Publié par Jean-Patrick Grumberg le 29 septembre 2022
Alors que la guerre de Poutine s’essouffle, l’antisémitisme réapparaît dans les médias russes contrôlés par l’Etat

Peu après son arrivée au pouvoir il y a 22 ans, Vladimir Poutine prenait des mesures contre l’antisémitisme que ses prédécesseurs avaient encouragé, toléré ou simplement ignoré.

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Chassez le naturel… Aujourd’hui, alors que l’effort de guerre de la Russie en Ukraine s’intensifie et que le conflit semble prendre la direction de l’enlisement que Poutine ne souhaitait vraisemblablement pas, une rhétorique ouvertement antijuive a refait son entrée dans les grands médias du pays, remplissant de joie une partie de ceux qui se disent « patriotes ».

Un animateur de talk-show populaire a désigné les Juifs comme « insuffisamment patriotes » et un groupe de réflexion a accusé un éminent philosophe juif, Bernard Henri Levy, d’avoir pris le parti de l’Ukraine « par cupidité » – deux clichés habituels de la panoplie antisémite.

Le changement de discours sur les Juifs dans les médias russes a commencé il y a environ deux mois, selon Roman Bronfman, un ancien législateur israélien qui a publié un livre sur les Juifs post-soviétiques. C’était à peu près au moment où l’on a appris que les troupes ukrainiennes avaient réussi à stopper l’avancée des forces russes sur le territoire ukrainien ; depuis, elles ont repoussé les troupes russes de certaines zones que les Russes avaient capturées.

« À un moment où la stabilité du régime était menacée, une cible juive a été choisie », a déclaré Bronfman, rappelant que les juifs sont toujours le bouc-émissaire idéal à toutes les crises. « À bien des égards, il s’agit d’une répétition de multiples épisodes de l’histoire russe, notamment les derniers jours de Josef Staline au pouvoir. »

Dans un pays où la persécution des Juifs avait été la politique officielle pendant de nombreuses décennies jusqu’à l’effondrement de l’URSS en 1990 – alors qu’elle avait disparu juste après guerre de tous les pays occidentaux, les antisémites ont fait face à des peines sévères sous Poutine.

  • En 2019, un homme a été emprisonné pendant deux ans et demi pour avoir gribouillé des graffitis antisémites.
  • En 2020, la police de la ville de Krasnodar, dans le sud de la Russie, a demandé à un rabbin de simuler sa propre mort pour piéger deux suspects.

Cette position dure de Poutine contrastait avec l’approche de son prédécesseur, Boris Eltsine. Elle lui a été politiquement utile, puisqu’il a prétexté l’antisémitisme des Ukrainiens (ignorant qu’ils ont élu un président juif et que le Premier ministre est également juif) comme l’une des raisons de son invasion de l’Ukraine en février. (Les rares indications montrent qu’il n’éprouve pas de haine pour les Juifs ou le judaïsme à un niveau personnel. Cependant, la première raison pour laquelle l’antisémitisme a peu d’utilité pour le Kremlin est que l’antisémitisme moderne populaire, ou « de la rue », n’est pas facilement lié à la politique, et qu’il ne représente aucun gain potentiel pour Vladimir Poutine) (2).

Mais l’invasion de l’Ukraine par Poutine l’a laissé isolé sur la scène mondiale, ses affirmations sur la présence de nazis en Ukraine ayant été largement ridiculisées comme une invention, d’autant qu’il y a plus de nazis dans son pays que dans n’importe quel autre pays au monde. Ceci étant, cela rend désormais moins utile sa position ferme contre l’antisémitisme dans les médias. Et n ‘oublions pas que l’Agence juive fait l’objet de menaces d’interdiction depuis 2019, bien avant la guerre.

Il y a donc de plus en plus de signes que l’interdiction de l’ère Poutine sur les manifestations d’antisémitisme tombe.

  • En juillet, Vladimir Solovyov, un animateur de talk-show populaire qui a lui-même des ancêtres juifs, a énuméré à l’antenne les noms de Juifs auxquels il reprochait leur manque de patriotisme. A ce moment, la Russie avançait dans son procès destiné à mettre fin aux activités locales de l’Agence juive pour Israël, qui facilite l’émigration des Juifs vers Israël. Le procès est toujours en cours.
  • En mai, le ministre des Affaires étrangères, Sergey Viktorovich Lavrov, s’est particulièrement distingué en accusant les Juifs d’être antisémites, et qu’Israël soutenait un « régime néonazi » à Kiev.
  • Toujours en mai, dans une interview à la télévision italienne, Lavrov a déclaré qu’Adolf Hitler avait des « origines juives » et que « les sages juifs disent que les antisémites les plus ardents sont généralement des Juifs. »
  • Et bien entendu, Lavrov a donné un avant-goût de ce qui pourrait arriver aux juifs russes, en comparant le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy à Adolf Hitler.

Ces dernières semaines, la rhétorique antisémite, qui n’a jamais totalement disparu, semble s’accélérer

« Ce citoyen français de 74 ans, né dans une famille de Juifs algériens, sent le sang avec son nez et, sans attendre, s’envole pour le lapider – et pour de l’argent »

  • En septembre 2018, dans l’émission télévisée « Evening with Vladimir Solovyov », Vladimir Jirinovsky a eu un échange houleux avec Alexandre Khinshtein et lui a lancé : « Vous êtes Juif, alors allez en Israël, nous, nous sommes des Russes ! » (1)
  • Dans un article paru le 18 septembre 2022 dans Moskovskij Komsomolets, un quotidien russe de haut niveau, un écrivain du nom de Dmitry Popov a dressé une liste de juifs connus qu’il a qualifiés d' »agents étrangers », un terme que le gouvernement russe applique fréquemment à ses ennemis présumés et qui rappelle l’affaire Dreyfus et l’accusation que les juifs sont des traîtres à leur pays. Il a ajouté, sur un ton sarcastique incitant à la haine et à faire remonter le sentiment antisémite, que les Juifs pourraient un jour former un gouvernement dans « la belle Russie du futur » – ostensiblement après que Poutine ait quitté ses fonctions.
  • Récemment, Bernard-Henri Lévy, qui est un défenseur de l’Ukraine comme presque toute la classe politique française, a visité l’Ukraine.

    La Fondation pour la culture stratégique, un groupe de réflexion conservateur russe souvent cité dans les médias grand public en Russie et au-delà, a publié un article sur Lévy qui utilise un langage rappelant l’antisémitisme classique des XIXe et XXe siècles.

« Ce citoyen français de 74 ans, né dans une famille de Juifs algériens, sent le sang avec son nez et, sans attendre, s’envole pour le lapider – et pour de l’argent », peut-on lire dans l’article signé par Agnia Krengel, une collaboratrice fréquente du think tank.

Le silence de la fondation lorsque le président français Macron, ou Gérard Larcher, récemment, la ministre française des Affaires étrangères Catherine Colonna se sont également rendus à Kiev laisse peu de place au doute sur l’antisémitisme de cette noble fondation.

  • L’ancien président russe et vice-président du Conseil de sécurité du pays, Dmitri Medvedev, a affirmé que Zelenskyy avait « perdu » son identité juive, une manière de nier à un juif sa judéité.
  • Et sans peur de la contradiction, dans un article publié en octobre 2021, Medvedev reprochait au président Zelensky de se faire passer pour un Ukrainien alors qu’il est en réalité un « Juif ashkénaze » (4), soulignant l’accusation courante du juif apatride.
  • L’un des propagandistes en vue du Kremlin, Vladimir Solovyov, a même affirmé que Zelenskyy n’était « pas vraiment juif ».
  • L’ancien conseiller économique du président Poutine, Sergey Glazyev, a accusé Zelenskyy en 2019 de vouloir remplacer la population russophone de l’Est et du Sud de l’Ukraine par des Juifs israéliens (3).
  • Et les médias d’État ont faussement accusé le président ukrainien de « trahir sa famille et ses ancêtres juifs », un juif renégat, cliché habituel.

L’exode massif des Juifs russes par peur de la recrudescence de l’antisémitisme pourrait exacerber l’impression qu’ils ne sont pas patriotes : c’est un cercle vicieux habituel où le juif est accusé d’être responsable de l’antisémitisme

La recrudescence de l’antisémitisme s’ajoute aux forces qui ont poussé des dizaines de milliers de Juifs russes à quitter leur pays depuis que Poutine a envahi l’Ukraine. Environ 20 000 personnes, soit 15 % de la population juive estimée de la Russie, ont émigré en 2022 de la Russie vers Israël en vertu de sa loi sur le retour des Juifs et de leurs proches – et les autorités israéliennes se préparent à en recevoir beaucoup plus maintenant que Poutine a commencé à mobiliser des troupes pour soutenir une guerre qu’il est largement considéré comme perdant, Jérusalem venant de décider de consacrer des sommes importantes pour accueillir ce qu’on appelle en Israël « l’aliyah Poutine ».

« La rhétorique antisémite que nous voyons aujourd’hui, le relâchement du tabou qui l’entoure, ne sont probablement pas dirigés directement par le gouvernement de Poutine. Pas plus que l’impression que Poutine se soucie des Juifs. Ces questions relèvent d’une atmosphère générale », a déclaré M. Bronfman. « Les fonctionnaires et la population en général lisent entre les lignes sur la façon dont ils doivent traiter les Juifs. Et le message est en train de changer. »

Yad Vashem et le Musée commémoratif de l’Holocauste des États-Unis ont condamné les « comparaisons totalement inexactes avec l’idéologie et les actions nazies » de Poutine et les affirmations erronées selon lesquelles « l’Ukraine démocratique doit être dénazifiée ».

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

  1. https://www.ohchr.org/sites/default/files/Documents/Issues/Religion/Submissions/WJC-Annex2.pdf
  2. https://repository.upenn.edu/spice/vol13/iss1/5/
  3. https://web.archive.org/web/20220401140958/https:/zavtra.ru/blogs/glaz_ev_raskol
  4. https://mosaicmagazine.com/picks/politics-current-affairs/2022/08/russia-is-returning-to-its-old-anti-semitic-ways/

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