Publié par Jean-Patrick Grumberg le 22 mai 2022
Gazprom a terminé la pose en mer du gazoduc Turkish Stream

Changement de paradigme. L’Iran et la Russie, alliés d’hier, tous deux se débattant sous les sanctions des Etats-Unis, s’affrontent désormais pour exporter leur gaz de pétrole liquéfié.

Les exportations de l’Iran sont confrontées à une vague de concurrence, les cargaisons russes à prix réduit tentent désormais ses clients traditionnels comme l’Afghanistan, le Pakistan et la Turquie. Et l’Iran s’irrite.

L’exportation de GPL, utilisé pour tout, du chauffage à la cuisine, et des centrales électriques aux voitures, est une source de revenus indispensable pour l’Iran frappé par les sanctions. Mais ces expéditions sont menacées, car le boycott occidental consécutif à l’invasion de l’Ukraine par la Russie oblige Moscou à trouver de nouveaux clients pour ses ressources, notamment le GPL, sur le terrain de chasse des Iraniens.

« Nous vendions du gaz liquéfié à l’Afghanistan et au Pakistan à un prix de 600 à 700 dollars [la tonne], mais les Afghans ont récemment déclaré qu’ils ne nous l’achèteraient qu’à 450 dollars la tonne », a déclaré Seyed Hamid Hoseini, chef de l’union des exportateurs de pétrole iranien, au journal national Entekhab.

L’afflux de gaz russe moins cher a poussé d’autres fournisseurs régionaux tels que le Kazakhstan et l’Ouzbékistan à baisser leurs prix, la volatilité s’étendant également aux marchés du pétrole et du carburant diesel.

  • L’Iran produit 9 000 milliards de pieds cubes de gaz naturel sec par an, selon Worldometer,
  • L’Iran est le troisième producteur mondial après les États-Unis et la Russie.
  • Environ deux tiers de ce gaz sont utilisés dans le pays, notamment dans les foyers, les usines et les centrales électriques. Le reste est exporté.
  • L’Iran a des contrats pour vendre du gaz à l’Irak, à la Turquie, à l’Afghanistan et au Pakistan, ainsi que des contrats d’échange de gaz avec l’Azerbaïdjan.
  • Les négociations sur un nouveau contrat annuel avec la Turquie sont en cours, l’accord existant devant se terminer bientôt, a déclaré M. Chegeni lors d’une conférence de presse tenue le 15 mai en marge d’un important salon de l’énergie à Téhéran. Et la Russie, sanctionnée par l’Europe et les Etats-Unis, a vu une fenêtre de tir, et s’est glissée dedans.

Dans un récent tweet, le journaliste iranien Seyed Sadegh Hoseini a cité un initié de l’industrie selon lequel la Russie a loué les réservoirs de gaz turcs pour les trois prochaines années alors qu’elle se prépare à approvisionner Ankara en gaz. De telles mesures vont nuire aux activités de l’Iran.

L’Iran est impacté par l’invasion russe de l’Ukraine

Champ gazier d’Asaluyeh dans la province iranienne de Bushehr

L’Iran avait de grands espoirs de voir la manne financière lui sourire, en voyant les sanctions internationales contre Moscou se durcir, ainsi que l’espoir que l’ordre mondial, bouleversé par un président américain faible, pourrait accélérer les pourparlers à Vienne, rétablir l’accord nucléaire de 2015, et lui ouvrir les portes des grandes puissances.

Cependant, rien ne s’est passé comme prévu.

  • Le dialogue sur le JCPOA s’est enlisé.
  • Au lieu de saisir l’occasion en or et remplacer l’approvisionnement énergétique russe, l’Iran a dû réduire ses prix du gaz pour concurrencer les remises accordées par la Russie.

La nouvelle rivalité gazière complique les relations Iran-Russie. La Russie, ainsi que la Chine, étaient restées du côté de Téhéran lorsque l’ancien président américain Donald Trump a quitté l’accord sur le nucléaire iranien, ou Plan d’action global conjoint (JCPOA).

Lorsque Joe Biden a remplacé Trump, les efforts pour relancer l’accord nucléaire ont pris un nouvel élan. Mais, alors que l’accord était à portée de main, la Russie a envahi l’Ukraine, et les négociations se sont embourbées.

Chantage au JCPOA

Début mars, Moscou a fait pression sur Washington pour obtenir des garanties selon lesquelles les sanctions imposées à la Russie ne s’appliqueraient pas à son commerce et à ses investissements avec l’Iran.

La Russie utilisait l’accord sur le nucléaire iranien comme levier pour affaiblir les sanctions dont elle avait été la cible. Le faible et médiocre Joe Biden allait céder. Sauf que le peuple américain a été outré par la mollesse de Biden vis-à-vis de l’envahisseur russe, et Biden a reculé – élections de novembre obligent. Les conseillers de Biden ont joué l’impasse dans les négociations au cours des deux derniers mois. Il est important de comprendre ici que trois générations d’Américains, depuis les années 50, ont été élevées avec l’idée qu’ils vivaient constamment à 8 minutes de l’anéantissement total par l’USSR, et sa très relative démocratisation dans un environnement d’hyper-corruption n’a pas rassuré pour changer leur regard.

Pendant ce temps, l’envoyé de la Russie aux négociations sur le nucléaire iranien, Mikhail Ulyanov, a exprimé sa désapprobation de tout type d’accord avec les États-Unis dans un tweet.

« En tant que réalistes, nous comprenons que nous ne pouvons pas espérer un dialogue fructueux sur le #JCPOA avec les États-Unis qui sont entrés dans une guerre par procuration contre la Russie », a-t-il écrit. Dans d’autres circonstances, la Russie aurait pu contribuer à faire franchir la ligne d’arrivée au JCPOA, « mais pas maintenant », a-t-il ajouté.

C’est là que l’Iran a compris qu’elle était utilisée par la Russie comme monnaie d’échange avec l’Occident.

Cerise sur le Yellowcake

Au cours des négociations sur l’accord nucléaire, il a été convenu que l’Iran vendrait ses matières nucléaires excédentaires, notamment l’eau lourde et le yellowcake, à la Russie via Oman. Mais un responsable iranien vient de déclarer que la Russie n’acceptait plus ces livraisons.

Le JCPOA de Biden autorise l’Iran à produire ces substances mais à n’en conserver qu’une partie – oui parce qu’il est certain que l’Iran est un pays transparent, fiable et honnête, et qu’il ne produira que ce qui lui est autorisé. Maintenant que la Russie refuse d’acheter le matériel nucléaire à l’Iran, les États-Unis et les parties européennes au JCPOA doivent se mettre d’accord sur un nouvel acheteur.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

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