Publié par Eduardo Mackenzie le 29 juin 2022
Colombie : la fin de la “nation building”

L’arrivée de Gustavo Petro à la Casa de Nariño (la résidence du président de la république colombienne) marque la fin de la ʺnation building » de la Colombie.

Un étrange conglomérat de forces a gagné, pour l’instant, contre le pays. Nous, les Colombiens, avons du mal à réaliser l’impact de la géopolitique mondiale sur notre destin. Nous voyons avec des yeux de myopes l’action de Poutine et sa guerre en Ukraine, qui résulte de son obsession de reconstruire l’empire russo-soviétique. On perçoit à peine la convergence entre la Chine, la Russie et l’Iran pour imposer une ère anti-démocratique mondiale à moyen terme. Comment la soi-disant « élection » de Petro s’inscrit-elle dans ce schéma ? D’aucune façon, répondent les experts. Soudain, nous découvrons que des unités du bataillon russe Wagner sont déjà au Venezuela (et pas seulement en Ukraine, au Mali, en Libye et au Mozambique), et que Xi Jinping espère augmenter considérablement les investissements pour acheminer des ressources énergétiques de la Colombie vers la Chine. Mais rien de tout cela ne nous empêche de dormir.

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On se souvient de l’action des anciens présidents comme Mariano Ospina Pérez et Carlos Lleras Restrepo. Nous avons vu, entre autres, les performances de Guillermo León Valencia, Turbay Ayala, Andrés Pastrana et Álvaro Uribe. Eux et nos autres présidents, à l’exception de JM Santos, malgré leurs doutes et leurs erreurs, étaient déterminés à préserver, au minimum, à la fois la liberté et l’ordre inscrits sur le blason national colombien. Ont-ils bien agi ? Sans doute. Ils ont combattu la pauvreté, la subversion, le terrorisme. Le pays malgré tout a progressé, il s’est amélioré et a surmonté des difficultés énormes. Leur engagement était clair : travailler sans relâche à la protection du bien commun et des individus, à faire respecter les droits constitutionnels et la souveraineté nationale, sans que leurs vues sur le bipartisme et la démocratie en général, du prisme libéral et conservateur, ne les éloigne de ces principes.

Gustavo Petro n’est pas de cette trempe et ne le sera jamais. Il ne sera pas le président des Colombiens, ni quelqu’un qui travaillera dur pour la Colombie. Il n’a pas les références de ses prédécesseurs. Il est loin de telles valeurs et réflexes. Son activité obéit à d’autres lois, à la nouvelle configuration mondiale en formation, qui n’est pas la nôtre mais qui progresse très vite en Amérique latine.

L’ « électionʺ de Petro est un élément qui s’ajoute, comme quelque chose de spectaculaire, à l’engrenage anti-occidental actuel.

Le but de Petro est de rompre les équilibres : clairement, il les considère comme pernicieux. C’est ce qu’il appelle « le changement ». Le changement voulu, bien entendu, par la nouvelle hégémonie.  Son engagement n’est donc pas avec le changement, ni avec l’innovation, ni avec le bonheur des hommes; son engagement vise à faire table rase de ce qui existe.  Ce faisant, Petro croit défendre le camp du bien, contre le camp de ʺl’égoïsme », des « nazisʺ et de ʺl’impérialisme ». Pour être cohérent, il s’attaquera à la Constitution afin de démolir les institutions. C’est la méthodologie du chavisme.

L’avancée de Gustavo Petro ne s’expliquerait pas s’il n’y avait pas la grande bataille de la Russie, de la Chine et de l’Iran pour construire un nouvel ordre mondial, dans un monde de plus en plus connecté et articulé.

Lorsque l’ancien président Álvaro Uribe accepte de dialoguer avec Petro, son grand ennemi, lorsque des fractions du libéralisme et du conservatisme annoncent qu’elles sont prêtes à conclure des accords avec Petro, lorsque la classe politique évite d’adopter une ligne d’opposition claire et refuse de demander une enquête sur ce qu’a fait l’organisme des élections (Registraduría), et lorsque les principaux médias sont sur le point d’entrer en hibernation neutraliste, nous voyons à quel point nous étions impréparés et aveuglés face à des accidents de ce genre.

Petro ne fera pas ce qu’il dit sur un coup de tête. Il est convaincu que du chaos, même sanglant, émerge toujours un monde meilleur. C’est à cela que sa colistière Francia Márquez fait allusion lorsqu’elle parle de « vivre peinardsʺ. Tels sont les référents du ʺprésident élu ».

Pour définir son programme, on ne peut guère recourir à la formule naïve du « populisme de gaucheʺ. L’affaire Petro est compliquée. Son obsession anticapitaliste et pour la lutte des classes n’est pas seulement contraire à la démocratie représentative. Même la « démocratie participative » du progressiste Alain Touraine ne l’intéresse pas. Je ne pense pas non plus qu’il adore le machin messianique que Soros appelle la « démocratie globale ».

Petro appartient idéologiquement à la frange dure du trio anti-occidental Russie-Chine-Iran. Sa performance en tant que président répondra aux exigences de ce bloc, pas à celles des Colombiens. Les intérêts du pays n’ont d’importance, pour lui, que s’ils sont liés d’une manière ou d’une autre au projet d’ordre mondial en devenir.

La brutalité à l’encontre de ses rivaux pendant la campagne électorale, l’ardeur de ces activistes le jour de l’élection, l’acceptation explicite du soutien d’organisations narco-communistes, de délinquants extradables, de gros bonnets condamnés pour corruption, de chefs terroristes planqués au Venezuela, tout cela ne fait pas partie des us et coutumes de la société colombienne, ni de ses partis.

Même les communistes des années 1980-90 n’agissaient pas ainsi. Le PCC a toujours cultivé, par exemple, une approche hypocrite vis-à-vis des FARC. Avec des mensonges il entretenait une fiction, une certaine distance, dans ses textes. Il craignait d’être traité comme le bras politique des FARC. Avec Petro, ces digues n’existent plus.

L’ignorance de ce que représente Gustavo Petro, ou l’incapacité à voir ce qui est évident, explique le phénomène de lâcheté des partis anti-Petro qui acceptent désormais des conversations et même de collaborer avec lui sur des sujets non définis, pour mendier une place sous le soleil qui n’affecte pas les plans du changement social-communiste. Un jour ou l’autre la Colombie paiera cette cécité de manière catastrophique.

Il existe d’autres lignes d’orientation de l’action petriste. La principale : le ʺsocialisme du XXIe siècle » d’Hugo Chavez, qui est, en réalité, un socialisme souple, imprévu, au gré des circonstances, duquel pendent deux autres oripeaux: un culte de la personnalité et un volontarisme expansionniste qui ont conduit le Venezuela à engendrer une oligarchie militaire et à épuiser la richesse nationale pour renforcer la dictature cubaine et les plans totalitaires de l’hégémonie mondiale naissante. La progression rapide de ces forces dans une douzaine de pays du continent américain, et même en Espagne et en France, n’existerait pas sans cette sinistre constellation.

Tel est le profil du nouveau pouvoir gouvernemental qui émerge de la soi-disant  « électionʺ présidentielle du 19 juin en Colombie.

Petro n’est pas un politicien comme les autres, pour deux raisons :

  1. A cause du système de pensée et d’engagements qui le guide
  2. A cause du rôle joué par la violence physique et morale dans sa carrière politique. Sans cette violence, un mouvement minoritaire, mais avec un immense soutien extérieur, n’aurait pas atteint son objectif.

L’ancien président Uribe devrait tenir compte de ces réalités avant de rencontrer Petro. Même conseil pour les responsables libéraux et conservateurs qui tentent de vendre à leurs bases une ligne de capitulation face au parti petriste Colombia Humana.

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

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