Publié par Eduardo Mackenzie le 25 novembre 2022
La douteuse histoire de Vasili Arkhipov

L’histoire du capitaine soviétique qui a « sauvé le monde » de la catastrophe atomique, lors de la crise des missiles à Cuba en 1962, le moment le plus dangereux de la Guerre Froide, circule à nouveau dans certains journaux, bien qu’elle ait une origine douteuse.

Marion Lloyd, correspondante du Boston Globe à La Havane, écrivait le 13 octobre 2002 que Vasili Arkhipov, un sous-marinier russe, pendant cette crise, n’avait pas obéi à l’ordre du haut commandement soviétique de couler le navire américain avec une « torpille atomique », au milieu d’une bataille dans les eaux cubaines, contre un destroyer américain qui leur envoyait des grenades sous-marines.

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Marion Lloyd assure que cet épisode avait été révélé par Vadim Orlov, un agent du renseignement soviétique, et que ce qu’il avait dit à l’époque faisait partie d’une documentation inédite examinée lors d’une conférence parrainée par l’Université Brown et le gouvernement cubain, à l’occasion des 40 ans de la crise des missiles.

Dans son article, Marion Lloyd ne donne pas de détails sur le type de sous-marin en cause et n’explique pas non plus comment un simple capitaine –décédé en 1998, trois ans avant l’apparition internationale de la spectaculaire « révélation »–, aurait pu imposer sa volonté sur celle du commandant du sous-marin, à ce moment de grande tension entre les États-Unis et l’URSS, sans être arrêté ni fusillé sur place pour rébellion.

Selon Marion Lloyd, l’histoire du capitaine Arkhipov avait été confirmée par Thomas Blanton, directeur des  archives  privées à l’Université Brown. Cependant, Blanton n’est pas un militaire et n’a pas été non plus un acteur de la crise des missiles. Il est archiviste. Selon cette chronique, Blanton aurait validé le rôle d’Arkhipov puisque celui-ci, avant sa mort, devenu déjà maréchal soviétique, n’a pas démenti cette version. Mais qui aurait pu renoncer au fameux titre de « sauveur du monde » ?

Dans l’article de Marion Lloyd, Blanton déclare qu’il était devenu convaincu de ce qui s’était passé sur le sous-marin après avoir croisé « cette version avec les bulletins (‘deck logs’) de ces navires américains récemment publiés ». Mais les navires de guerre américains qui ont participé à cette opération ne pouvaient pas savoir qu’à l’intérieur du sous-marin soviétique qu’ils chassaient, il y avait une insurrection en cours et qu’il y avait un officier qui osait contredire l’ordre de Moscou de tirer sur eux. Logiquement, ce que Blanton aurait pu conclure c’est simplement qu’il y avait eu un engagement militaire limité entre un destroyer américain et un sous-marin soviétique.

Dans la version de Vadim Orlov apparaît l’expression ʺtorpille atomique ». L’URSS disposait-elle de torpilles nucléaires tactiques en octobre 1962 ?

Grâce à l’histoire d’Orlov,  les Soviétiques, seuls coupables d’avoir déclenché la crise des missiles de 1962, en transportant secrètement des ogives nucléaires et en les installant dans la Cuba de Fidel Castro, pour menacer les États-Unis et le reste du continent, seront, grâce à l’article de Marion Lloyd, ceux qui se sortent finalement  le mieux de cette affaire, c’est-à-dire comme la partie la plus raisonnable et flegmatique de cet échange dramatique.

Un jour plus tard, après l’exploit supposé du capitaine Arkhipov, le 28 octobre 1962, Khrouchtchev accepta de retirer ses missiles atomiques de Cuba sans tenir compte de l’avis de Fidel Castro. Des années plus tard, grâce au Boston Globe, la propagande soviétique et ses péons cubains auraient riposté. L’image selon laquelle un capitaine soviétique était celui qui avait « sauvé le monde de l’holocauste nucléaire » était prête à être servie à l’opinion publique mondiale : le héros n’avait pas été John Kennedy mais Vasili Arkhipov. Moscou pourrait-il demander quelque chose de plus théâtral ? C’est ce que certains appellent un renversement rhétorique de la situation.

Ce n’est pas la première fois que la propagande russe invente des histoires à dormir debout pour laver les crimes du communisme.

J’ignore si l’agent soviétique Vadim Orlov cité par Marion Lloyd fait partie de la famille ou est un descendant d’Alexander Mikhailovitch Orlov, un agent soviétique qui, du temps de Staline, a activement participé aux actions criminelles du NKVD (futur KGB). Alexandre Orlov, tueur sous les ordres de Staline et Beria, est accusé par des historiens sérieux, comme Robert Conquest, d’avoir été l’un de ceux qui ont capturé, torturé et assassiné le chef du POUM, Andreu Nin, en 1937, lors de la Guerre civile espagnole. Orlov aurait également participé à l’enlèvement et à l’assassinat de dirigeants catholiques, anarchistes, trotskystes et antistaliniens qui combattaient en Espagne sur le front républicain.

Craignant d’être ʺpurgé » par Staline, comme tant d’autres, s’il retournait à Moscou, en raison de ce qu’il savait de ces activités, Orlov, basé en France, s’enfuit au Canada. De là, il aurait prévenu Trotsky, réfugié au Mexique, que Staline avait ordonné son assassinat et celui de son fils Sedov. Trotsky ne l’a pas cru et prit le message d’Orlov comme une provocation. Orlov s’est alors enfui aux États-Unis et est resté caché avec sa famille, grâce à de fausses identités. En avril 1956, après 20 ans en qualité d’espion ou de transfuge soviétique –des doutes subsistent sur son rôle réel durant cette période aux États-Unis– Orlov contacte un journaliste du magazine Life, révèle qui il est et se rend aux autorités.

Le récit du capitaine Arkhipov circule à la veille de chaque anniversaire de la crise des missiles. Le 26 septembre 2017, un article en français signé par Oleg Yegorov, sur un site de propagande, Russia Beyond, soulignait dans son titre : « Seul le sang-froid du capitaine Vasily Arkhipov a sauvé le mondeʺ.

Les services soviétiques étaient connus pour leur habileté à concocter des récits trompeurs et de faux souvenirs destinés à anesthésier l’opinion publique et laver le visage de Moscou devant le monde. Les spécialistes du FSB ne sont pas en reste. L’histoire du capitaine Arkhipov s’inscrit bien dans ce type d’effort, et la manière curieuse dont elle a été diffusée suggère que cette chronique pourrait être encore une autre pièce de désinformation soviéto-russe.

En ces jours de brutale agression russe contre l’Ukraine, la propagande du Kremlin, avec ses distorsions et ses mensonges éhontés, tente de diviser le camp occidental en montrant sa victime comme agresseur et la Russie comme victime de l’Ukraine et de l’OTAN. A cet égard, la vigilance demeure très insuffisante.

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

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