Publié par Gertrude Lamy le 9 mai 2022

Source : Lapresse

Deux mois après avoir répondu à l’appel du président Volodymyr Zelensky, le tireur d’élite Wali est de retour au Québec – indemne, bien qu’il ait failli y laisser sa peau « plusieurs fois ». Mais la plupart des combattants étrangers qui se sont rendus en Ukraine comme lui en sont revenus âprement déçus, embourbés dans le brouillard de la guerre sans même avoir été au front une seule fois.

« Je suis chanceux d’être encore en vie, c’est passé vraiment près », raconte l’ex-soldat du Royal 22e Régiment, en entrevue avec La Presse dans son domicile de la grande région montréalaise.

Sa dernière mission dans la région du Donbass, au sein d’une unité ukrainienne qui appuyait des soldats conscrits, a en quelque sorte précipité son retour. Au petit matin, alors qu’il venait de prendre position près d’une tranchée exposée au tir des chars d’assaut russes, deux des conscrits sont sortis de leur couverture pour fumer une cigarette. « Je leur ai dit de ne pas s’exposer comme ça, mais ils ne m’écoutaient pas », affirme Wali. Un tir d’obus « d’une grande précision » d’un char russe a alors éclaté à côté d’eux. La scène décrite par le franc-tireur est à glacer le sang. « Ça a explosé solide. J’ai vu les éclats d’obus passer comme des lasers. Mon corps s’est tout crispé. Je n’entendais plus rien, j’ai tout de suite eu mal à la tête. C’était vraiment violent. »



Il a immédiatement compris qu’il n’y avait rien à faire pour ses deux frères d’armes ukrainiens frappés de plein fouet. « Ça sentait la mort, c’est dur à décrire ; c’est une odeur macabre de chair calcinée, de soufre et de chimique. C’est tellement inhumain, cette odeur-là. »

Sa conjointe, qui souhaite garder l’anonymat, affirme qu’il l’a appelée en pleine nuit environ une heure plus tard. « Il essayait de m’expliquer qu’il y avait eu deux morts. Il me disait : “Je pense que j’en ai fait assez, hein ? J’en ai fait assez ?” On dirait qu’il voulait que je lui dise de revenir, confie-t-elle. Il était drôlement calme. »

C’est, au bout du compte, sa vie familiale qui l’a emporté sur son désir d’aider les Ukrainiens, raconte Wali. « Mon cœur a le goût de retourner au front. J’ai toujours la flamme. J’aime le théâtre des opérations. Mais j’ai poussé ma chance. Je n’ai aucune blessure. Je me dis : jusqu’où je peux brasser le dé ? Je ne veux pas perdre ce que j’ai ici », dit le jeune père de famille, qui a raté le premier anniversaire de son fils alors qu’il était au front.

Wali sur le terrain dans la région du Donbass

Après avoir passé deux mois en Ukraine, Wali tire un bilan « plutôt décevant » du déploiement de combattants volontaires occidentaux, qui a commencé début mars, à la suite d’un appel du président Volodymyr Zelensky. Le nombre de volontaires qui se sont manifestés – plus de 20 000, selon différentes estimations – a été si important que le gouvernement ukrainien a dû créer d’urgence la Légion internationale pour la défense territoriale de l’Ukraine, le 6 mars.

Mais pour la plupart des volontaires qui se sont présentés à la frontière, se joindre à une unité militaire a été une galère.

Après avoir passé deux mois en Ukraine, Wali tire un bilan « plutôt décevant » du déploiement de combattants volontaires occidentaux, qui a commencé début mars, à la suite d’un appel du président Volodymyr Zelensky. Le nombre de volontaires qui se sont manifestés – plus de 20 000, selon différentes estimations – a été si important que le gouvernement ukrainien a dû créer d’urgence la Légion internationale pour la défense territoriale de l’Ukraine, le 6 mars.

Mais pour la plupart des volontaires qui se sont présentés à la frontière, se joindre à une unité militaire a été une galère.

Zelensky a fait un appel à tous, mais sur le terrain, les officiers étaient complètement démunis. Ils ne savaient pas quoi faire de nous.

Wali

Lui et plusieurs autres ex-soldats canadiens ont, dans un premier temps, préféré s’engager au sein de la Brigade normande, unité de volontaires privée basée depuis plusieurs mois en Ukraine, dirigée par un ancien soldat québécois dont le nom de guerre est Hrulf.

La dissension s’est rapidement installée au sein des troupes et un grand nombre de combattants ont déserté la Brigade normande.

Trois personnes qui ont réclamé l’anonymat ont décrit à La Presse des promesses d’armement et de matériel de protection faites par le chef de la Brigade normande qui ne se sont jamais concrétisées. Certains des volontaires se sont retrouvés à une quarantaine de kilomètres du front russe sans aucun équipement de protection. « S’il y avait eu une percée russe, tout le monde aurait été à risque. C’était une attitude irresponsable de la part de la Brigade », affirme un de ses anciens soldats, qui a demandé qu’on taise son nom pour des raisons de sécurité.

PHOTO FOURNIE PAR WALIWali s’entraînant à utiliser un missile antichar Javelin

Magouilles et impatience

Le commandant de la Brigade normande, qui nous a aussi demandé de taire son véritable nom pour des raisons de sécurité, confirme avoir été abandonné par une soixantaine de combattants depuis le début du conflit. Plusieurs d’entre eux voulaient signer un contrat qui leur aurait conféré un statut au regard des conventions de Genève, ainsi que des garanties qu’ils seraient soignés par l’État ukrainien en cas de blessure. Hrulf soutient que certains ont même « magouillé » pour le dépouiller d’une cargaison d’armes d’une valeur de 500 000 $ fournie par des Américains, afin de créer leur propre unité de combat.

« Il y a des gars qui étaient pressés d’aller au front sans même avoir fait l’objet de la moindre enquête de sécurité. Les Ukrainiens nous ont testés, et ce n’est que maintenant qu’on commence à avoir plus de missions. Il y a un élément de confiance qui doit être bâti, et c’est tout à fait normal », affirme Hrulf.

Une « déception terrible »

« Beaucoup de combattants volontaires s’attendent à ce que ce soit clés en main, mais la guerre, c’est tout le contraire, c’est une déception terrible », résume pour sa part Wali.

Avec un autre fantassin québécois surnommé Shadow, le tireur d’élite québécois s’est finalement joint à une unité ukrainienne qui combattait dans la région de Kyiv.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSESelon Wali, se joindre à une unité militaire ukrainienne a été une galère pour la majorité des volontaires occidentaux.

Mais là encore, trouver une arme à feu pour se battre était un exercice kafkaïen. « Il fallait que tu connaisses quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui te disait que dans tel ancien salon de coiffure, on te fournirait un AK-47. Tu devais te bricoler un kit de soldat comme ça en ramassant des morceaux et des munitions à gauche et à droite, dans bien des cas avec des armes en plus ou moins bon état », relate-t-il.

Même pour les repas, c’est souvent les civils qui les fournissent. C’est pareil pour l’essence pour se déplacer en véhicule. Il faut constamment que tu t’organises, que tu connaisses quelqu’un qui connaît quelqu’un.

Wali

Après quelques semaines en territoire ukrainien, certains des soldats occidentaux qui avaient le plus d’expérience ont fini par être recrutés par la Direction du renseignement militaire ukrainien, et participeraient maintenant à des opérations spéciales derrière les lignes ennemies, selon l’un d’eux.

D’autres, moins expérimentés, « sautent d’un Airbnb à l’autre » en attendant d’être recrutés par une unité qui les amènera au front, affirme Wali.

La majorité ont cependant décidé de rentrer à la maison, affirment plusieurs personnes interviewées pour cet article. « Beaucoup arrivent en Ukraine le torse bombé, mais ils repartent la queue entre les jambes », constate Wali.

En fin de compte, lui-même dit n’avoir tiré que deux balles dans des fenêtres « pour faire peur » et n’avoir jamais vraiment été à portée de tir de l’ennemi. « C’est une guerre de machines », où les soldats ukrainiens « extrêmement courageux » subissent de très lourdes pertes à coups d’obus, mais « ratent beaucoup d’occasions » d’affaiblir l’ennemi parce qu’ils manquent de connaissances militaires techniques, résume-t-il. « Si les Ukrainiens avaient les procédures qu’on avait en Afghanistan pour communiquer avec l’artillerie, on aurait pu faire un carnage », croit-il.

Mais Wali ne cache pas son envie d’y retourner malgré tout. « On ne sait jamais quand les combattants étrangers vont faire la différence sur le terrain. C’est comme un extincteur d’incendie : c’est inutile, jusqu’à tant que le feu prenne. »

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