Publié par Bat Ye’or le 2 juin 2022

1. Histoire et roman historique

Dans ce roman historique, Moïse, Al Kahira*, la dhimmitude que vous avez si bien décrit dans vos précédents essais est mise en situation, elle est incarnée par ce que vous appelez des « porteurs et agents d’évènements historiques ». Vous évoquez à de multiples reprises ce contrat de tolérance qui lie chrétiens et juifs aux dirigeants musulmans.

En parlant des musulmans et de leur rapport aux non-musulmans, vous notez que « Dès leur plus tendre âge on leur inculquait le mépris et la haine qui emplissaient leurs mains de pierres et leur bouche d’insultes, comme on lui enseignait à lui l’humilité ».

Comment votre texte romancé s’appuyant sur les situations concrètes s’articule-t-il par rapport à vos thèses sur les dhimmis ?

Le texte romancé habille de chair et de sang les lois qui s’appliquent aux dhimmis. Dans mes recherches précédentes j’avais classé les lois de la dhimmitude dans différentes thématiques : lois militaires, lois des traités de soumission pas toujours identiques, lois dictées par la théologie, lois politiques et sociales, comportement des dhimmis envers les musulmans et vice-versa.

J’avais cherché l’origine de ces lois dans le Coran, les hadiths, la biographie de Mahomet mais aussi dans les lois antisémites antérieures du droit canon des Pères de l’Eglise, celles des recueils juridiques byzantins des Ve et VIe siècles en vigueur dans les territoires conquis plus tard par l’islam. Il m’était par conséquent aisé de reconnaître l’exécution de ces lois dans les comportements des juifs et des chrétiens dhimmis décrits au cours des siècles par des voyageurs occidentaux dans les pays d’islam : Europe, Moyen-Orient, Perse, Afrique et Asie. Mes personnages incarnent ces destins. Ainsi Joseph, l’humble savetier survit à un massacre dans un mellah au Maroc. Sa famille part vers Eretz et comme Maïmonide s’arrête à Kahira. Sa mort cependant est celle d’un juif égyptien décrite de visu par Edward Lane, voyageur anglais de passage au Caire à la même époque. Eléazar, le kabbaliste, a fui les conversions forcées des juifs à Meshed, Perse. Mais c’est un anuzim, situation décrite par Benjamin II, juif roumain qui parcourut plusieurs pays et laissa des descriptions très vivantes des communautés juives. J’ai publié ces documents dans Le Dhimmi (1980).

Tous les comportements décrits dans Moïse, Al Kahira*, tels la conversion forcée du fils d’un notable juif, les diverses attitudes dans les rues, la viande jetée aux vautours, les scènes de rues, montreurs de singe, le charmeur de serpents, les salutations proviennent de textes et de descriptions d’époque et factuels.

Les jets de pierres contre les juifs et les chrétiens et les voyageurs étrangers étaient particulièrement fréquents en Eretz Israël. Mon texte s’est inspiré des descriptions d’évangélistes du milieu du XIXe siècle : Andrew Alexander Bonnard et Robert Murray McCheyne, et de William Cullent Bryant qui les mentionnent à Jérusalem, Naplouse, Ramla, Khan Younès, Hébron.   

2. « Bien-aimés les souffrants »

Le sous-titre paradoxal qui parcourt votre trilogie est « Bien aimés les souffrants ». Pour reprendre quelques extraits de votre texte :

« Et elle évoquait les proscrits du Palais des Souffrants qui ne voyaient pas, ne marchaient pas, ne parlaient pas. Bienheureux les souffrants » (p77).

Et plus loin : « Seigneur tu nous aimes avec amour et souffrance ! Bien aimés les souffrants ! » (p208)

Votre roman évoque en permanence cette ambivalence dans les débats entre ancienne et jeune génération. La dialectique de cette histoire ne nous amène-t-elle pas, malgré les rechutes, vers une ère nouvelle ? 

Bien-aimés les souffrants est une phrase inspirée ou trouvée dans la Bible. Toute la Bible, que ce soient les Psaumes, le Lévitique, les Prophètes baigne ou exprime cette compassion ou cet amour pour l’être souffrant et pour le peuple d’Israël exilé. C’est dans Esaïe et Jérémie que s’exprime le mieux le sens biblique de la souffrance. Un sens qui détermine l’amour, la charité, la compassion envers le faible. C’est l’amour divin inconditionnel pour l’homme. C’est pourquoi j’ai décrit les malades du Palais des Souffrants.

La souffrance d’un peuple persécuté, esclave parmi les nations est omniprésente dans la Bible, mais aussi la souffrance physique de l’être humain et souvent les deux sont assimilées. Je ne crois pas que les religions païennes contemporaines de la rédaction de la Bible exprimaient ces sentiments.

Quant à la dialectique de l’aspiration à une ère nouvelle, elle est ressentie dans une vision religieuse d’une rédemption de l’homme par sa libération de l’esclavage, conforme à l’esprit du temps et des personnages. Le conflit entre les générations provient du fait que les anciennes générations ne pouvaient concevoir la réalisation de cette libération autrement que par une intervention divine. Petites communautés disséminées sur une immense aire, entourées d’ennemis, désarmées, elles savaient d’expérience que toute révolte serait punie d’un massacre.

Cette mentalité est exprimée par Shalom, le père de Moïse. L’accoutumance et la résignation à l’oppression sont les éléments les plus lourds et les plus prégnants dans les textes historiques notamment chez Maïmonide qui cite ces versets de la Bible : Ps. 38 v.14 : Et moi je suis comme un sourd, je n’entends pas. Je suis comme un muet qui n’ouvre pas la bouche. Et encore Esaïe 50 v.5 : Le Seigneur, l’Eternel m’a ouvert l’oreille, et je n’ai point résisté, je ne me suis point retiré en arrière. J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai point dérobé mon visage aux ignominies et aux crachats.

En contrepartie, la résistance du dhimmi s’ancre dans le rôle rédempteur de la foi et de son rituel ainsi que dans la solidarité communautaire et le rachat des captifs. C’est ce que Shalom incarne et enseigne à son fils rebelle. 

3. Tolérance et intériorisation de la dhimmitude (dhimmi attitude)

Votre roman nous fait vivre de l’intérieur ce contrat de tolérance qu’est le statut de dhimmi, où l’humiliation acceptée garantit l’existence des non-musulmans (juifs, grecs, coptes,…). Témoin cette phrase (p93) : « ne savez-vous pas que Zuwella ne peut vivre que dans l’humiliation car c’est justement cette l’humiliation qui garantit son existence ? C’est l’abaissement qui protège les raïas, tout comme les amulettes. Aussi longtemps qu’ils vivront sous ce signe, leur sang ne sera pas versé. Et le devoir des chefs est d’obliger la communauté à respecter ce contrat ».

Et plus loin cette intériorisation du statut de dhimmi (p112) « Même Mahmoud, un homme au mépris correct, apostropha Shalom un matin. » 

L’Edit de tolérance du 18 février 1856 abolissant les discriminations contre les raïas est accueilli avec suspicion par les juifs. Pour les juifs d’Egypte, faudra-t-il patienter à jamais comme vous indiquez dans la phrase « Patientez, la délivrance viendra de Dieu » ?

Cette attitude prudente des notables est déterminée par leurs devoirs envers leur communauté. En effet de nombreux textes historiques mentionnent la convocation par l’autorité musulmane, califes, sultans, vizirs, des chefs des communautés dhimmies pour leur rappeler leur devoir : imposer à leurs coreligionnaires leurs obligations qui sont liées à leur sécurité. Al-Qalqashandi (1355-1418), célèbre mathématicien égyptien écrivit un ouvrage monumental sur l’administration publique du sultanat à l’époque des sultans mamlouks qui gouvernaient l’Egypte et la Syrie.

L’auteur rappelle que chaque chef de communauté est tenu d’obliger ses coreligionnaires à exécuter les obligations qui leur sont requises. C’est eux qui sont responsables de leur sécurité « en échange de leur comportement humble et modeste, l’abaissement de leur tête devant les adeptes de l’islam, en cédant la voie dans la rue aux musulmans et quand ils sont ensemble dans les bains publics ». Il termine ainsi : « Il doit aussi les obliger à porter la rouelle du dhimmi dont on leur a ordonné d’orner leur turban. Elle doit être maintenue sur leur tête pour les protéger exactement comme les amulettes sont attachées. Il doit savoir que leur rouelle jaune est nécessaire pour que leur sang ne soit pas versé ; qu’ils sont en sécurité aussi longtemps qu’ils sont sous ce signe ; et qu’ils peuvent vivre en paix aussi longtemps qu’il est fermement attaché. Il doit les exhorter à renouveler continuellement la couleur de la rouelle. Il doit leur prescrire qu’ils sont constamment obligés de porter de tels signes clairement visibles sur leur tête. »

Si l’on ignore le sens et les obligations de la protection on ne comprend pas non plus l’attitude des notables que j’ai décrite. Entre parenthèses, il est absurde de comparer la condition des dhimmis à celle des juifs en Europe. C’est un tout autre contexte. Les juifs savaient que l’Edit de tolérance n’était qu’une création de l’Europe, plus particulièrement de la Grande-Bretagne, acceptée par le sultan pour sauver son empire de la menace russe et maintenir l’équilibre européen.

Quant à la désignation « juifs d’Egypte » on doit se rappeler que l’Égypte en tant qu’entité nationale n’existait pas alors. Elle n’était qu’une province de l’empire ottoman et Mohamed Ali un vassal du sultan qu’il pouvait destituer.

4. Espace : Al Kahira ville-monde ?

Votre intrigue se déroule avant tout dans l’empire Turc, plus particulièrement au Caire (Al Kahira), dans le quartier juif de Zuwella. Elle fait intervenir des personnages qui sont aimantés par cette ville.

C’est le traditionnel Marché d’esclaves et d’Eunuques, du fait du transport fluvial sur le Bahr et la proximité avec l’Afrique. Et c’est aussi un lieu moderne de rencontres entre Turcs, mamlouks, Tcherkesses, albanais, bédouins, paysans fellaheens, arméniens, grecs, syriens, et plus récemment francs, allemands, anglais et italiens

Le Caire était-il à cette époque une ville globalisée, pour reprendre des termes actuels ?

Oui, en effet grâce à Mohamed Ali, un militaire d’origine albanaise qui fut piloté par la France. A cette époque, début 19e siècle, le monde musulman était totalement fermé à l’Occident, le dar al-Harb. Les Occidentaux qui s’y aventuraient, marchands, voyageurs, devaient se munir d’une sorte de laisser-passer de protection et engager un ou deux janissaires armés chargés de les protéger. Mohamed Ali, et c’est là son génie et la chance de l’Egypte, a su introduire l’influence française dans la province qu’il administrait pour le sultan turc, l’Egypte. Ce fut une véritable révolution des mœurs en dépit de l’opposition de l’Azhar qu’il sut réduire avec la plus grande sévérité. A cette époque l’empire ottoman s’étalait sur trois continents : Europe, Afrique, Asie, avec un grand nombre de chrétiens, la géographie politique et sociale à cette époque était très différente de celle d’aujourd’hui.    

5. Table des matières organisée par dates 1818-1882

La table des matières est organisée par date de 1818 à 1882, et pour couvrir la période de 64 ans de la vie de Moïse, le texte fait des bonds de 5 en 5 ans. Sachant que l’absence de narration peut parfois compter autant que la narration, qu’en est-il des périodes non couvertes ? 

Durant ces périodes la vie suit son cours, la périodicité indique l’évolution de la société décrites par les escapades de Marie et Rachel qui découvrent émerveillée le nouveau Caire et ses transformations modernes. J’ai lu beaucoup de livres sur ces périodes et examiné attentivement leurs photographies pour mes descriptions.

6. Modernité et sociétés anciennes

A plusieurs reprises revient l’expression « C’est une ère nouvelle ». La modernité se dispute avec l’Empire turc, homme malade de l’Europe. Les visées coloniales de l’Europe et les réformes mises en place se heurtent au nationalisme arabe. Votre roman se termine en 1882 au moment où, suite à des émeutes, la flotte anglaise ouvre le feu le 11 juillet sur Alexandrie, prélude à l’occupation du pays. Pour les juifs, la visite de Sir Moses Montefiore, l’éducation européenne et la protection consulaire pour certains, les voyages et l’habillement à l’européenne, l’habitation hors des murs tendent à effacer les anciennes coutumes. L’ouverture à la modernité européenne et son impact sur les juifs d’Egypte a-t-elle eu lieu avant celle d’autres pays du pourtour méditerranéen ?

Le nationalisme arabe était encore embryonnaire à l’époque. C’était un courant politique créé par la France pour détacher les provinces arabophones de l’empire turc où prédominait l’influence britannique. La modernité, grâce à la France, a précédé en Egypte, celle dans les autres provinces turques. Le sultan ottoman en était même jaloux. Elle est le fruit du génie français et du libéralisme de la dynastie de Mohamed Ali. Les juifs d’Algérie furent émancipés par le Décret Crémieux en 1870, ceux de Libye par la conquête italienne en 1912, et les autres par les gouvernements coloniaux. L’émancipation progressait en fonction des spécificités de chaque région. Il y avait peu de chemins de fer, les communications étaient difficiles, les routes infestées de brigands. Dans un si grand empire certaines communautés étaient très isolées.

Les innovations provenant du dar al-harb étaient refusées par la mentalité traditionaliste et la suppression des servitudes de la dhimmitude provoquaient le fanatisme contre le colonisateur et des représailles contre les dhimmis. C’était une violation des principes sacrés de la charia.   

7. « Il y a un temps pour tout »

Vos personnages reprennent à plusieurs reprises l’expression tirée de l’Ecclésiaste (Qohelet) « Il y a un temps pour tout ». S’agit-il dans votre esprit d’un temps subi et il faut donc prendre son mal en patience ou le temps travaille-t-il pour les juifs d’Egypte dans leur représentation mentale ?

Mes personnages vivent dans l’univers spirituel de la Bible, c’est leur oxygène et leur pain quotidien, ils s’y réfèrent à chaque instant, ils y puisent sagesse, réconfort et foi. Cette expression n’a pas de connotation politique, c’est une simple affirmation des épisodes de la vie.

8. Personnages : vie et prédestination

Deux personnages, Moïse et Zaki, se distinguent pour leur union entre péché (d’avoir haï) et conscience comme indiqué par Moïse « Dès le début des temps, nous avons été conçus comme la face et son revers, impossible à séparer. Il mourra devant moi pour me restituer ce que j’ai mis en lui. C’est prémédité depuis longtemps. » (p218). Y aurait-il donc une prédestination aux choses, était-ce écrit ?

Les personnages vivent leurs propres passions. La relation entre Moïse et Zaki est celle de l’homme (Moïse) qui se venge de l’injustice en faisant délibérément le mal par haine et jalousie à son prochain (Zaki). Durant l’épidémie de peste, Moïse perd plusieurs enfants. Il se remémore le mal qu’il a infligé à Zaki et est confronté au remords et à la perception d’une justice immanente à laquelle il ne peut échapper car elle est sa conscience même. Il comprend alors qu’il doit se racheter et se met au service dans les tâches même les plus viles, de celui qu’il a offensé par sa haine. Il ne peut se libérer du lien qui le lie à sa victime, que par le pardon de Zaki, mais ce pardon ne peut venir. Le lien entre les deux hommes est celui de l’expiation du bourreau envers sa victime.

9. Personnages opposés

Votre fil conducteur tourne surtout autour de l’opposition entre riches et pauvres, avec quelques digressions sur les érudits et personnes simples, sur les hommes et les femmes. Avec la modernisation et la plus grande liberté, ces statuts volent en éclat. Ceci reflète-t-il bien la réalité de la situation pour les juifs d’Egypte au 19ème siècle ?

Oui, il y avait beaucoup de préjugés sociaux et religieux à cette époque. Le 19e siècle est partout une période de transformations. Après l’affaire de Damas en 1840 qui mit en contact les juifs d’Europe avec ceux de Syrie et d’Egypte, des écoles modernes sont construites sur le modèle européen, notamment les Ecoles de l’Alliance Israélite Universelle avec l’appui de l’Etat français. Mon mari avait acheté les livres de Narcisse Leven, l’un des fondateurs et éminente personnalité de ces écoles. Ces livres décrivaient dans le détail les différentes communautés juives de la dhimmitude dès la seconde moitié du 19e siècle. Je pouvais ainsi évaluer les progrès qu’elles apportèrent à ces communautés avec l’approbation des autorités musulmanes et les combats des enseignants. Mon mari a publié un grand nombre de ces documents. Moi je ne pus le faire car dès le début, mon travail souleva une très forte hostilité.

Le progrès ne transformait pas seulement les mœurs des juifs et des chrétiens. J’ai pris beaucoup de plaisir à décrire les progrès technologiques, le passage de l’éclairage à la bougie à l’éclairage au gaz, puis à l’électricité, les modes vestimentaires que j’allais chercher dans les revues de mode de l’époque. Par respect pour la patience de mes lecteurs, je ne me suis pas étendue sur ces sujets autant que j’aurais aimé le faire.  

10. Personnages : trajectoires et métiers

Dans ce roman, de nombreux statuts sont mis à mal et certaines évolutions autrefois impensables se font jour. Déchéances et Enrichissement dans les familles, Unions réputées contre-nature, réalisation de rêves d’enfants, incertitude des situations, … Ces trajectoires rapides remettent en question les positions ancestrales. La modernité se révèle être globalement bénéfique pour les juifs du Caire ?

Elle était bénéfique pour tout le monde. Progrès de la médecine, accès à la connaissance pour les classes les plus modestes, enrichissement par le développement industriel, émancipation du statut du dhimmi. Quant aux personnages, ils ont leur propre vie, émaillée des fruits du hasard, de coïncidences, d’opportunités manquées qui auraient pu se réaliser si…si…et si…C’est un chassé-croisé d’existences qui se rencontrent ou pas, s’aiment ou se haïssent. L’auteur n’est pas maître de ses personnages. Ils évoluent indépendamment de lui, à leur manière, avec leurs passions, leurs échecs, l’auteur leur court après.

Ce sont les personnages qui imposent le canevas du livre et les transmissions d’objets de famille, dépositaires de souvenirs au cours des trois livres. Pour camper les personnages j’ai préparé une cartothèque avec des fiches pour chacun, munies de photographies ou d’illustrations d’époque, avec leurs vêtements, leurs expressions, leurs coiffures, leurs bijoux, leur physionomie. J’ai fait de même pour les intérieurs et les objets qui évoluaient au cours des 170 ans couverts par cette trilogie. J’ai pris un énorme plaisir à consulter les livres d’époque concernant les modes, les métiers, l’artisanat, la flore, la faune, les maladies, la nourriture et surtout l’urbanisme si différent des villes d’aujourd’hui, les modes de locomotion et les distances pour évaluer le temps des déplacements des personnages d’un lieu à un autre.

Au fur et à mesure que j’écrivais et que je les cherchais, ces personnages venaient vers moi et m’obsédaient. Il y a dans la composition de romans un phénomène d’auto-hallucination très nocif pour la vie quotidienne et familiale, c’est pourquoi j’ai tout abandonné à la fin des années 1970s.           

11. Religion et superstition

Dans votre livre, la vie synagogale ou rythmée par les fêtes juives est quasiment passée sous silence, alors que les superstitions, mauvais œil et amulettes pour lutter contre les démons interviennent souvent. Est-ce volontaire ou est-ce que la vie religieuse se réduisait déjà à peu de choses ?

Les communautés étaient profondément religieuses mais les manifestations cultuelles étaient fort restreintes par les lois de la dhimmitude. Le culte devait être silencieux, dans de vieilles synagogues délabrées qu’il était interdit de rénover ou repeindre. Les objets étaient très modestes pour décourager les vols. Il en était de même des églises, interdiction de cloches, enterrements rapides et silencieux, etc. Quand Moïse Montefiore, Adolphe Crémieux et Salomon Munk vinrent en Egypte en 1840 demander la libération des martyrs juifs de Damas, ils furent choqués par cette situation. Mais elle évolua après l’Edit de tolérance surtout en Egypte grâce au gouvernement libéral de la dynastie de Mohamed Ali.  

12. Mystique, messianisme et Kabbale

A plusieurs reprises, des références sont faites aux kabbalistes et au symbolisme kabbalistique. D’abord, le scribe kabbaliste (Eléazar) qui transmettra en fin de vie son savoir à Moïse. Ensuite quelques phrases à caractère mystique sont énoncées comme « Pareil au Palais des Souffrants était le monde…pareil à un pot cassé, mal recollé, suintant l’imperfection et la souffrance par toutes ses fêlures » (p87). Enfin, Moïse qui accompagne la démence de son frère inversé (Zaki). Quel était l’état au 19ème siècle de la croyance messianique et de la pratique de la mystique juive en Egypte ?

La croyance en la rédemption de l’homme et du peuple d’Israël par l’abolition de l’esclavage est le fondement du judaïsme. Quand j’écrivais Moïse je lisais constamment la Bible pour me familiariser avec le monde spirituel de mes personnages. Le grand spécialiste des juifs d’islam, notamment du Maghreb, Zeev Hirshberg (d.1976) qui vint chez nous deux ou trois fois pour travailler avec mon mari sur leur ambitieux projet concernant les juifs du Maghreb, lut ce roman. Il me donna une liste de livres à lire sur le Talmud et la Kabbale car les juifs d’Orient s’adonnaient à ces études. Ceux qui connaissent la Bible et le Talmud reconnaîtront des tournures de phrases, des expressions dont le livre est truffé. Elles le parsèment comme des broderies incrustées dans le style et la pensée des personnages.  

13. Personnages, décès

D’après Qohelet, « Une génération s’en va, une autre lui succède ; la terre cependant reste à sa place. » Cette saga familiale sur trois générations nous amène son lot de personnes décédées prématurément pour cause d’épidémie, de maladie infantile ou d’assassinat, dénombrant ainsi plus de la moitié des décès recensés dans ce roman. Un tel pourcentage est-il représentatif de la mortalité des juifs d’Egypte à cette époque ?

A l’époque de Mohamed Ali, la population égyptienne s’élevait à 2 millions. Celle du globe était bien moindre qu’aujourd’hui. Pasteur n’avait pas encore inventé la vaccination et l’on vivait aux rythmes des épidémies de choléra, typhus, peste, typhoïde, poliomyélite, tuberculose, rougeole, coqueluche. On ignorait l’existence de microbes et de virus. Ajoutez à cela les guerres intestines, l’insécurité, les massacres, les réfugiés arrivant de Perse, du Maghreb, du Yémen. Le judaïsme d’Orient qui était majoritaire semble-t-il jusqu’au 10e siècle, commence à décliner et ne constitue au cours des siècles suivants qu’une petite minorité du peuple juif. Au XXe siècle il ne formait qu’un million environ sur une population juive de 14 à 15 millions avant la Shoah.

14. Suite de la trilogie

Faisant suite à votre roman Moïse, vous avez publié en 2021 et 2022 deux autres romans historiques qui complètent votre trilogie : Elie 1912-1948 et Ghazal 1960-1974.S’agissant de la suite de cette saga familiale mais aussi de périodes très différentes, quels thèmes nouveaux abordez-vous et comment peuvent-il être reliés à votre premier ouvrage de cette trilogie ?

Cette saga historique couvre 170 ans environ avec de nombreux personnages et deux guerres mondiales. Les personnages ne sont pas seulement des juifs d’Egypte, certains viennent du Maghreb, du Yémen, de Perse, d’Europe. Il y a des musulmans, des Turcs et des Arabes, des chrétiens d’Arménie et de Mésopotamie. Ils sont engagés dans les conflits de leur époque qu’ils vivent avec leurs passions, leurs amours, leurs désillusions. 

Dans Elie qui s’ouvre en 1913, je décris par les personnages le déroulement de la première Guerre mondiale dans l’empire ottoman et les événements de la seconde Guerre mondiale au Moyen-Orient avec l’alliance de  l’euro-nazisme avec l’islamo-nazisme amorcée déjà dès les années 1920 et 30. Elie s’achève en 1948 avec la guerre d’indépendance d’Israël. Les personnages sont les descendants des familles juives et musulmanes que l’on a vu évoluer dans Moïse mais les engagements sont différents. D’autres personnages apparaissent aussi, notamment chrétiens, arméniens et syro-orthodoxes. Le livre d’Elie est dominé par l’amitié entre Kemal, le fils musulman de Nourmahal, l’esclave juive, et Elie, le petit-fils de Moïse. On retrouvera les suites de cette amitié dans Ghazal.

Les grands axes politiques d’Elie (vol. II) sont le génocide des Arméniens et des Chaldo-Assyriens, les problématiques du sionisme au Moyen-Orient et dans la Palestine du Mandat avec les dissonances sépharades et aschkenazes et les juifs communistes et antisionistes. Apparaît aussi l’emprise du nazisme dès ses débuts sur Kemal et les populations arabes. Les personnages illustrent ces mouvances politiques et interagissent à l’intérieur des événements qu’ils vivent dans les tragédies de l’histoire. Le style est très différent, les personnages se confrontent à la réalité avec un esprit moderne.

Ghazal (vol. III) se développe avec les héritiers des familles juives et musulmanes initiées par Moïse et Nourmahal et la descendance de chrétiens mentionnés dans les volumes précédents. Malgré la dureté des faits réels de la période nassérienne qui est celle des dernières décennies de la communauté juive en Egypte, je me suis efforcée de garder le lien – même ténu et parfois dissimulé – d’amitié entre personnages musulmans, chrétiens et juifs.  Dans les trois livres ces sentiments très nobles animent des caractères qui en dépit des conflits religieux et du fanatisme d’une époque cruelle maintiennent des liens de solidarité. C’est une réalité historique qui est le socle sur lequel on doit bâtir le futur. Toutefois cette saga tragique fut aussi une réalité. Les personnages sont fictifs, inventés mais ils incarnent des réalités qui furent vécues par des êtres réels.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Bat Ye’or pour Dreuz.info.

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