n’utilise-t-il pas son véritable nom ?

D. Pipes : Ibn Warraq signifie « fils du fabricant de papier », un nom qui, au Moyen Âge, était celui d’un sceptique de l’Islam. C’est un musulman indien qui vit en Europe et qui a publié en 1995 Why I Am Not a Muslim [traduit en français sous le titre Pourquoi je ne suis pas musulman, NdT], soit peu de temps après l’affaire Rushdie et le décret de Khomeiny qui l’a incité à adopter un pseudonyme. C’était il y a 25 ans. À présent, Ibn Warraq est assez ouvert sur son identité. Je ne vais pas donner son vrai nom mais ce n’est pas si difficile à découvrir.

Il est devenu un éminent spécialiste de l’islam. Entre autres choses, il a ressorti des études publiées avant que le politiquement correct ne s’impose vers 1980. Il a ainsi préservé de l’oubli des ouvrages publiés en 1912 ou en 1865, certains en allemand qu’il a fait traduire en anglais. C’est un remarquable corpus d’informations sur l’Islam, le Coran, Mahomet, etc.

Question : Je vis dans le New Jersey, qui compte l’une des populations musulmanes les plus importantes des États-Unis. Depuis toujours, je connais des musulmans. Je suis un enseignant. J’ai eu des étudiants qui m’ont dit qu’ils ne croient à rien dans l’islam mais qu’ils ne peuvent pas le dire publiquement parce que s’ils le faisaient, les membres de leur famille les tueraient. Il y a beaucoup de musulmans qui ne veulent pas être musulmans. Je vous le demande humblement, ne critiquez pas les musulmans, ce sont des gens comme nous. Les problèmes résident dans le système de croyance de l’Islam.

D. Pipes : J’accepte votre point de vue et ce que je critique ce ne sont pas les musulmans et l’islam mais bien l’islam radical. Je suis d’accord avec vous sur le fait qu’il ne faut pas critiquer les musulmans dans leur ensemble car ils diffèrent énormément les uns des autres. De même, j’évite de critiquer l’Islam, cette religion vieille de 1.400 ans qui s’étend à travers le monde et se décline en de nombreuses variantes, certaines plus hostiles que d’autres. Si vous critiquez l’islam dans son ensemble, que critiquez-vous exactement ? De plus, je veux travailler avec les musulmans non radicaux contre les musulmans radicaux. Le fait de critiquer leur religion rend ce travail beaucoup plus difficile. En revanche je critique l’islamisme qui est une version utopique, médiévale, idéologique et radicalisée de cette religion.

Maintenant, certains d’entre vous peuvent être en désaccord avec cette distinction et affirmer que l’islamisme est la seule véritable version de l’islam. Bien, c’est votre droit. Mais si vous voulez travailler efficacement sur le terrain de la politique américaine, vous devez faire cette distinction. Les Américains ne soutiendront pas une guerre de religion et le gouvernement américain ne peut pas combattre une religion mais seulement une idéologie. Vous n’irez pas loin en étant contre l’islam. Je vous propose donc d’être publiquement contre cette version radicalisée de la religion, même si vous pensez autrement.

Question : Le Coran ne préconise-t-il pas aux musulmans de feindre l’amitié avec les infidèles jusqu’à ce ils soient en mesure de les éliminer ?

D. Pipes : Oui. Mais je mets en garde contre le fait de prendre un extrait de la traduction et de dire, « Voilà, c’est ça le Coran ». Le Coran est un texte extrêmement complexe et parfois contradictoire. Il est compris de différentes manières selon les lecteurs et les périodes. Autrefois, j’ai étudié le Coran en arabe avec un cheikh en Égypte. Après plusieurs mois, nous n’avions étudié que quelques pages. Au-delà de la complexité textuelle, il existe une vaste gamme d’interprétations. C’est un livre volumineux dont vous pouvez accepter une partie spécifique, et en rejeter une autre voire, l’annuler.

« Pas de contrainte en religion », surligné en arabe dans le Coran.

J’ai consacré un article à l’interprétation de ces quelques mots : « Pas de contrainte en religion », pour lesquels j’ai trouvé neuf interprétations différentes – et très divergentes – à travers les époques et les continents. Alors oui, le Coran est un document particulièrement agressif mais attention à ne pas le réduire à un simple commandement.

La réforme de l’islam consiste en partie à trouver de nouveaux modes d’interprétations car chaque religion change avec le temps. Les juifs et les chrétiens le font, et de façon impressionnante. Comment peut-on être un chrétien pieux et cautionner l’homosexualité ? Plusieurs confessions le font d’une manière ou d’une autre et même si la Bible est très claire à ce sujet. Comment l’esclavage a-t-il pu être cautionné il y a 150 ans alors qu’il est aujourd’hui universellement condamné ? La même chose se produit avec le Coran. Les musulmans de Daech ou les talibans adoptent la version la plus violente, d’autres adoptent une version modérée.

Question : Comment distingue-t-on les musulmans dits radicaux des musulmans ordinaires ?

D. Pipes : Parmi les musulmans les points de vue sont nombreux, évidemment. Ils ne forment pas un bloc où tout le monde pense de la même manière. Certains musulmans sont des islamistes, des radicaux, des utopistes, qui cherchent à appliquer la charia et à bâtir un califat, soutiennent l’EI, les talibans, les Shebab, Al-Qaïda, et ainsi de suite. Ce sont eux l’ennemi.

Mais tous les musulmans n’entrent pas dans cette catégorie. Ils sont de plus en plus nombreux à s’opposer fermement à tout ce qui précède. Je n’ai pas expliqué pourquoi les musulmans se déconvertissent mais la raison la plus importante est peut-être liée au fait qu’ils sont horrifiés par l’islamisme. Il y en aussi beaucoup d’autres qui restent musulmans. Voilà deux catégories de personnes avec qui nous pouvons et devons travailler.

Quant à savoir comment distinguer les islamistes des musulmans non islamistes, ce n’est pas facile. J’ai rédigé une centaine de questions à l’attention des agents de l’immigration mais dans la vie ordinaire, c’est une question d’intuition et d’expérience.

Question : Vous dites que nous devons travailler avec les musulmans, en particulier en politique. Tous les musulmans ne partagent-ils pas certains objectifs ?

D. Pipes : Pratiquement pas. Certes, ils sont tous musulmans et ils ont tous le même Coran. Certains aspirent à un ordre islamique, d’autres pas. Mais, comme je l’ai suggéré plus tôt, l’interprétation du Coran diffère d’une personne à l’autre, d’un groupe à l’autre. Déclarer que tous les musulmans sont des ennemis, c’est assimiler les 80 à 85 % qui ne sont pas islamistes aux 10 à 15 % qui le sont.

Confondre les anti-islamistes et les islamistes ou rejeter les musulmans comme étant tous pareils signifie renoncer non seulement à un allié mais aussi à l’acteur clé d’une guerre civile qui se déroule entre musulmans. La bataille principale a lieu entre musulmans. Nous qui ne sommes pas musulmans ne sommes que des auxiliaires. On compte plus d’un milliard de musulmans et nous voulons aider ceux qui combattent les islamistes dans une lutte qui se déroule presque partout où vivent des musulmans.

J’espère travailler avec les anti-islamistes pour les aider à diffuser leurs idées en leur donnant des plateformes, en les applaudissant et en leur donnant des fonds pour qu’ils puissent mener plus efficacement notre combat contre les radicaux. Je vous encourage à les aider également.

Question : L’Islam radical continue-t-il à se renforcer ?

D. Pipes : D’une manière générale, non, bien qu’il y ait des exceptions comme le Pakistan. La plupart du temps, les musulmans voient à quoi ressemble la vie sous un régime islamiste en Iran, au Soudan, en Turquie, en Libye et partout où on voit un ordre islamiste. Et ils disent : « Non, merci. » Avec le temps, donc, de plus en plus de musulmans s’opposent à l’islamisme. L’islamisme a atteint son apogée il y a une dizaine d’années. Apparu dans les années 1920, il a culminé vers 2012 et connaît actuellement un déclin qui est dû en partie aux luttes intestines entre islamistes.

Question : Les États-Unis ont versé du sang et de l’argent pour les musulmans d’Afghanistan contre l’Union soviétique, pour le Koweït contre l’Irak, et à de nombreuses autres occasions. Arrive-t-il aux musulmans d’attribuer le mérite de tout cela aux Américains ?

D. Pipes : Rarement. Parmi les musulmans, il y a peu d’estime pour ce que les Américains ont fait. Voyez le Koweït : il y a trente ans, nous avons mené une guerre majeure pour défendre le Koweït et recréer un pays qui n’existait plus. Mais parlez aux Koweïtiens aujourd’hui et ce souvenir a presque disparu. Ils sont aussi anti-américains que les autres musulmans. Alors je réponds : « Très bien, ce fut un privilège de vous servir. » De même en Irak, nous avons sauvé la population des déprédations de Saddam Hussein mais dans les semaines qui ont suivi son renversement, les Irakiens ont dénigré l’action des Américains en s’en attribuant la paternité – un peu comme Charles de Gaulle qui, peu après le jour J, a affirmé que les Français avaient libéré la France. Donc non, nous n’obtenons pas beaucoup de crédit et nous ne devons pas espérer en obtenir.

Question : Dans quelle mesure la décision de Donald Trump de ramener la paix au Moyen-Orient a-t-elle changé les opinions ?

D. Pipes : Parmi les quatre pays à majorité musulmane des accords d’Abraham, les ressortissants des Émirats arabes unis sont de loin les plus enthousiastes. Les accords ont vraiment fait la différence et levé des obstacles. Les Émiratis allaient déjà dans cette direction – pensez à l’Année de la tolérance en 2019, au temple hindou de Dubaï et au complexe interconfessionnel d’Abu Dhabi avec sa mosquée, son église et sa synagogue – mais l’impulsion américaine a contribué à faire avancer les choses plus loin encore.

Je ne sais pas grand-chose sur Bahreïn, mais la situation semble également assez bonne. Le Soudan a subi un coup d’État qui détourne l’attention de la question israélienne. Au Maroc, l’accord a eu lieu au niveau de l’État et les accords n’ont pas eu un grand impact.

Question : De nombreuses grandes banques occidentales, comme Citibank, Wells Fargo et J.P. Morgan, ont des branches compatibles avec la charia. Chaque année, un conseiller islamique vient diviser les bénéfices en huitièmes, dont une partie va au djihad. Quel est votre avis sur cette question ?

D. Pipes : Le secteur bancaire conforme à la charia promeut les services bancaires sans intérêt. Il s’agit, en fait, d’une idée moderne qui remonte à l’Inde des années 1930, lorsqu’un penseur islamiste de premier plan, nommé Abul Ala Maududi, a conçu « l’économie islamique ».

Le Coran interdit le riba, ou intérêt sur l’argent. Historiquement, les musulmans ont contourné cet obstacle financier par toutes sortes de subterfuges, ou hiyal. Par exemple, si je veux acheter une voiture en plusieurs fois, vous me vendez la voiture à un prix gonflé et je vous la paie au fil du temps. Connu sous le nom de contrat murabaha, ce procédé revient à payer des intérêts, en parfait accord avec la charia. S’il n’est pas dans l’esprit du Coran, il en suit la lettre.

Dans les années 1930, Maududi a développé l’idée de banques modernes fonctionnant sans intérêt. Cette idée a pris son essor dans les années 1990. Selon les estimations, il y aurait plus de 3 billions [millions de millions] de dollars d’actifs financiers sur des comptes sans intérêt. Et comme vous le faites remarquer à juste titre, les banques occidentales se sont beaucoup investies dans ce domaine au point que les activités bancaires conformes à la charia y sont plus importantes que, par exemple, à la Banque islamique d’Abu Dhabi, de taille beaucoup plus réduite.

Le siège de la Banque islamique d’Abu Dhabi. © Daniel Pipes

Bien entendu, on y paye des intérêts mais déguisés sous la forme de frais bancaires et autres suppléments qui, formellement, ne s’appellent pas intérêts. En fin de compte, tout cela n’est qu’une supercherie qui ne veut pas dire grand-chose mais si ça fait du bien aux gens, pourquoi pas ? S’ils préfèrent payer des frais bancaires ou percevoir des revenus qui ne sont pas appelés intérêts, très bien.

Ensuite, il y a le problème auquel vous avez fait allusion, celui du soutien au djihad. Dans certains cas, mais certainement pas chez Citibank, Wells Fargo ou J.P. Morgan, des comptes sans intérêt sont utilisés pour blanchir de l’argent. Cela dit, je n’ai pas entendu parler de la dîme automatique pour le djihad dont vous avez spécifiquement parlé. Pour autant que je sache, les dons sont toujours volontaires.

Plus largement, la finance sans intérêt n’est pas un combat que je souhaite mener car elle n’affecte ni la société ni la culture. C’est la même chose pour les débats localisés sur les pompiers barbus qui éclatent de temps à autres, pour le referendum organisé en 2009 en Suisse sur la construction de minarets (où le non l’a emporté) ou encore du burkini, un maillot de bain couvrant le corps que certaines femmes musulmanes pieuses portent pour se baigner et qui est devenu un problème en France en 2016, quand quelques autorités locales l’ont interdit. Toutes ces questions me paraissent périphériques et ne valent pas la peine d’être discutées. Il y a tellement de combats plus importants à mener.

Question : Je trouve dérangeant de voir des djihadistes travailler au Congrès américain et qui ont prêté serment sur le Coran, un livre totalement incompatible avec la Constitution et avec la civilisation occidentale.

D. Pipes : Le serment sur le Coran, c’est un peu comme la banque sans intérêt, la barbe des pompiers, les minarets et les burkinis. Tout ça n’a rien à voir avec le défi posé par les islamistes et donc ce n’est pas un combat que j’ai l’intention de mener. Les islamistes au Congrès et leurs compagnons de route, cependant, constituent un problème sérieux et croissant.

Question : Que pensez-vous des mosquées bâties sur le domaine public, comme à l’Académie navale ?

D. Pipes : Ma règle d’or est simple : les musulmans ont les mêmes droits et responsabilités que les autres communautés religieuses. Ils n’ont pas de droits spéciaux bien que les islamistes tentent régulièrement d’obtenir des privilèges particuliers. Certes, il n’est pas toujours évident de savoir ce que « l’égalité des droits et des responsabilités » signifie dans la pratique, mais ce principe offre une bonne ligne directrice aux administrateurs et aux juges. L’application de cette règle aux chapelles aménagées dans des infrastructures de l’État signifie que, tout comme l’argent privé protestant, catholique et juif a principalement financé les chapelles dans des institutions comme l’Académie navale, les musulmans, les hindous et les bouddhistes peuvent suivre leur exemple.

La salle de repos de l’aéroport de Philadelphie. © Daniel Pipes

En revanche, il n’est pas question que les musulmans bénéficient d’un traitement spécial, comme cela s’est produit, par exemple, à Boston lorsque, il y a environ 20 ans, la municipalité a vendu un terrain à une institution musulmane pour 10 % de sa valeur marchande. Non, ce n’est pas acceptable. Autre exemple : l’aéroport de Philadelphie dispose d’une salle de repos avec un panneau extérieur en cinq langues. Dans quatre d’entre elle, il est indiqué « Salle de repos ». Dans la cinquième langue, l’arabe, il est écrit « Salle de prière ». À moins de lire l’arabe, vous ne vous rendez pas compte de cette différence mais si vous connaissez l’arabe, vous dites : « Ah bon ! Cette salle est exclusivement réservée aux prières islamiques. » Non et non. Je lutte actuellement contre la ville de Philadelphie par rapport à ça.

Daniel Pipes

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