Publié par Jean-Patrick Grumberg le 23 août 2022
Moyen-Orient, Europe, France : Arabisme, islamisme et hégémonie iranienne

Le colonel (retraité) Jacques Neriah, analyste spécial pour le Moyen-Orient au Jerusalem Center for Public Affairs, publie une analyse plus intelligente que les banalités superficielles des experts français, et j’ai pensé important d’en porter des extraits à la connaissance des lecteurs de Dreuz.info.

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Le « Printemps arabe » a apporté aux Etats arabes l’islam radical et l’hégémonie iranienne

Le soi-disant Printemps arabe était censé renverser les régimes arabes post-coloniaux et les remplacer par des régimes adaptés à la réalité du 21e siècle, des régimes dotés d’un attrait social, d’une identité arabe et islamique, et définitivement anti-occidentaux.

Cette transformation ne s’est pas produite.

Au contraire, les régimes arabes ont été confrontés à deux menaces principales : l’islam radical et l’hégémonie iranienne.

  • Dans leur lutte contre le radicalisme islamique, certains régimes arabes n’ont pas hésité à demander l’aide de puissances étrangères (Russie, Chine ou États-Unis) qui n’avaient pas de passé colonial dans la région.
  • Certains se sont même tournés vers d’anciennes puissances coloniales comme la France et le Royaume-Uni afin de survivre à la vague déferlante de l’islam radical.
  • Certains sont allés jusqu’à demander aux puissances arabes voisines (intervention de l’Arabie saoudite à Bahreïn) et aux puissances périphériques du Moyen-Orient (Turquie et Iran) de les aider à bloquer les attaques par les radicaux islamiques associés aux Frères musulmans, à Al-Qaïda et à l’État islamique (Daesh).

Une décennie plus tard, la Libye n’a pas survécu, le Liban tente de survivre

La Libye n’est pas le seul État défaillant.

  • Le Liban a sombré pour différentes raisons et a rejoint le club des pays douteux. Il se bat pour survivre en tant que nation.
  • La Libye s’est transformée en un État défaillant, divisé entre factions rivales, et dont le sud est contrôlé principalement par des islamistes radicaux.

    Les principales raisons de la désintégration de la Libye sont la lutte entre ses deux principales divisions géographiques – la Tripolitaine et la Cyrénaïque – pour le contrôle de l’État, et une lutte entre tribus concurrentes dans laquelle les puissances étrangères tentent d’imposer leur influence.

    Le Liban, quant à lui, est victime de sa politique confessionnelle et sectaire mal née, mêlée à la corruption, à la mauvaise gestion et à l’incapacité de faire face à la subversion extérieure de l’État.

L’Etat islamique, toujours présent

L’État islamique (Daesh) en tant qu’État n’a pas été vaincu par la coalition multinationale comprenant des ennemis jurés et des rivaux jurés comme l’Iran, les États-Unis et la Turquie, il l’a été lorsque Donald Trump est devenu président, et qu’il a pris l’initiative de l’éradiquer [JPG cette remarque est de moi, le colonel ne parle pas de l’intervention décisive de Trump pourtant largement documentée, peut-être par peur d’un retour de bâton]. Cependant, Daesh est toujours présent dans la région, nourri et entretenu par le schisme historique entre sunnites et chiites. Cela s’applique en particulier à la Syrie et à l’Irak, où Daesh bénéficie toujours d’un refuge au sein de la population sunnite et de l’ancienne élite politique qui refuse de se soumettre à des régimes chiites ou iraniens.

Les Frères musulmans ont été vaincus

En corrélation profonde avec la réaction sunnite au changement de régime en Irak, qui a été le catalyseur de la création de Daesh, le monde arabe a cherché à démanteler les Frères musulmans, les champions de l’islam politique.

La confrérie était considérée comme une force dominante, et même considérée par l’administration Obama comme digne d’hériter des régimes arabes vacillants et corrompus, ainsi que des mouvements sunnites radicaux marginaux liés à Al-Qaïda ou à Daesh. Mais les régimes arabes se sont levés pour surmonter la vague islamique radicale et maintenir leur régime traditionnel, à l’exception du régime imposé par les États-Unis en Irak et de la désintégration de la Libye sous la force de frappe menée par l’Occident et principalement par la France.

  • À ce jour, les Frères musulmans ont été vaincus, voire décimés.
  • Leurs dirigeants sont soit en exil [JPG ils sont bien accueillis en France, qui a décidé de les élever au rang d’organisation honorable, tandis que la Grande-Bretagne, qui voulait les inscrire sur la liste des organisations terroristes, a fait marche arrière], soit incarcérés dans des camps de détention ou des prisons.
  • En Tunisie, où le printemps arabe a commencé, les Frères musulmans se sont retrouvés dans l’opposition, constamment traqués par le régime et confrontés à des tribunaux de haute trahison.

Le nouveau rôle de l’Iran

Il est important de noter :

  • Jamais dans l’histoire moderne du Moyen-Orient et du monde arabe, l’Iran n’a été à ce point omniprésent, influent et dictant la politique des gouvernements locaux, au point que des délégués iraniens surveillent les élections parlementaires et décident du choix des présidents et des Premiers ministres.
  • Cette nouvelle étape a vu l’Iran intervenir dans des guerres régionales.
  • Son implication s’est caractérisée par une assistance et une intervention militaires et un soutien financier et politique.
  • Les politiciens iraniens se sont ouvertement vantés que quatre capitales arabes étaient sous leur hégémonie : Liban, Syrie, Irak et Yémen.

L’élément iranien a polarisé le Moyen-Orient arabe

L’Iran a divisé les Arabes en deux régions politiquement opposées :

  • La région septentrionale qui s’étend du Liban à l’Irak (y compris le Yémen au sud et, jusqu’à il y a quelques années, le Soudan), région à majorité chiite, et
  • la sous-région méridionale coincée entre la ceinture septentrionale et le Yémen, à majorité sunnite et profondément anti-iranienne.

La région du Nord dominée par l’Iran est de plus en plus déstabilisée sur le plan intérieur, dominée par des politiques sectaires et surtout caractérisée par un corps politique paralysé, incapable d’établir une continuité gouvernementale, une distribution équitable du pouvoir, la consolidation d’économies stables et une défense contre l’intervention étrangère.

L’Iran, par le biais de son bras exécutif – la Force al-Quds, qui fait partie intégrante des Gardiens de la révolution – a réussi à créer dans chacun des États « dominés » des forces mandataires qui lui assurent une position prépondérante dans la politique locale, dans laquelle l’Iran intervient et gouverne à sa propre discrétion.

  • C’est le cas du Hezbollah au Liban,
  • de la « force de mobilisation populaire » (Al-Hashd el-Shaabi) en Irak,
  • des Houthis au Yémen et
  • de la Légion étrangère composée de milices pakistanaises et afghanes en Syrie, qui sert de garde prétorienne au régime d’Assad.

Perses et Arabes, rivaux historiques

Historiquement, les Perses et les Arabes étaient d’âpres rivaux, même si la culture perse a pénétré le royaume arabe et a été profondément intégrée au patrimoine arabe.

Les différentes communautés chiites étaient dispersées dans tout le monde arabe, mais principalement dans le Levant arabe, où le contact avec la Perse/Iran remonte à plusieurs siècles. L’interaction entre ces communautés et l’Iran couvrait tous les aspects de la vie, tout en servant de temps à autre de refuge à des personnalités politiques ou religieuses iraniennes persécutées par les autorités de Téhéran. Toutefois, à aucun moment il n’y a eu d’intention de dominer la politique arabe.

Cette tendance a radicalement changé avec l’avènement du régime des ayatollahs en Iran, la chute du Shah d’Iran et l’établissement de la République islamique d’Iran, qui a adopté le prosélytisme comme politique officielle, cachant ses intentions sous le couvert du panislamisme.

Avec l’influence croissante de la République islamique dans différents États arabes et la domination de Téhéran dans ce qu’on appelle « le Croissant fertile », les tensions ont commencé à monter entre les Arabes et l’Iran.

  • Ces tensions ne se limitent pas à l’affrontement historique entre sunnites et chiites ;
  • elles s’étendent à la communauté chrétienne du Liban
  • et, ce qui est beaucoup plus important, au gouffre qui se creuse dans le camp chiite en Irak – entre les chiites totalement acquis à l’Iran et ceux qui cherchent à protéger leur identité arabe, irakienne et indépendante.

    Ce schisme inter-chiite en Irak a non seulement entraîné une paralysie du système politique, les factions chiites combattantes étant incapables de décider ou de s’entendre sur le choix d’un président, d’un Premier ministre, et sur la convocation du parlement depuis les élections législatives d’octobre 2021, mais il a également accru la probabilité d’une guerre civile totale en Irak.
  • Les manifestations arabes secouent également le Liban divisé, où l’agent et le mandataire iranien, le Hezbollah, est critiqué par ses rivaux politiques sunnites et une partie de la communauté chrétienne, en raison de son emprise paralysante sur le corps politique, qui sert en fin de compte les intérêts iraniens et pousse l’État à une confrontation avec Israël.

L’alliance de facto qui s’est établie entre les différents États arabes à majorité sunnite qui ont décidé de faire face à l’expansion secrète de l’Iran, soit par des sanctions économiques (comme c’est le cas au Liban), soit par la mise en place d’un réseau politique destiné à contrer les initiatives iraniennes au Moyen-Orient et en Afrique, est plus significative [JPG Notez que cette alliance s’est solidifiée autour des Accords Abraham du président Trump, qui là encore n’est pas évoqué].

Conclusion : La guerre entre l’arabisme et l’hégémonie iranienne est loin d’être terminée

Il y a plusieurs siècles, certaines parties du monde arabe étaient dominées par les Fatimides, souverains chiites du 10e au 12e siècle (909-1171), un sultanat qui s’étendait de l’océan Atlantique au Maghreb à la mer Rouge.

Il fallut Salahuddin (Salah el-Din), sunnite d’origine kurde, pour vaincre les Fatimides et les remplacer par la dynastie sunnite des Ayyoubides.

Ma conclusion

La vision simplificatrice des experts invités par les médias, qui s’expriment non pas dans le but d’informer le public, mais de l’influencer dans une direction idéologiquement inspirée par un post-colonialisme culpabilisateur, induit un devoir de réparation qui justifie l’ouverture totale des frontières à une immigration massive d’Afrique.

Les citoyens Européens se taisent pour ne pas se considérer comme racistes, xénophobes, voire pires : extrémiste de droite anti-immigration. Et lorsqu’ils ne se taisent pas, la terrible machine de la censure – mélange des médias, des réseaux sociaux, de Big tech et des activistes d’extrême gauche se charge d’eux.

Les médias donc, cachent totalement le fait que la guerre entre l’arabisme et l’hégémonie iranienne est loin d’être terminée, et qu’elle passe nécessairement par l’Occident encore puissant, mais contemplatif, asexué et apathique.

La présentation d’un islam de France dans une bulle hexagonale, détaché du monde islamique, détaché des tensions tribales moyen-orientales, étranger à l’influence croissante de l’Iran, de l’Etat islamique et d’al-Qaeda et ses affiliés en Afrique, et des guerres de l’arabisme multi-centenaire, sert parfaitement à faire oublier que la France est l’épicentre névralgique de l’islam européen sunnite.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

Source : https://jcpa.org/arabism-islamism-and-iranian-hegemony/

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