Publié par Ftouh Souhail le 20 novembre 2022

La 18ème édition du sommet de la Francophonie, qui réunit les chefs d’État des pays qui ont en commun la langue française, marque le 50ème anniversaire de l’histoire de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) : la Tunisie est en effet le premier pays musulman nord-africain à l’accueillir.

Le paradoxe tient au fait que la pratique du français en Tunisie est en fort recul depuis l’indépendance et le départ des juifs. L’enseignement dans les écoles a été réduit dans une sorte de rejet de cette langue symbolisant le colonialisme.

Les dirigeants de la Francophonie n’ont pas trouvé mieux cette année que d’organiser leur sommet en Tunisie, un pays antisémite qui interdit l’entrée des Israéliens tout au long de l’année, à l’exception de l’occasion de la fête juive de Lag Ba’omer rassemblant plusieurs milliers de pèlerins. 

Djerba théâtre du Sommet de la Francophonie n’est qu’une sinistre comédie. Le pays a poussé la majorité de sa population juive francophone à l’exil. La Tunisie comptait avant l’indépendance, en 1956 plus de 100 000 juifs, une communauté tombée à environ un millier de membres. 

Le chiffre ne cesse de baisser après de nombreux actes antisémites. En 1985, un policier gardant la Ghriba de Djerba ouvre le feu sur des croyants et tue cinq personnes, dont quatre Juifs. 

En 2002, la synagogue de la Ghriba est attaquée par un kamikaze  pro-palestinien de 25 ans lié au réseau terroriste Al-Qaïda. Il s’est fait exploser alors qu’il est au volant d’un camion-citerne rempli de gaz. Bilan: 21 victimes comme le rappelle une plaque déposée à l’entrée du lieu de culte. Suite à cette attaque, beaucoup de Juifs quittent ce pays.

Un vrai choc alors que les Juifs étaient plutôt protégés depuis l’arrivée au pouvoir, en 1987, du  prédisent Zine Abidine Ben Ali et dont les relations à l’égard des Juifs et d’Israël étaient nettement plus clémentes et apaisées que durant la présidence d’Habib Bourguiba. 

La francophonie est supposée être une passerelle entre les différentes perspectives culturelles. Néanmoins le pays hôte est moins tolérant qu’il le prétende et l’antisémitisme est omniprésent dans les médias, la rue et les cercles politiques. 

À commencer par les propos du président tunisien élu à l’automne 2019. En effet, en janvier 2020, Kais Saied a accusé les Juifs de voleurs lors d’une visite d’un quartier résidentiel administratif de Tunis.

La vidéo avait été diffusée sur Facebook et dévoilée par le Jérusalem Post. Dans la foulée, la présidence tunisienne a démenti ces propos, a déploré un malentendu et affirme n’avoir jamais traité les Juifs de voleurs.  

Rien ne va plus dans le pays avec les crises politiques, économiques et sociales toutes imbriquées les unes dans les autres. Le président refuse de suivre l’exemple de l’ouverture de Rabat vers Israël et préfère se positionner sur l’axe Alger-Téhéran, ce qui a fait fuir des investisseurs occidentaux et même  des pays du Golfe sunnites vers le Maroc.     

Le secteur du tourisme est à l’arrêt alors qu’il était bien reparti après les attentats de 2016, qui avaient fait fuir les voyageurs étrangers.

Il manque au moins six milliards d’euros dans les caisses tunisiennes et le chômage, en particulier chez les jeunes, continue de progresser alors que c’est l’un des facteurs qui avait entraîné le printemps arabe il y a plus de dix ans. 

La Francophonie pourrait favoriser un dialogue des cultures d’Orient et d’Occident, du Nord et du Sud, et contribuer au rapprochement judéo-arabe. Paradoxalement,la Tunisie refuse tout compris de  paix avec Israël. 

La culture est supposée être un espace de liberté. Or le pays qui accueille la francophonie en 2022 ne tolère pas les échanges culturels avec les juifs. 

En exemple, le titre, « Peace Between Neighbours » (Paix entre voisins), est interprétée par l’Israélien Ziv Yehezkel, un Juif religieux qui chante principalement en arabe, et le producteur et compositeur tunisien Noamane Chaari. L’objectif était de promouvoir le dialogue et la tolérance religieuse entre les Musulmans et les Juifs.  

Mais la chanson n’a pas plu à un haut fonctionnaire qui a demandé le licenciement du musicien tunisien. Noamane Chaari a été menacé de mort sur les réseaux sociaux, certains demandant même son exécution. 

En 2020 lorsque Albert Memmi, écrivain et essayiste d’origine tunisienne, est mort le gouvernement tunisien n’a pas  manifester aucun geste de reconnaissance envers celui qui a écrit des livres majeurs sur la décolonisation et le racisme.

C’est dans la pauvreté du ghetto juif de Tunis, la Hara, qu’est né le 15 décembre 1920 Albert Memmi, lorsque l’employé de mairie ayant refusé le prénom hébraïque proposé par le père du nouveau-né.

Excellent élève, il a grandi dans la langue arabe (le dialecte tunisien est sa langue maternelle), en apprend très vite le français, qu’il découvre en entrant, en 1927, à l’école de l’Alliance israélite universelle, fondée, comme il le note lui-même, « par des philanthropes européens, pour aider les enfants orientaux et propager la langue et la culture françaises » (1) dans une Tunisie cosmopolite aujourd’hui disparue.

Dans la francophonie on est supposé défendre notamment le talent et de la liberté de penser et d’écrire. Or en Tunisie les islamistes engagent des harcèlements judicaires contre les militants et défenseurs de la paix avec Israël qui sont ciblés.

Les actions individuelles et collectives des défenseuses de la normalisation des relations avec les Israéliens sont considérées des actes de trahison pour la sacro-sainte cause palestinienne. Ces personnes sont pourtant à l’avant-garde des mouvements sociale en faveur de véritables changements sociaux qui peuvent bénéficier à tous.  

Les intimidations, les menaces, les violences et autres abus dont sont victimes les défenseuses de la paix avec Israël en Tunisie restent sous silence. Dans la pratique, ces défenseurs et défenseuses qui prônent la normalisation des relations entre Israël et ses voisins arabes n’ont souvent pas accès à des mécanismes de protection efficaces. Compte tenu des défis uniques auxquels ces défenseurs et défenseuses de la paix sont confrontés, ils préfèrent se taire pour se protéger contre toute menace ou attaque.

La Tunisie continue à persécuter les citoyens qui établissent des relations individuelles et personnelles avec des Israéliens dans l’arène non-gouvernementale à travers un mélange de représailles judiciaires et extra-judiciaires.

Le président tunisien compte beaucoup sur cette réunion pour être mis à la lumière auprès des chancelleries internationales et pour se donner une stature internationale. En plus de chercher à s’afficher auprès des instances internationales, le président tunisien cherche à présenter son pays sous un jour positif après toutes les prises de positions anti israéliennes qu’il a affichées ces derniers mois. 

La loi bipartisane américaine d’Avril 2021 interdisant ces pratiques et exigeant du département d’Etat la publication d’un rapport annuel sur les pratiques anti-normalisations des pays ne semble pas dissuader le régime tunisien(2).

Cette nouvelle Tunisie gangrenée par les islamistes s’affiche ouvertement aujourd’hui proche des positions iraniennes avec la complicité d’un président qui se déshonore tous les jours. 

Israël est l’oublié de l’OIF, l’entrée lui est refusée

Un pays comme Israël, où un million de personnes s’exprime dans la langue de Molière, est discriminé par des pays antisémites.    

Cette francophonie en plein essor est toujours boudée par la Francophonie institutionnalisée parce que deux de ses membres, la Tunisie et le Liban, s’opposent farouchement à l’adhésion l’État juif.

Ces deux pays se sont comportés en fossoyeurs de l’organisation en la politisant. Pour eux la politique et l’idéologie priment sur la culture et la linguistique. L’OIF parle uniquement politique au lieu de défendre la diffusion des textes de Zola, Balzac ou Victor Hugo, et même de Jacques Brel ou Léo Ferré. On sait pertinemment que Malraux et Sartre défendaient d’abord le combat littéraire avant la lutte politique.

Alors que les Francophones d’Israël ont été écartés, il suffit de consulter la liste des États actuellement membres pour comprendre que l’adhésion à l’organisation de la Francophonie a été accordée à des pays dont les «capacités francophones» sont proportionnellement très inférieures à celles de l’État d’Israël.  

Si, malgré son million de francophones, Israël ne fait pas partie de la Francophonie alors que l’Égypte — avec seulement 2 % de francophones — en est membre, c’est à cause d’obstacles politiques et du blocage psychologique de la France, qui table depuis plusieurs décennies sur une politique foncièrement pro-palestinienne

On ne peut que déplorer la règle absurde de l’unanimité, ou plus exactement du consensus, qui régit le processus décisionnel de la Francophonie. Cette règle permet à des pays antisémites comme la Tunisie d’interdire à Israël l’adhésion. Il appartient au gouvernement français, principal donateur de l’OIF, d’imposer un changement de statuts pour admettre les nouveaux membres à la majorité et non pas à l’unanimité.

Quelque 2000 jeunes étudient le français dans les cinq universités du pays. L’université de Tel-Aviv a ouvert un département de français depuis les années soixante. Dans l’université Bar Ilan, le Français attire aussi des adultes à la retraite, en élèves libres. 

Quelque 60 000 élèves étudient aujourd’hui le français dans les écoles secondaires israéliennes. Le dispositif culturel et linguistique mis en place par la France est particulièrement développé. Cinq établissements scolaires offrent un cursus conforme au système français. Si le français n’est pas la première langue étrangère étudiée, le nombre d’apprenants est en progression de 15% ces cinq dernières années.

Autour de 5000 israéliens de tous les âges assistent aux cours de français dispensés par les instituts francophones rattachés à l’ambassade de France (l’un à Tel-Aviv, avec 3000 élèves par an, et les autres à Be’er Sheva, Haïfa et Nazareth), par l’Alliance française de Jérusalem (dotée d’une imposante bibliothèque comptant 20 000 livres, cette institution, en pleine expansion, accueille des milliers de élèves chaque année), par les instituts de langues privés, par les classes de collège israéliennes issus de l’Alya francophone comme Maïmonide Mikvé Israël et par les associations communautaires francophones sises dans plusieurs villes israéliennes. 

Au niveau de la presse, pas de journaux en français dans les kiosques mais quelques titres en version électronique comme la parution française de « Times of Israël  » ou « le Monde juif  ». Plusieurs revues sont publiées en français  : « Le P’tit Hebdo  », les mensuels «  Mosaïques  » et « Israël magazine ». Les francophiles apprécient aussi i24News, chaine d’informations internationales en continu, doublée d’un portail internet.

On note aussi le grand engouement du public israélien pour les chansons de Patricia Kaas, de Khaled, de Renaud, pour les films de François Truffaut, de Mathieu Kassovitz, de Bertrand Tavernier, etc.;  

On parle aussi le nombre sans cesse grandissant de livres français traduits en hébreu, d’Amin Maalouf à Marguerite Duras, de Daniel Pennac à Pierre Bourdieu, de Tahar Ben Jelloun  à Amélie Nothomb, de Fernand Braudel à Albert Memmi…qui est né en Tunisie.  

De grands écrivains israéliens et des figures de la littérature hébraïque sont traduits en français et publiés dans les maisons d’édition francophones les plus prestigieuses. C’est le cas d’écrivains mondialement connus tels Abraham B. Yehoshua (publié chez Calmann-Lévy), Amos Oz (Gallimard), Yirmiyahu Yovel (Seuil), David Grossman (Seuil), Batya Gour (Gallimard), Orly Castel-Bloom (Actes Sud)  et de romancières très prometteuses comme Zeruya Shalev (Gallimard), Yaël Hedaya (Actes Sud), etc. 

La libraire « Le Foyer » à Tel-Aviv et la librairie «  Vice Versa » à Jérusalem proposent livres et revues en français ainsi que club de lecture ou rencontres avec des écrivains, avec une véritable envie de faire rayonner la culture française. 

Le club très «sélect» de la Francophonie, qui regroupe aujourd’hui une cinquantaine de pays ayant en partage la langue française, se soucie comme d’une guigne de la non-présence de l’État d’Israël dans ses instances. Pourtant, 20 % des Israéliens parlent la langue française. Il s’agit principalement de Juifs d’origine d’Afrique du Nord, arrivés en Israël dans les années 50-60, de francophiles venus de l’Europe de l’est après la chute du Mur et plus récemment de Juifs ayant quitté la France ou d’autres pays francophones suite aux attentats islamistes et à la montée de l’antisémitisme.

A Jérusalem, l’Institut Emmanuel Lévina, qui n’a jamais reçu le moindre subside de la France ou d’organismes culturels affiliés à l’organisation de la Francophonie, fonctionne grâce à des dons privés(3). Ce centre d’étude francophone, dédié à l’étude de l’oeuvre de l’un des penseurs et humanistes juifs les plus importants du XXe siècle, est indéniablement le fleuron culturel de la francophonie israélienne. L’Institut Emmanuel Lévinas est une autre preuve patente du dynamisme de la francophonie israélienne. 


<p style= »text-align: justify; »>Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Ftouh Souhail pour <a href= »http://www.dreuz.info« >Dreuz.info</a>.</p>

(1)Dans son premier roman, La Statue de sel (Corrêa, 1953, plusieurs fois réédité, notamment par Gallimard).

(2)Le texte donne pour instruction au secrétaire d’Etat américain d’inclure un bilan, pays par pays, des activités anti-normalisation dans le rapport publié tous les ans par le département sur les pratiques en termes de droits de l’Homme. Ce bilan comprendra les poursuites ou les persécutions subies par les Arabes qui rencontrent ou qui ont des relations commerciales avec des citoyens israéliens.

(3)L’Institut Emmanuel Lévinas est un centre francophone d’étude et de recherche en philosophie. Cette institution académique de renommée internationale a été fondée par Benny Lévy et deux grandes figures de l’intelligentsia française, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut qui sont les coprésidents d’honneur de l’institut. 

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