Publié par Guy Millière le 1 octobre 2022
Après la victoire de Fratelli Italia, réflexions sur l’Europe

Le résultat des élections italiennes et la victoire de la coalition menée par Giorgia Meloni en Italie ne sont pas du goût de nombre de commentateurs en France.

Ils trouvent parfois des explications pertinentes, mais ne vont pas au bout de leurs analyses. Ils parlent de l’immigration clandestine qui fait arriver chaque année en Italie d’innombrables personnes venues d’Afrique et du monde arabe, pour la plupart musulmanes, du fait que les Italiens en ont assez de ce qu’ils perçoivent comme une invasion, et du fait que la politique européenne ne conduit sans doute pas à des décisions assez fortes pour contrer le phénomène, et ils voient l’arrivée au pouvoir de Fratelli d’Italia comme un symptôme de quelque chose qu’ils perçoivent comme une maladie. C’est ainsi qu’ils voient aussi les autres partis qu’ils décrivent comme «populistes» et qu’ils craignent de voir arriver au pouvoir. Ils soulignent que peu de temps après la victoire de Fratelli d’Italia, les Démocrates de Suède ont gagné eux aussi.

Comprendre implique de parler de la construction européenne.

La construction européenne s’est enclenchée dans l’après-Deuxième Guerre Mondiale, sous l’impulsion d’hommes qui pensaient que la guerre avait éclaté à cause d’Adolf Hitler, du national-socialisme et du fascisme, et qui pensaient qu’Hitler était avant tout un nationaliste, un homme fasciné par la force armée, et un homme qui avait séduit le peuple et avait été démocratiquement élu. Ils ont dès lors pensé qu’il fallait bannir le nationalisme et toute idée d’identité nationale, se méfier de toute perspective de puissance militaire, et se défier de la démocratie. Et ils ont enclenché la construction de l’Europe sur ces bases. L’Europe qu’ils voulaient serait supra-nationale, faible militairement, non démocratique. Ils considéraient en supplément que c’est la pauvreté qui avait amené Hitler et Mussolini au pouvoir et qu’il fallait des politiques très «sociales». Ils pensaient que l’extermination des Juifs d’Europe était née d’un racisme et d’un rejet des personnes étrangères, et que l’Europe devait être antiraciste et ouverte aux personnes étrangères. Ils pensaient qu’Hitler avait eu le soutien des grands capitalistes allemands, et qu’il fallait donc mettre le capitalisme sous surveillance. Ils adhéraient à des théories planistes et pensaient que l’économie pouvait être guidée par des «techniciens» de l’économie.

Tous les ingrédients constitutifs de ce qu’est aujourd’hui l’Union Européenne étaient là, réunis.

L’Europe qui s’est construite était au départ une association de libre-échange et de coopération économique entre les pays européens, porteuse de quelques dimensions planistes découlant du fait que l’Europe occidentale était à reconstruire après la Deuxième Guerre Mondiale, et qu’il fallait répartir les moyens financiers et matériels du plan Marshall.

Très vite, d’autres dimensions se sont ajoutées qui ont eu, elles, une dimension planiste claire et nette et ont été créées des institutions technocratiques et bureaucratiques proliférantes qui se sont trouvées dotées de toujours davantage de pouvoir, et de traité en traité, ce qui s’était d’abord appelé Communauté Economique Européenne est devenu l’Union Européenne, un ensemble où le pouvoir appartient largement à des entités non élues censées dépendre des gouvernements des divers pays membres, mais à même de décider par elles-mêmes.

L’Union Européenne est devenue un monstre soviétoide que le regretté Vladimir Boukovsky dans un petit livre remarquable, écrit avec Pavel Stroilov, et appelé EUSSR : the Soviet roots of European integration, décrivait comme une sorte de décalque de l’Union Soviétique.

Le nationalisme a été effectivement banni. L’idée d’identité nationale a été elle aussi bannie et il a été tenté de lui substituer l’idée d’» identité européenne». Les pays européens ont fortement diminué leurs dépenses militaires et, sous le parapluie de la défense américaine, ont commencé à rêver peu à peu de paix perpétuelle. La démocratie a subsisté dans chaque pays membre, presque à l’état de simulacre, car l’essentiel des décisions ont été prises par les entités non élues. Des politiques très «sociales» ont été mises en place dans tous les Etats composant l’Union Européenne. L’ouverture à l’immigration s’est faite de plus en plus ample, et critiquer la différence des immigrants a été défini comme relevant du racisme. Noter que les immigrants musulmans en leur majorité ne s’intègrent pas et qu’il y a un net surcroît de délinquance musulmane est devenu indicible. Le capitalisme a été mis sous surveillance et l’économie des divers pays d’Europe est devenue une économie administrée, placée sous la coupe de «techniciens».

Pendant des années, la construction européenne a été accompagnée de slogans omniprésents disant aux citoyens des pays membres que l’Europe c’est la prospérité, la liberté et la paix, mais des fractions de plus en plus importantes des peuples européens ont discerné que les réglementations proliférantes n’apportaient pas le moindre surcroît de prospérité, que le pouvoir confié à des entités non élues n’était pas synonyme de liberté, mais de décisions prises sans que les populations soient consultées, et que si la paix régnait en Europe, l’Union Européenne n’y était pour rien. La montée d’une immigration incontrôlée et de la délinquance musulmane a suscité une colère croissante.

Les partis décrits comme «populistes» (et qui reçoivent cette appellation parce qu’ils ont en général le soutien des populations démunies que les technocrates et les élites autoproclamées cooptées par les technocrates méprisent) ont gagné en importance et traduit les frustrations croissantes de franges également croissantes des populations des divers pays européens. Ils ont souvent été qualifiés de partis d’» extrême droite», expression vide de sens utilisée par technocrates, bureaucrates et élites autoproclamées pour jeter l’anathème sur les partis en question (l’expression «extrême droite» a été utilisée de manière tellement extensive qu’elle ne veut plus rien dire et ne désigne plus aujourd’hui seulement les partis partisans de régimes autoritaires réellement inspirés par le fascisme), et ces partis ont été définis comme ne devant jamais arriver au pouvoir, et comme devant être seulement des «partis protestataires».

Dans certains pays, ces partis sont, malgré l’anathème, arrivés au pouvoir. Cela a été le cas en Pologne avec le parti Droit et Justice (Prawo i Sprawiedliwość), en Hongrie avec le Fidesz de Viktor Orban. Cela vient d’arriver en Suède avec Démocrates de Suède (Sverigedemokraterna). Cela arrive maintenant en Italie avec Fratelli d’Italia. Démocrates de Suède et Fratelli d’Italia n’ont pas le pouvoir à eux seuls et font partie de coalitions.

Ces partis sont divers. Certains sont davantage défenseurs de l’économie de marché et de la libre entreprise que d’autres. Certains sont attachés à la démocratie, d’autres le sont beaucoup moins (c’est très visible dans le contexte de l’agression du dictateur criminel russe contre l’Ukraine : certains sont du côté du dictateur criminel, sans toujours le dire explicitement).

Ce qu’ils ont en commun est une volonté de défendre la civilisation occidentale, de refuser le multiculturalisme, l’islamisation de leur pays et l’immigration incontrôlée que technocrates et élites autoproclamées acceptent au nom d’une conception aveugle et dévoyée de la tolérance et de l’ouverture.

L’intellectuel conservateur américain Daniel Pipes, avec qui j’ai écrit deux livres, appelle ces partis, «partis civilisationnistes», parce qu’il voit qu’ils veulent défendre la civilisation occidentale. Et l’expression me paraît pertinente.

Pour ce qui me concerne, je distinguerai les partis civilisationnistes cohérents et conséquents des partis civilisationnistes incohérents et inconséquents. Les premiers sont ceux qui sont attachés à l’économie de marché et à la libre entreprise parce que leurs dirigeants comprennent les règles fondamentales de l’économie, et savent que planisme et dirigisme asphyxient et nuisent à la possibilité d’une prospérité durable. Ils sont aussi ceux dont les dirigeants discernent que défendre la démocratie implique de considérer comme totalement inacceptable de violer les principes les plus élémentaires du droit international et de leur substituer la loi barbare du plus fort, et ils sont, face à l’agression du dictateur russe, du côté de l’Ukraine. Ils comprennent, en outre, que défendre la civilisation occidentale face à ses ennemis implique de voir la civilisation occidentale dans son ensemble, de discerner que les Etats-Unis sont la première puissance du monde démocratique, et que l’OTAN est l’organisation de défense du monde démocratique et de ses alliés. Ils refusent le multiculturalisme au nom de la défense de l’identité de leur pays, mais ne dissocient pas la défense de leur pays de la défense de la civilisation occidentale et défendent plus largement les valeurs judéo-chrétiennes. Ils sont hostiles au fonctionnement actuel, non démocratique, de l’Union Européenne, mais favorable à une Europe des nations dans laquelle les divers pays européens coopèrent, et ont des liens d’alliance, sans que la Commission Européenne empiète sur leur capacité de décision en matière économique et juridique (c’est l’Europe que proposait Margaret Thatcher en 1988 dans son discours de Bruges). Parce qu’ils sont du côté de la démocratie et de la civilisation occidentale, ils défendent, outre l’Ukraine, Israël, et face à la Chine communiste, Taïwan. En matière géopolitique, ils prennent le plus souvent en compte les considérations éthiques dans leurs analyses.

Et puis il y a les autres, qui ne sont ni cohérents ni conséquents. Ceux-là semblent souvent ne pas comprendre les règles fondamentales de l’économie, peuvent être tentés par planisme et dirigisme, se trouver séduits par des adeptes de la loi barbare du plus fort, pencher face à l’agression du dictateur russe, du côté du dictateur en l’exonérant de ses crimes ou prôner un apaisement collaborationniste. Souvent, ils ne voient pas la civilisation occidentale dans son ensemble, sont imprégnés d’anti-américanisme et d’un rejet de l’OTAN, en semblant ne pas vouloir voir que les pays d’Europe sont de petites puissances, sans moyens de défense efficaces, et donc sans moyens de résister aux pressions de dictatures plus puissantes. Ils disent défendre l’identité de leur pays et les valeurs judéo-chrétiennes sans vouloir discerner qu’à eux seuls ils sont incapables de résister aux ennemis de la civilisation occidentale. Ils sont hostiles au fonctionnement actuel de l’Union Européenne, et sont souvent favorables à une Europe des nations, mais peuvent se montrer tentés par une rupture complète avec l’Union Européenne et avec l’OTAN. Parce qu’ils ne sont pas clairement du côté de la démocratie et de la civilisation occidentale dans son ensemble, ils sont, souvent, du côté des dictateurs (pas seulement le dictateur criminel russe), ils ont souvent des positions ambiguës concernant Israël, et Taïwan. En matière géopolitique, ils laissent totalement de côté les considérations éthiques dans leurs analyses et sont en général des adeptes du réalisme politique, ou realpolitik, expression utilisée au 19ème siècle pour décrire la politique d’Otto von Bismarck.

Droit et Justice en Pologne est un parti civilisationniste cohérent et conséquent, et le Président Andrzej Duda et le Premier Ministre Mateusz Morawiecki sont membres de Droit et Justice. Fidesz en Hongrie a semblé être un parti civilisationniste cohérent et conséquent, mais a montré peu à peu des penchants qui conduisent à le rapprocher des partis civilisationnistes de la deuxième catégorie, et Viktor Orban me semble pencher présentement dans une très mauvaise direction. Il est difficile de se prononcer sur les positions des Démocrates de Suède : ils sont, en matière économique, plutôt dans la catégorie des partis civilisationnistes cohérents et conséquents, mais pas totalement. Leurs positions concernant le budget de la défense du pays et l’adhésion à l’OTAN, leurs liens passés à la Russie, pourraient les placer dans la deuxième catégorie : ils sont des membres minoritaires de la coalition qui a gagné en Suède.

Parmi les partis civilisationnistes qui ne sont pas au pouvoir, il y a le Rassemblement National et Reconquête en France. Le Rassemblement National est clairement un parti dont les positions ne sont ni cohérentes ni conséquentes. Reconquête, économiquement, se rapproche pour partie de la première catégorie, mais a des positions qui peuvent susciter de vives réserves en politique étrangère, domaine placé à Reconquête sous l’influence d’adeptes du réalisme politique marqués par des penchants poutiniens très nets, Caroline Galacteros, Eric Denécé.

La Ligue de Matteo Salvini en Italie a des positions quasiment similaires à celles du Rassemblement National en France, mais fort heureusement la Ligue ne domine pas la coalition. Fratelli d’Italia a, aujourd’hui, des positions civilisationnistes essentiellement cohérentes et conséquentes, qui sont aussi celles de Silvio Berlusconi : dès lors la coalition qui arrive au pouvoir en Italie peut sembler être une bonne nouvelle. Il n’y a strictement rien de fasciste chez Giorgia Meloni, et j’ai lu, en italien (oui, je lis aussi l’italien, parlavo italiano qualche anno fa, ma me ne ero dimenticato) les 48 pages de son programme. Economiquement, elle propose des éléments de déréglementation et des baisses d’impôts qui vont dans la bonne direction. Elle se situe du côté de la démocratie et donc du côté de l’Ukraine. Elle défend l’Italie mais voit la civilisation occidentale dans son ensemble, et n’est pas anti-américaine et elle comprend l’importance de l’OTAN pour la défense du monde démocratique. Elle défend les valeurs judéo-chrétiennes, est favorable a une Europe des nations, défend Israël et Taïwan et a, à quelques écarts près, une vision éthique de la géopolitique.

Au Royaume-Uni, pays qui n’est plus dans l’Union Européenne, mais n’en est pas moins en Europe, Liz Truss peut apparaître comme la digne héritière de Margaret Thatcher. Economiquement, elle est clairement libérale, ce que n’était pas Boris Johnson. Elle est, comme Boris Johnson, résolument du côté de la démocratie, de la civilisation occidentale, des valeurs judéo-chrétiennes, de la défense du monde libre, de l’OTAN et de la défense de l’Ukraine. J’ai eu, et j’ai, de l’estime et de l’admiration pour Margaret Thatcher: si Liz Truss peut continuer sur la voie qui est la sienne, il y aura bien moins de raisons de désespérer de l’Europe.

© Guy Millière pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

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