Publié par Mauricette le 13 mai 2022

Source : Slate

En Chine, le contrôle rigoureux de l’information redessine un monde qui suit la ligne politique de Xi Jinping. Que l’actualité soit nationale ou internationale, elle s’insère toujours très bien dans la ligne du Parti communiste chinois.

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Pour la presse chinoise, les défilés militaires organisés à Moscou le 9 mai 2022 ont été l’occasion de souligner la puissance de l’armée russe. L’agence de presse officielle Xinhua a détaillé qu’«environ 11.000 soldats, répartis en trente-trois formations, ont défilé sur la place Rouge, suivis par un convoi mécanisé de 131 armes et équipements militaires modernes».

Rappelant qu’il s’agissait de commémorer le 77e anniversaire de la victoire de l’Union soviétique dans la Grande Guerre patriotique, l’agence a retenu que Vladimir Poutine avait déclaré: «Il est de notre devoir de garder la mémoire de ceux qui ont écrasé le nazisme et nous ont légué la vigilance, et de tout faire pour que l’horreur d’une guerre mondiale ne se reproduise pas.»

Ont aussi été cités les propos du président russe dénonçant les pays occidentaux pour leurs «falsifications cyniques de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale». De quoi justifier, sans la mentionner directement, la guerre russe en Ukraine, avec des phrases que l’agence Xinhua reproduit fidèlement.

En Chine, la presse se fait le relais des ambassadeurs du parti unique, et façonne l’actualité au gré de la ligne politique défendue par le gouvernement, sans se priver de la réécrire ou d’en taire certains aspects.

Réécrire la guerre

Depuis deux mois, la diplomatie chinoise renouvelle régulièrement des appels à des négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine. Mais son principal souci semble être de dénoncer le rôle des États-Unis dans le conflit en cours. Le 9 mai, Le Quotidien du peuple, le journal du Parti communiste chinois (PCC), écrit:

«En fait, ce sont les États-Unis qui sont à l’origine de cette crise. L’expansion continue vers l’est de l’OTAN dirigée par Washington a semé le feu, puis a continué à attiser les flammes, à jeter de l’huile sur le feu et à en profiter. L’Ukraine n’est qu’un pion sur l’échiquier géopolitique des États-Unis […] pour contenir la Russie. Depuis le début, ce que les États-Unis veulent vraiment, c’est maintenir leur hégémonie. Quant au sort des “pièces d’échecs”, ils s’en moquent totalement.»

Ces temps-ci, le dialogue entre la Chine et les États-Unis est tendu. Le 4 avril, le département d’État américain estimait que, sur la question ukrainienne, «des responsables et des médias chinois amplifient régulièrement la propagande, les théories du complot et la désinformation du Kremlin».

Le porte-parole de l’ambassade de Chine à Washington a aussitôt répliqué que «la position de la Chine sur la question ukrainienne est impartiale, objective et irréprochable». Avant d’ajouter: «En matière de désinformation, la partie américaine devrait sérieusement se regarder dans le miroir. Au fil des ans, les États-Unis ont mené des guerres en Irak, en Afghanistan et en Syrie, ce qui a provoqué la mort de 335.000 civils. Ce n’est pas de la désinformation.»

Une presse sous contrôle

Les journaux chinois ont largement repris ce narratif d’une armée américaine qui serait responsable de l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Ces journaux sont nombreux et divers: on comptait une quarantaine de quotidiens en 1968, on en dénombre plus de 2.200 aujourd’hui. Cela ne signifie pas pour autant que la presse chinoise laisse entendre des voix différentes. De fait, tout ce que publie cette presse est contrôlé de près.

Dans chaque rédaction –qu’il s’agisse de journaux écrits, de radios ou de chaînes de télévision–, des agents du bureau de la censure sont présents pour veiller à ce que l’esprit et le texte des sujets traités soient conformes aux positions du Parti communiste. Le traitement de l’actualité par les médias officiels permet au moins de voir quel type d’informations le Parti entend donner à la population chinoise. Le principal journal de la CGTN, la télévision centrale chinoise, est diffusé chaque jour à 19h et nombre des quelque 180 chaînes de télévision régionales et locales le retransmettent.

Le Covid-19 occupe évidement une large place dans ces journaux télévisés. De nombreux sujets portent sur Shanghai, principale ville touchée depuis un mois et demi par le variant Omicron, où environ 4.000 cas sont apparus cette semaine, alors qu’ils étaient plus de 25.000 fin avril. Plus de 500 personnes seraient décédées, tandis que la grande majorité des cas sont asymptomatiques.

Pour les médias chinois, le Covid-19 est dompté

La presse officielle n’évoque pas les protestations et le mécontentement évident d’une partie de la population shanghaïenne qui souffre d’un confinement rigide et de difficultés à s’approvisionner en nourriture. Au contraire, les chaînes de télévision insistent sur les tâches de prévention et de contrôle de l’épidémie. Elles diffusent notamment des images à la gloire de ces individus entièrement vêtus de combinaisons qui désinfectent des quartiers entiers et déposent des paniers-repas devant des immeubles, dont les habitants ne peuvent sortir que pour se faire tester.

Mais la municipalité de Shanghai a éprouvé le 5 mai le besoin d’organiser une conférence de presse pour faire le point sur les mesures décidées par la ville face à l’apparition du variant Omicron. L’occasion de préciser que près de 9.000 sites de tests de détection des acides nucléiques ont été mis en place. D’autres pourraient ouvrir en fonction de la situation épidémiologique et des exigences de reprises du travail. Ces sites de dépistage, fixes ou mobiles, sont installés partout dans la ville.

Le 6 mai, le pouvoir central à Pékin entre en jeu. L’agence Xinhua publie un article selon lequel «la Chine gagnera sûrement la guerre contre le Covid-19 grâce à sa politique de contrôle scientifique et efficace de l’épidémie, qui résistera à l’épreuve du temps». Telle est la conclusion d’une réunion des sept membres de la plus haute autorité du Parti communiste chinois, le Comité permanent du bureau politique.

Le communiqué publié à la suite de cette réunion explique que la pandémie fait rage dans le monde et que le coronavirus continue de muter. Dans ces conditions, «il y a une grande incertitude sur son évolution». Aussi, le Comité permanent met en garde contre tout relâchement des efforts de contrôle en prédisant: «Le relâchement provoquerait sans aucun doute un nombre massif d’infections, de cas critiques et de morts, ce qui aurait un impact grave sur le développement économique et social ainsi que sur la vie et la santé du peuple.»

Et pour souligner qu’il n’est pas question de changer de stratégie, le Comité permanent «met l’accent sur l’importance d’adhérer inébranlablement à la politique dynamique zéro Covid et à la lutte résolue contre toute tentative de déformation, de remise en question ou de rejet de la politique anti-Covid de la Chine».

Depuis le début de la vague de Covid-19 il y a deux ans, environ 5.000 morts sont officiellement comptabilisés en Chine, ce qui semble bien peu par rapport à de nombreux autres pays (à titre de comparaison, la France compte au total 147.048 morts, au 10 mai 2022). Une résurgence de l’épidémie est apparue fin avril à Pékin où, le dimanche 8 mai, 727 cas de Covid-19 étaient signalés. Mais contrairement à Shanghai, le confinement n’est pas généralisé dans la capitale. Simplement, dans les quartiers où il y a eu des cas de Covid, l’accès notamment aux magasins, restaurants ou gymnases est fermé. Rares sont les personnes qui circulent dans Pékin, qui a une allure de ville fantôme.

Les responsables de la Commission nationale de la santé (CNS) affirment en tout cas que la situation de l’épidémie de Covid-19 s’améliore en Chine, sauf dans des provinces comme le Liaoning, le Zhejiang et le Henan, qui connaissent de nouvelles vagues d’Omicron.

«Avec les autres administrations concernées, nous continuerons de guider les autorités régionales dans la mise en œuvre stricte des mesures de prévention et de contrôle de l’épidémie, afin de renforcer la défense contre le virus», a déclaré la direction de la CNS. De leur côté, nombre de journaux publient des éditoriaux qui expliquent que «la façon dont la Chine dompte le virus s’est avérée scientifique et efficace, témoignant de la force institutionnelle du pays».

À chaque drame son sauveur

Un autre sujet vient de faire les titres de la presse chinoise pendant plus d’une semaine: le 29 avril 2022, un immeuble de huit étages s’est effondré à Changsha, capitale de la province du Hunan, au centre de la Chine. Après huit jours de fouilles, le bilan s’est établi à cinquante-trois morts et dix survivants. Parmi ces derniers, une jeune fille de 21 ans qui, raconte Le Quotidien du peuple, révisait un examen dans sa chambre lorsque tout s’est écroulé autour d’elle. Avant d’être secourue, elle a pu survivre quatre-vingt-huit heures en buvant à petites gorgées l’eau contenue dans un récipient qui se trouvait près d’elle.

Ce n’est pas la première fois qu’un immeuble s’écroule en Chine, mais ce qui est original cette fois-ci, c’est que Xi Jinping, le président chinois, est intervenu pour exiger une enquête approfondie sur les raisons de ce tragique accident et pour ordonner de rechercher les victimes «à n’importe quel prix». Dès lors, les télévisions ont diffusé quotidiennement des images de cette catastrophe montrant des sauveteurs chargés de lourds matériels et progressant avec précaution parmi les débris du bâtiment.

Cela a duré jusqu’au 6 mai, moment où la CGTN a annoncé que «toutes les personnes piégées dans l’immeuble et dont on était sans nouvelles ont été retrouvées», tandis que les responsables de la mairie de Changsha présentaient leurs condoléances et leurs «sincères excuses» aux familles des victimes.

Parallèlement, la municipalité a déclaré que le propriétaire de l’immeuble avait été arrêté. Il est soupçonné d’avoir illégalement apporté au bâtiment des transformations qui ont altéré sa solidité. Plusieurs inspecteurs de sécurité ont également été appréhendés pour avoir falsifié les expertises qui avaient été menées sur l’immeuble.

L’actualité colle étonnamment aux campagnes du PCC

Outre les sujets d’importance qui donnent lieu à de nombreux commentaires, les médias chinois choisissent d’évoquer brièvement des faits marquants puisés dans l’actualité nationale et internationale. Mais avant cela, les chaînes de télévision traitent en longueur des thèmes qui relèvent de campagnes lancées par le Parti communiste.

Ces derniers jours, c’est l’amélioration du sort des paysans les plus pauvres qui est mise en avant. L’occasion de souligner les initiatives de toutes sortes prises par le gouvernement pour rentabiliser l’économie de régions particulièrement reculées, tout en illustrant les sujets de splendides paysages et d’images d’archives des visites du président Xi Jinping pour rencontrer ces populations rurales.

Autre question prioritaire du pouvoir chinois: la défense de l’environnement, présentée au journal télévisé sous le titre «Une Chine verte avec des eaux claires et un ciel bleu». Des reportages sont réalisés à travers le pays pour sensibiliser les téléspectateurs à «la réalisation historique de protection et de restauration de la nature». Sont montrées, par exemple, des vues spectaculaires de panneaux photovoltaïques installés sur des collines rurales.

Dans d’autres séquences, ce sont des images d’oiseaux qui s’envolent au milieu de grands espaces. Le plus souvent, il s’agit d’illustrer des commentaires sur les efforts du gouvernement chinois pour lutter contre la pollution.

La science comme fer de lance

Dans la semaine du 2 mai, sous la bannière «atteindre un haut niveau d’autonomie scientifique et technologique», le journal de la CGTN s’est penché sur la conquête de l’espace. En insistant sur un événement: le 5 mai, à 10h38 sur la base de Taiyuan, dans la province du Shanxi, au nord de la Chine, a été lancée la 419e mission d’une fusée Longue Marche 2-D.

Elle a envoyé dans l’espace un groupe de huit satellites: un dénommé Jilin-1 Kuanfu 01C et sept autres appelés Gaofen 0,3D. «Tous sont arrivés dans l’orbite prévue», annonce l’agence Xinhua, qui précise que le Jilin-1 Kuanfu est en mesure de fournir des images de 150 kilomètres de surface terrestre et qu’il peut les transmettre à haute vitesse. Il va être utilisé pour fournir des services notamment à l’exploration minière et à l’aménagement de villes intelligentes.

L’ensemble de ces huit nouveaux satellites va se coordonner avec quarante-six autres lancés précédemment, qui fournissent des données dans des domaines tels que l’agriculture, la sylviculture et la protection de l’environnement. Tout ceci fait partie d’un vaste programme chinois d’exploration de planètes ainsi que d’astéroïdes.

Ces dernières semaines, la CGTN a par ailleurs mis l’accent sur une équipe de 270 scientifiques qui est montée sur le versant chinois du mont Qomolangma, le plus haut sommet du monde à la frontière sino-népalaise, connu en Occident sous le nom d’Everest. L’expédition a travaillé sur la synergie des vents d’ouest et de la mousson, les modifications dans les réserves d’eau, et l’adaptation humaine aux environnements extrêmes dans les zones de très haute altitude. Puis, elle a mis en place huit stations météorologiques dont une qui, à 8.800 mètres d’altitude, devient la plus haute au monde.

Ces reportages scientifiques dans les montagnes du Tibet permettent au passage d’affirmer que «le produit intérieur brut de cette province autonome a progressé de 6,4% au premier trimestre de cette année». En particulier, les autorités chinoises de la province indiquent que, en raison de l’augmentation des prix du minerai sur le marché international, la valeur ajoutée de l’industrie minière du Tibet a bondi de 24,2% sur les trois premiers mois de 2022 par rapport à la même période l’année précédente.

Une population coupée du monde

La grande majorité des plus de 1,4 milliard de Chinois n’a accès qu’à ce type d’informations de la presse officielle. Mais une partie importante de la population –dont il est difficile de préciser le nombre– parvient, en contournant les blocages sur internet, notamment grâce à des VPN, à en savoir plus sur l’actualité du pays et la marche du monde.

De plus, ces derniers temps sur les réseaux sociaux, de nombreux Shanghaïens critiquent ouvertement les conditions de leur confinement. Lorsque la censure supprime leurs commentaires, les auteurs les reprennent en changeant le titre et quelques mots. Le logiciel de censure ne repère pas immédiatement ce changement et le texte peut être abondamment lu et transféré. De même, lorsqu’une vidéo est supprimée par ces logiciels, elle réapparaît avec des images changées ou simplement inversées. Jusqu’à ce que la manœuvre soit comprise et autoritairement effacée.

À l’inverse, il y a des événements résolument mis en valeur dans les médias officiels chinois. Ainsi, le 10 mai, au Palais du Peupleplace Tian’anmen à Pékin, le président Xi Jinping, également secrétaire général du Comité central du PCC et président de la Commission militaire centrale, a assisté à une cérémonie marquant le centenaire de la Ligue de la jeunesse communiste chinoise.

Dans le discours qu’il a prononcé, il a déclaré que «l’espoir du Parti communiste chinois (PCC) et du pays reposait sur les jeunes» et a ajouté, avec la rhétorique lyrique habituelle du Parti, l’idée que «tels de jeunes arbres qui s’épanouissent sur la terre, les jeunes Chinois deviendront un jour de gigantesques arbres». Des phases qui confirment que la direction du Parti communiste envisage l’avenir de la Chine dans la parfaite continuité de son mode actuel de fonctionnement.

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