Publié par Gertrude Lamy le 4 août 2022
Le transhumanisme et la vision chrétienne de l’homme

Source : Lanef

Nous publions en exclusivité la traduction française d’un grand entretien du cardinal Müller avec Lothar C. Rilinger, avocat, paru sur le site allemand kath.net le 8 juillet 2022.



La bataille portant sur ce qu’il convient d’entendre par « homme » est désormais engagée. La vision traditionnelle, fondée sur la nature, doit être remplacée par une vision athée et évolutionniste. L’homme veut s’affranchir de Dieu pour définir lui-même ce qu’il convient de considérer comme un être humain. Si le christianisme part du principe que chaque être humain doit être regardé comme une créature de Dieu, indépendamment de son apparence extérieure et de sa pensée, et comme une imago Dei, une image de Dieu, ce qui implique l’égalité indiscutable de tous les êtres humains, la conception athée-évolutionniste de l’être humain, qui se manifeste dans le transhumanisme, part du principe que l’unité naturelle du corps et de l’esprit, telle qu’elle a été conçue par les chrétiens, doit être supprimée pour être remplacée par un dualisme du corps et de l’esprit. Le corps est donc conçu comme une chose et seul l’esprit est porteur de droits. Par conséquent, ce n’est pas le corps qui détermine le sexe, mais l’esprit ; ce n’est pas le corps qui est titulaire des droits de l’homme, mais l’esprit. Le droit fondamental à la dignité n’est donc pas rattaché au corps, mais à l’esprit. La dignité est ainsi conçue comme détachée de la chair et du sang, comme contraire à la nature. Dans le transhumanisme, l’humanisme n’est plus inhérent à l’homme, mais il émane des désirs humains, lesquels sont soumis à l’esprit du temps. Le droit naturel comme fondement et justification des droits de l’homme est considéré comme dépassé. Les droits de l’homme doivent donc être construits par les hommes selon leurs propres idées, afin que leurs désirs respectifs puissent être regardés comme des droits de l’homme. Autrement dit, les hommes doivent dépasser leur origine naturelle pour devenir un « homme dénaturé », comme l’a décrit Grégor Puppinck. C’est de ces sujets que nous nous sommes entretenus avec le cardinal Müller.

Lothar C. Rilinger : La Constitution de la République fédérale d’Allemagne prévoit que la dignité de l’être humain est inviolable. Il est ainsi établi que la dignité doit être reconnue à chaque être humain. Mais, dans le transhumanisme, la dignité ne doit s’attacher qu’à l’esprit, de sorte que les personnes qui sont dépourvues d’esprit ne peuvent pas se prévaloir d’une telle dignité. Est-il ainsi admissible de redéfinir l’être humain afin de pouvoir dénier légalement la dignité à une partie de l’humanité ?

Cardinal Gerhard Ludwig Müller : Le transhumanisme est pareil à l’antihumanisme classique des idéologies athées, mais il est plus habilement camouflé et mieux vendu. Avec lui, l’ »Occident » déchristianisé vit le « retour du même » (Nietzsche), à savoir de son nihilisme suicidaire. Si la phrase de Nietzsche « Dieu est mort » reflète la conscience du monde d’aujourd’hui, il est clair que, sous les auspices de ce nihilisme, « son déploiement ne peut conduire qu’à des catastrophes mondiales » (M. Heidegger, Le mot de Nietzsche : Dieu est mort, Holzwege, Francfort-sur-le-Main 1972, 201). Les monstres dévoreurs d’hommes qu’ont été le jacobinisme, le communisme et le national-socialisme sortent tous du giron de l’athéisme, qui est négateur de l’être et ennemi de la vérité. Des centaines de millions de personnes en ont été les victimes innocentes. Au lieu de magnifiques cathédrales à la gloire de Dieu, ces idéologies, conduites par ceux qui se considéraient comme l’élite et l’avant-garde de l’humanité, ont érigé des camps de concentration dans le seul but d’avilir et d’anéantir les hommes. Leurs lieux de mémoire, comme Babi Yar et Katyn, sont des lieux d’horreur.

Le transhumanisme est le quatrième empire dans cette chaîne des nihilismes qui déferlent et engloutissent tout dans leurs abîmes. Le transhumanisme ou posthumanisme est la pire guerre d’extermination contre l’humanité et le crime contre l’humanité le plus brutal que l’on puisse imaginer pour le présent et l’avenir proche.

Nous, chrétiens, et tous les hommes de bonne volonté et de lucidité, nous devons défendre, en se fondant sur l’unité de la nature et de la grâce, de la raison et de la foi, l’ »humanisme avec Dieu », parce que tous les courants de l’ »humanisme sans Dieu », tel que l’ont conçu Auguste Comte, Ludwig Feuerbach, Karl Marx et Friedrich Nietzsche, débouchent inévitablement sur l’ »enfer sur terre » (cf. Henri de Lubac, Le drame de l’humanisme athée). Par contraste, l’humanisme fondé sur Dieu est la solution aux questions existentielles, et la foi en Lui permet la rédemption du malheur et de la finitude qui marquent l’existence dans le monde.

Car le Créateur et le Rédempteur ne font qu’un. Celui qui nous a créés « à son image et à sa ressemblance, homme et femme  » (Gn 1, 27) nous a aussi prédestinés de toute éternité à participer à la nature et à l’image de son Fils, afin que celui-ci soit « le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8, 29).

Par « humanisme », il ne faut pas seulement entendre cette étape particulière de l’histoire de la philosophie et de la culture ou le programme éducatif du même nom, inspiré de l’époque classique gréco-romaine. Au sens le plus large et le plus profond, le terme « humanisme » englobe la conception de l’être qui considère l’homme comme un être pensant, ressentant, vivant, espérant, aimant et animé de convictions morales, comme la mesure et le centre, le sens et le but du cosmos.

Le monde ne peut trouver sa véritable essence que lorsque l’homme parvient à la conscience de lui-même. Ensuite, ainsi compris par l’homme, le monde arrive à la question transcendante, celle de savoir pourquoi l’être existe, pourquoi le monde et l’homme existent. Se pose alors la question relative au principe qui confère l’être et la connaissance (la connaissance que l’homme a de lui-même dans sa manière d’appréhender le monde). Et la réponse est « Dieu ». Autrement dit, tout tourne autour de la question de savoir pourquoi il y a de l’être en général et non pas plutôt le néant

L’homme ne se comporte pas spirituellement et corporellement avec lui-même comme avec une chose ou ne se voit pas comme une partie du monde empiriquement constatable. L’homme est un esprit fini dans lequel le monde est reconnu dans les principes de son être et se présente comme le moyen de son auto-réalisation personnelle. De l’être et de la nature de Dieu en tant qu’amour trinitaire, auquel nous participons en tant que personnes en communion les unes avec les autres, découlent l’auto-transcendance et la reconnaissance de soi, selon laquelle « l’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même  » (Vatican II, Gaudium et spes, 24).

L’homme est doté d’une raison qui peut accéder à l’être. Contrairement à ce qu’estimait Julien Offray de La Mettrie dans son pamphlet athée et naturaliste L’Homme Machine (1748), l’homme n’est en aucun cas réductible à une machine qui – pour reprendre une conception moderne – serait pilotée par un programme intelligent.

Pourtant, comme le dit Klaus Schwab, le fondateur du Forum économique mondial de Davos : « Les dispositifs externes actuels […] seront presque certainement implantables dans nos corps et nos cerveaux. […] Ces technologies pourront pénétrer dans la sphère, jusque-là secrète, de notre esprit, lire nos pensées et influencer notre comportement » (Klaus Schwab, La Quatrième Révolution industrielle, Dunod, 2017). Il s’agit donc d’un programme de négation de la dignité et de la liberté de la personne, ayant pour objet la réduction de l’humanité en deux groupes, d’un côté, la masse informe des personnes faisant l’objet d’un contrôle, tenues dans l’ignorance et dépourvues de biens, et, de l’autre côté, l’élite restreinte de ceux qui exercent ce contrôle, qui possèdent tous les biens et disposent de toutes les connaissances.

Mais l’homme est une personne dans sa liberté morale et sa transcendance vers le fondement de l’être. Lorsque nous concevons notre être dans le monde, nous sommes, dans la conscience que nous avons de nous-mêmes et le sentiment que nous avons de notre valeur, renvoyés au-delà de nous-mêmes, de manière transcendante, vers le mystère absolu de l’être et de l’amour qui, dans sa parole, dans la parole du Christ, s’est attesté lui-même comme origine et fin de l’homme et, dans l’homme, comme origine et fin de toute la création.

L’homme « dénaturé » n’est rien d’autre qu’une invitation au suicide collectif, et ce au regard non seulement des conséquences tragiques de l’antihumanisme, mais également de la perte de sa dignité morale et de sa gloire spirituelle (cf. Guido Preparata, Die Ideologie der Tyrannei, Berlin 2015). Le seul intérêt de ceux qui composent cette élite est d’être en mesure d’exercer un pouvoir absolu sur leurs semblables, qu’ils rabaissent au rang d’objet et de matériau dans le cadre de leur agenda, afin de les utiliser comme la matière première de leurs fantasmes infantiles de toute-puissance (cf. Yuval Noah Harari, Homo Deus : une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2017 ; Zhao Tingyang, Tianxia, tout sous un même ciel : L’ordre du monde dans le passé et pour le futur, Cerf, 2018). L’homme est réduit à sa fonction sociale de consommateur, de client, de pourvoyeur de soins, de travailleur et de soldat. Le commerce d’organes volés de manière criminelle ou la maternité de substitution pratiquée à des fins commerciales font également partie de cette activité financièrement très lucrative. Le transhumanisme commence ainsi par le délire de l’auto-rédemption et se termine par le cauchemar de l’autodestruction de l’humanité (cf. Susanne Hartfield, Die Neuefindung des Menschen, Augsburg 2021).

Est ainsi confirmée cette prise de conscience : sans Dieu, tout est dépourvu de sens et de valeur. En termes bibliques, nous voyons ici le diable à l’œuvre, qui détruit d’abord la vérité, puis la vie : le diable n’est pas un personnage de plaisanterie mythologique, mais le « meurtrier dès le commencement » et le « père du mensonge » (Jn 8, 44) – le spécialiste de la perversion et de la diversion, de la déconstruction, qui, par exemple, peut faire naître de la bisexualité créée une série infinie de variantes imaginaires.

En tant que chrétiens, nous reconnaissons, à la lumière de la foi révélée, « que Dieu a voulu l’homme un peu inférieur à Dieu, le couronnant de gloire et d’honneur » et « l’a établi sur les œuvres de ses mains » (Ps 8, 6-7). Mais, du côté de la raison philosophique aussi, des voix puissantes s’élèvent pour « défendre l’homme » (Thomas Fuchs, Berlin 2020) sur la base de la compréhension manifeste de l’unité corporelle et spirituelle de celui-ci. Car l’homme, en tant qu’individu, est porteur de sa nature la plus essentielle et donc, en tant que sujet ou personne, de ce qu’il y a de plus élevé et de plus insurpassable dans l’ordre de l’être et dans la structure des valeurs.

R. : Avec le transhumanisme, on renonce à l’unité du corps et de l’esprit au profit d’un dualisme entre l’un et l’autre. Cette scission s’illustre, par exemple, par le fait que l’être humain à naître est vu comme un « amas de cellules » et un « tissu de grossesse », c’est-à-dire comme une chose. Est-il compatible avec l’image chrétienne de l’homme que – comme au temps des esclaves – des êtres humains considérés comme des créatures de Dieu soient qualifiées de chose ?

M. : Le dualisme anthropologique de la pensée (res cogitans) et du corps (res extensa), c’est-à-dire l’opposition incommunicable entre l’esprit et la matière, nous a été donné – involontairement – par René Descartes (1596-1650). C’est ainsi qu’a commencé l’histoire de la philosophie moderne avec son va-et-vient dialectique entre l’idéalisme (rationalisme) et le matérialisme (empirisme, positivisme). Selon la conception moniste, ou bien l’esprit est le Tout, et la matière n’est que la manifestation de cet esprit ou encore les tissus humains qui accueillent le centre de décision formel ; ou bien c’est la matière qui est le Tout, et l’esprit en tant que conscience de soi n’est qu’un épiphénomène de cette matière matérielle qu’est le corps humain ou de cette « matière » plus large que constituent les conditions sociales et socio-psychologiques, ces conditions pouvant « créer » le moi et le transformer à volonté.

Et ce sont les instruments avec lesquels la révolution mondiale communiste ou le « nouvel ordre mondial » libéral-capitaliste sont imposés : camps de rééducation, État de surveillance orwellien, lavage de cerveau, uniformisation de la parole et de la pensée, contrôle social, social scoring, police de la pensée, political correctness, lois dites anti-discrimination, avec lesquelles tout ce qui est normal est justement criminalisé, terreur du hate speech, procès spectaculaires, etc. L’étude de Hannah Arendt de 1951 Elemente und Ursprünge totaler Herrschaft (Francfort-sur-le-Main 2021) est, à cet égard, d’une étonnante actualité. La mise à mort d’un être humain est retournée en un droit à l’avortement, l’intégrité physique et l’autodétermination en un droit à l’automutilation dans ce que l’on appelle le changement de sexe, le suicide de personnes âgées et malades en une « mort par grâce » (euthanasie). Selon toutes les connaissances issues des sciences empiriques et conformément à l’anthropologie philosophique et théologique, l’homme est une unité organique de ses parties corporelles matérielles et une unité personnelle de sa nature spirituelle et corporelle, qui fait de lui un individu unique. L’empreinte digitale et l’ADN le rendent déjà physiquement et empiriquement unique. L’âme, par laquelle nous sommes un être humain individuel, est la preuve de notre personnalité unique et non interchangeable. Celui qui dévalorise l’être humain à son stade le plus précoce, celui de l’embryon, en le réduisant à un amas de cellules, et qui en fait ainsi une chose, devrait se demander si ses cellules cérébrales ne sont pas elles aussi un assemblage désordonné de nerfs qui, parce qu’ils sont dépourvus de capacité de jugement, en arrivent à des erreurs de jugement aussi révoltantes.

R. : La séparation du corps et de l’esprit doit également permettre que le sexe d’une personne soit déterminé non par le corps mais par l’esprit, de sorte qu’il puisse être choisi au gré de la volonté. Les femmes, même celles parfaitement conscientes de cette unité de l’esprit et du corps, sont alors tenues de s’habiller, d’utiliser les toilettes, de partager les cellules de prison ou d’organiser des compétitions avec des hommes qui pensent se comporter comme des femmes. Y a-t-il dans cette contrainte une négation des droits des femmes biologiques ?

M. : C’est là que se révèle le véritable objectif de la folie du genre. Il s’agit uniquement d’approcher de manière immorale les personnes de l’autre sexe et, en particulier de la part d’hommes aux intentions évidentes, de faire preuve de voyeurisme à l’égard des femmes ou de trouver l’occasion d’agressions sexuelles, comme cela s’est déjà produit dans plusieurs cas – comme dans une prison anglaise où un viol a été commis. L’État manque ici à son devoir d’assistance et de protection lorsque des lois contraires à la nature favorisent de tels crimes.

R. : La conception chrétienne de l’homme découle de la nature, laquelle considère l’homme comme un tout et, donc, sur l’indissociabilité de l’esprit et du corps. Cette conception a permis d’établir pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la règle de droit selon laquelle tous les êtres humains, indépendamment de leur sexe, de leur origine, de leur religion, etc. sont égaux au sens juridique. La dissociation, chez l’homme, du corps et de l’esprit serait-elle donc une régression dans le développement intellectuel de l’homme, vers l’état pré-moderne dans lequel la pleine égalité juridique de tous les hommes n’était pas reconnue ?

M. : L’égalité de tous les hommes devant Dieu, qui implique le droit absolu à l’existence de chacun, est aussi la base et l’impulsion de sa réalisation juridique et sociale dans les différentes phases de l’évolution de l’humanité. C’est également le critère pour constater un progrès ou, au contraire, déplorer une régression. Et la phase la plus récente de cette évolution n’est pas forcément la meilleure. En témoignent les totalitarismes staliniens et hitlériens, qui se voulaient en leur temps progressistes et modernes par rapport au christianisme, mais étaient en réalité un retour à la barbarie et une régression totale sous l’angle des valeurs humaines. De la même manière, les divers camps de rééducation, les campagnes de diffamation médiatiques et les interdictions professionnelles sont aujourd’hui, à tout le moins pour les personnes qui pensent normalement, une régression par rapport à la liberté et à la dignité de la personne, même si les idéologues se prétendent très progressistes.

R. : Dans la vision athée et évolutionniste du monde, l’esprit est considéré non comme une création de Dieu, mais comme le résultat d’une évolution humaine permanente. Ce n’est que lorsque l’esprit est formé par une telle sélection qu’il peut se développer. La séparation de l’homme et de l’animal n’est donc pas vue comme un acte divin, mais comme le résultat d’un processus existant au-delà de la raison. La raison n’étant pas acceptée comme base du développement de l’esprit, l’esprit est alors un simple produit du hasard. Est-il concevable que l’esprit se soit formé simplement par hasard, sans l’influence de Dieu ?

M. : L’évolution du vivant vers la formation d’espèces existant en tant qu’êtres vivants individuels par nature n’est en aucun cas en contradiction avec la création, à partir de la volonté spirituelle de Dieu, de tout ce qui existe – y compris le développement de la pluralité des espèces et la procréation des individus dans la succession des générations -, mais est un reflet de Son inépuisable bonté. Même les cris de triomphe des athées sur les trois « offenses » faites à l’homme moderne (qui n’est plus le centre du cosmos selon Copernic, qui n’est plus le sommet de la création selon Darwin et qui n’est plus le maître dans son âme dominée par les pulsions inconscientes selon Freud) ne peuvent pas ébranler le chrétien croyant. Car nous avons toujours su que nous n’existons pas nécessairement, que nous sommes faits de poussière et que nous devons mourir comme les animaux et les plantes, et que notre esprit n’est pas un appareil de calcul mathématique. Mais la contingence de notre existence sur terre, limitée dans le temps et dans l’espace, renvoie davantage à la vocation divine de l’homme et à l’accomplissement de nos aspirations dans la vérité et l’amour de Dieu qu’à l’idée que l’être s’est engendré à partir de rien ou que nous ne pourrions donner un sens à notre existence dénuée de sens.

Il est bien plus simple de voir que Dieu, qui possède l’être en abondance infinie, nous le communique de manière que nous le reconnaissions aussi comme le but de notre recherche de la vérité et que nous trouvions notre accomplissement dans l’amour pour lui.

R. : Si l’esprit s’est formé exclusivement par un processus de sélection, le progrès dans la sélection pourrait également déterminer l’étendue de la dignité de l’homme, de sorte que, comme l’a formulé le biologiste et eugéniste Julian Huxley, la qualité de l’esprit devrait être le « concept principal de notre système de croyance ». Cette hypothèse comporte-t-elle le risque que les droits de l’homme soient attribués dans des proportions différentes ?

M. : Nos matérialistes les plus intelligents ne sont tout simplement pas cohérents lorsqu’ils voient toujours, en stricte opposition avec leur principe de monisme, un sens au développement de l’humanité. La question du Logos de la création est justement identique à notre être spirituel, qui est toujours au-delà du monde simplement donné de manière matérielle en vertu de sa nature orientée vers la transcendance. Que signifie ici le processus de sélection ? Peut-être que, dans un combat d’homme à homme, ce sont les plus forts qui gagnent le plus souvent, ou que, dans une guerre, ce sont les soldats qui ont les méthodes les plus brutales et les armes les plus puissantes qui l’emportent. La mesure de l’humain n’est pas la survie du plus fort dans la lutte de tous contre tous pour les pâturages, les matières premières et les partenaires sexuels, mais la justice et la miséricorde qui donnent un sens et une consécration à la vie. « Les impies pensent que nous sommes nés par hasard » (Sg 2, 2) et que c’est la « loi du plus fort » qui prévaut. Mais en réalité, ce qui compte, c’est la « connaissance de Dieu, qui a créé l’homme pour l’immortalité et en a fait l’image de son propre être » (Sg 2, 23). C’est pourquoi tout ne tourne pas autour de la richesse et du pouvoir, de l’argent et de la cupidité, de l’éclat et de ce qui brille. Nous avons plutôt besoin de la sagesse, qui est « le rayonnement de la lumière éternelle, le miroir sans tache de l’activité de Dieu, l’image de sa bonté » (Sg 7, 26).

R. : Si les droits de l’homme sont conférés en fonction de la plus ou moins grande étendue de l’esprit dont est doté chaque être humain, la participation au processus démocratique pourrait également être limitée, le poids du vote étant déterminé par cette étendue de l’esprit. Ainsi, il serait mis fin à cette apparente loi démocratique de « one man one vote« , à savoir l’égalité de tous les votants. Une telle évolution conduirait-elle à la négation des principes démocratiques fondamentaux, voire à la suppression de la démocratie ?

M. : Ce n’est pas une question directement théologique. Mais dans l’esprit de notre compréhension moderne de la démocratie, après tant d’expériences dictatoriales tragiques, il faut se demander qui peut revendiquer le droit de prescrire aux autres s’ils doivent voter et pour qui ? Le vote est une décision libre et ne peut pas être réduit, dans une post-voting society, à un simple sondage d’opinion, recueilli d’une manière ou d’une autre par voie numérique à partir des données enregistrées des électeurs.

C’est précisément à ce stade que se situe le passage de la démocratie à la dictature des « élites » autoproclamées composées des milliardaires, des papes des médias, des rois philosophes, etc., dictature qui ne laisse subsister la démocratie qu’en apparence. Là où Socrate a été condamné à la ciguë par la majorité, là où un Aristote a dû quitter en catastrophe son université pour ne pas donner aux Athéniens une deuxième occasion de pécher contre la philosophie, ou lorsque les meilleurs esprits ont été victimes de l’échafaud lors de la Révolution française, c’est la liberté des démocrates qui a été trahie au profit de la dictature des idéologues.

R. : Selon les partisans du transhumanisme, le processus de sélection naturelle n’est plus suffisant, puisque l’homme, à son stade actuel de développement, n’est pas considéré comme achevé. Déjà, Nietzsche avait réfléchi au surhomme et en était arrivé à n’accorder que peu d’importance au développement ultérieur du corps, car, selon lui, c’est par l’esprit que l’homme devait s’élever au rang de surhomme – rang qui est considéré comme l’achèvement de la création. Est-ce la tâche de l’homme de se créer lui-même en tant que surhomme ?

M. : Nous avons été brutalement arrachés au rêve du surhomme lorsque, sur la rampe d’Auschwitz, on a procédé à la sélection entre les êtres humains aptes au travail et ceux voués à l’extermination immédiate. Bien sûr, Nietzsche ne pouvait pas imaginer ce que des criminels insensés feraient de ses visions folles, mais, « au-delà du bien et du mal », il n’y a plus de critère pour déterminer le bien à faire absolument et le mal à éviter absolument. Le darwinisme social s’est condamné lui-même une fois pour toutes par ses effets criminels d’une ampleur apocalyptique, de sorte que toute réédition, même sous des noms à la consonance agréable, est en soi un crime contre l’humanité. L’homme a été créé bon par le Dieu sage et bon, et il a été ordonné au bien.

« C’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde ; ils en font l’expérience, ceux qui prennent parti pour lui. » (Sg 2, 24). Et nous ne pouvons sortir du piège que nous tend le mal que par l’acte salvateur de notre Créateur qui, en son Fils incarné et par sa mort et sa résurrection, est aussi devenu notre Sauveur et Rédempteur. Nous n’avons pas besoin de parler du surhomme, qui a besoin, par contraste, de sous-hommes. Dans le Christ, nous avons été régénérés et nous portons en nous l’espérance de l’immortalité. L’indicatif entraîne l’impératif : « Revêtez-vous de l’homme nouveau, créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité ». (Eph 4, 24). Nous n’avons pas besoin de nous élever dans la tentative de « ressembler à Dieu » (Gn 3, 5), car, par sa grâce et son amour, nous sommes devenus en Christ « participants de la nature divine » (2 P 1, 4).

R. : Léon Trotski lui aussi aspirait à un « type socio-biologique supérieur », comme il le formulait. Pouvons-nous voir dans « l’homme nouveau », qu’il conçoit également comme un « surhomme », une élévation et un accomplissement de l’homme dans le cadre du communisme ?

M. : Ni la sélection biologique ni l’amélioration technique (enhancement) ne peuvent améliorer, sur le plan éthique et spirituel, quoique ce soit de la condition humaine. Les nouvelles possibilités en matière de médecine et de technique, de production de biens de consommation et de denrées alimentaires, de communication à l’échelle mondiale et de coopération internationale peuvent améliorer les conditions de vie de l’homme, pourvu toutefois qu’il y ait des scientifiques, des entrepreneurs et des techniciens, des politiques et des fonctionnaires qui se conforment à des critères éthiques. Sinon, les progrès réalisés dans les conditions de vie matérielles peuvent aussi provoquer des malheurs d’autant plus grands, comme nous pouvons le constater avec le risque d’autodestruction nucléaire et la destruction irréversible de l’environnement, pour citer deux exemples. L’homme ne devient nouveau et meilleur que par la grâce de Dieu, qu’il accepte librement pour s’en remettre, en tant qu’homme, avec intelligence et volonté, au Dieu qui se révèle. « Pour exister, cette foi requiert la grâce prévenante et adjuvante de Dieu, ainsi que les secours intérieurs du Saint-Esprit qui touche le cœur et le tourne vers Dieu, ouvre les yeux de l’esprit et donne « à tous la douce joie de consentir et de croire à la vérité ». (Vatican II, Dei verbum 5).

R. : Pierre Teilhard de Chardin a également réfléchi à l’ »ultra-humain ». Il imagine celui-ci non pas comme la création d’un nouvel homme, mais comme une « évolution de l’humanité », visant au développement des meilleures qualités chez l’homme. Pouvez-vous imaginer que l’évolution vers l’ultra-humain soit compatible avec les conceptions chrétiennes ?

M. : Comme je l’ai dit, l’évolution de l’homme ne réside pas dans une amélioration des conditions de vie extérieures. Même un homme doté d’une intelligence supérieure peut commettre le mal. Le problème de tous ces espoirs irréels réside dans une erreur qui consiste à confondre éthique et technique. Théologiquement, il n’y a pas d’alternative entre la grâce divine et la liberté autonome de l’homme. Dans le mystère divin et humain du Christ, la solution à la question de la raison et la rédemption de la volonté réside dans la collaboration à la construction du royaume de Dieu et d’un monde meilleur et plus humain. La grâce et la liberté, la foi et la raison sont les deux forces de la coopération de l’homme avec Dieu, le Créateur et le Sauveur du monde. Parce que Dieu ne nous a pas créés pour un avantage ou un besoin, mais parce qu’il se communique à l’infini à partir de sa plénitude inépuisable, en dépit de tous les efforts et de toutes les déceptions de l’existence terrestre, l’être le plus intime de l’homme est orienté vers sa participation à la vie de Dieu dans la joie et l’amour.

R. : Dans le transhumanisme, la mort est considérée comme une maladie qui doit être vaincue, de sorte que l’esprit doit être développé par la technique afin de pouvoir atteindre l’immortalité. L’être humain doit être amélioré par le processus d’ »human enhancement« . Cela peut se faire par le biais de cosmétiques ou d’implants, ou encore par des technologies reproductives, telles que le diagnostic préimplantatoire, afin d’éviter, dans une perspective eugéniste, la naissance des personnes handicapées et malades. Toutefois, il est également envisagé de recourir à l’ingénierie génétique humaine pour obtenir cette amélioration. Cela pourrait être mis en oeuvre par le « téléchargement » de l’esprit humain sur un ordinateur ou au moyen d’implants cérébraux ou neuronaux. De telles améliorations techniques, contraires à la nature de l’homme, seraient-elles donc l’expression de l’insatisfaction de l’homme vis-à-vis de lui-même et le signe d’une volonté chez celui-ci de s’ériger en nouveau créateur de l’homme ?

M. : La mort ne peut pas être surmontée par des moyens techniques, parce que nous sommes des êtres biologiques et que nous mourrons tous un jour. Ce que l’on peut télécharger, ce sont peut-être quelques performances cérébrales propres à une personne, mais ces performances ne se confondent pas avec cette personne en chair et en os. De même, si je peux communiquer avec les pensées d’un auteur décédé dans son livre, je ne peux le faire directement avec cet auteur. Les productions de la pensée d’une personne enregistrés numériquement ou rapportées dans un livre imprimé ne se confondent pas avec cette même personne qui a vécu, ressenti, ri et pensé dans son moi. Entre la mort et la vie, il existe une limite absolue de nature qualitative et non une simple différence relative que l’on peut déplacer quantitativement. Les alchimistes ont tenté en vain de créer l’homunculus, de fondre de l’or à partir du plomb, de trouver la pierre philosophale ou d’engendrer un hermaphrodite à partir d’un homme et d’une femme. L’homme raisonnable place son espoir en Dieu seul et ne peut donc pas être déçu par les hommes. « Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair, tandis que son cœur se détourne du Seigneur. […] Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur, dont le Seigneur est la confiance « . (Jr 17, 5-7).

R. : C’est n’est qu’au moyen de l’eugénisme que l’homme peut se poser en créateur de l’homme nouveau. C’est pourquoi Julian Huxley a également attribué un rôle déterminant à l’eugénisme. L’amélioration eugénique de l’homme est au cœur de la théorie transhumaniste. Ce projet est-il compatible avec l’éthique du christianisme, alors qu’il a été fermement condamné par les puissances victorieuses après les expériences eugéniques menées sous le Troisième Reich ?

M. : L’eugénisme est une pseudo-science selon laquelle les dispositions héréditaires doivent déterminer le droit à l’existence ou la valeur supérieure ou inférieure de la vie d’un être humain. C’est ainsi qu’ont été justifiés le racisme et la fabrication d’êtres humains prétendument supérieurs. L’eugénisme et l’euthanasie doivent être rejetés pour ce qu’ils sont, à savoir des pseudo-sciences. À l’inverse, la recherche médicale doit toujours être au service du malade en tenant compte de sa dignité humaine inviolable.

R. : Pour conclure notre entretien, revenons sur ce droit de l’homme particulier qu’est le droit à la « dignité ». Comme le terme « droit de l’homme » l’indique, il doit s’agir d’un droit de l’ »homme ». Toutefois, dans le débat transhumaniste, il est question d’élargir les destinataires de ces droits. Ces droits ne doivent pas seulement être accordés aux personnes dotées d’un esprit, mais aussi aux animaux, aux plantes et même aux robots, avec pour effet que la position particulière de l’homme au sein du monde est dépassée. Cet élargissement est-il envisageable ?

M. : Certes, les animaux ne sont pas des machines et ont un sens dans leur propre existence. Quant aux plantes, elles sont purement nécessaires à l’utilité de l’homme ou à la pérennité du monde et n’ont pas de dignité propre. Tel est encore moins le cas pour les machines et les robots qui ne nécessitent qu’un entretien adéquat. Rien n’est comparable à la dignité de l’être humain. C’est aussi la seule caractéristique de l’homme que d’être conscient de sa dignité et de pouvoir, dans un acte de négation de soi, se prononcer contre la dignité que Dieu lui a conférée ou contre la dignité de ses frères et sœurs. Le paradoxe de l’athéisme nihiliste d’aujourd’hui est de penser pouvoir établir un équilibre dans la nature par la dévalorisation – diabolique – de l’homme en animal, voire en chose, et la valorisation des choses et des êtres vivants dépourvus de raison en hommes créés avec la raison et le libre arbitre et leur capacité (capax Dei) à connaître et à aimer Dieu.

R. : Éminence, je vous remercie.

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