Publié par Jean-Patrick Grumberg le 14 décembre 2022
A la faveur de la guerre de la Russie contre l’Ukraine, les anti-américains primaires ont repris du grade, même sur Dreuz, média américain !

L’anti-américanisme a de nouveau le vent en poupe. Celui, traditionnel, de la gauche, a trouvé un écho parfait à droite. Et Dreuz, média américain conservateur, est en première ligne de la haine. Même venant d’une partie de ses lecteurs les plus fidèles !

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Depuis la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine, les ressentiments anti-américains se multiplient. En un retournement dont seule la nécessité a le secret, les détracteurs de gauche et de droite se retrouvent d’accord et se tombent dans les bras pour cracher sur l’Amérique. Ils ont en commun une attitude extrêmement négative à l’égard de la politique, de la culture et du mode de vie des Américains, auxquels ils attribuent tous les vices et tous les défauts. Les États-Unis sont impérialistes, agressifs, belliqueux, matérialistes, capitalistes, sans culture et décadents.

Et depuis le début de la guerre de la Russie contre l’Ukraine, de plus en plus de personnes expriment des critiques véhémentes et méprisantes à l’égard des États-Unis. Ces fous vont même jusqu’à leur attribuer la responsabilité de la guerre lancée par Poutine, et affirment que le pays « profite de la guerre » (l’Europe, qui vient de débloquer 2 milliards d’euros supplémentaires d’aide militaire, et que la droite a l’habitude de critiquer, n’est pas même évoquée). La sympathie envers la Russie et l’anti-américanisme deviennent les deux faces de la même pièce. De plus en plus, j’observe sur les médias de droite que l’anti-américanisme sert de couverture à l’antisémitisme, et est lié aux théories conspirationnistes les plus délirantes.

Selon un récit anti-américain largement répandu à gauche depuis longtemps, la droite et l’extrême droite affirment désormais que l’Europe doit se positionner contre les Etats-Unis afin de « devenir indépendante » d’eux sur le plan économique, militaire et politique. Plus question de démanteler l’Union européenne donc, il faut la renforcer. Il est même question – qui l’aurait imaginé dans la bouche d’un patriote il y a encore un an – de « souveraineté européenne » !

Ils reprochent désormais aux Etats-Unis de considérer l’Europe comme une zone d’influence de leur prétendu empire, et en Allemagne, ils affirment que « l’Allemagne est toujours occupée » militairement par les Etats-Unis.

L’anti-américanisme et l’anti-« impérialisme américain », mitonnés d’une légère dose d’antisémitisme traditionnel, fonctionnent comme une charnière entre les acteurs prétendument progressistes et de gauche, les idéologues du complot, les patriotes et l’extrême droite… et quelques juifs !

« L’Américain dirige tout en arrière-plan pour rester seule puissance mondiale », peut-on lire dans les commentaires. « Les Etats-Unis sont les moteurs de l’escalade de la violence ». « Les seuls gagnants de cette guerre sont les Américains ! » Et surtout, ne pas vérifier si c’est vrai : on risquerait de constater qu’on se trompe.

Des intellectuels, qui jadis publiaient sur Dreuz, se sont sentis « censurés » lorsque Dreuz a refusé leurs articles accusant les Etats-Unis d’être derrière le conflit en Ukraine, l’Ukraine d’avoir « déclenché la guerre », ou pire, Zelensky d’être un « va-t-en guerre ». Censure est un contre sens : être publié sur Dreuz n’est pas un droit mais un privilège, et jusqu’à présent, Dreuz ne m’a toujours pas viré.

« La guerre n’est pas entre l’Ukraine et la Russie, mais une guerre par procuration entre l’Amérique et la Russie sur le sol ukrainien », me disent de « grands penseurs ». Pour eux, les Etats-Unis ont un intérêt exclusif dans cette guerre, et bien idiot celui qui ne le voit pas, puisque ça leur saute aux yeux, et … (qu’ils ont la science infuse). Lorsqu’il m’est arrivé de rappeler que l’Ukraine est un Etat souverain, et qu’il est étrange que des souverainistes encouragent un pays à en envahir un autre, ils me répondent à côté. J’ai droit à Minsk 1 et 2 (qu’ils n’ont pas lu, moi si), j’ai droit à Eurmaidan (dont ils n’ont lu que le compte rendu pro-russe), mais jamais à la réponse centrale : si vous justifiez l’invasion de cet Etat souverain, qu’est-ce qui vous différencie des gauchistes qui sont pour un monde sans frontières ?

Des personnes sans la moindre culture géopolitique vont jusqu’à me dire, à moi spécialiste des Etats-Unis, que Joe Biden « rassemble le peuple » avec son soutien à l’Ukraine, car les choses vont mal pour lui !

Une haine de l’Amérique qui leur fait soudainement aimer l’Europe

Désormais, les anti-américains primaires considèrent l’UE comme le dernier rempart contre l’Amérique. Ils voulaient sa disparition, ils la veulent forte, très forte. Poutine ? C’est le rempart contre la dégénérescence Woke.

  • J’ai posé la question : « si Poutine remporte une victoire totale contre l’Ukraine, en quoi serez-vous soudainement protégés contre les progressistes et l’extrême gauche Woke ? » A ce moment, ils m’expliquent à mots voilés, parce qu’ils ne pensent pas plus loin que le bout de leur nez, qu’il faut que « Poutine continue jusqu’en France ». Amis patriotes, salut ! Souverainistes, vous êtes farfelus !

Certains se sentent des ailes pousser et affirment que la géopolitique des États-Unis est motivée par des intérêts expansionnistes, et disent que pour contrer cet impérialisme, il convient d’établir des « relations plus intenses » avec la Russie. Sont-ils allés sur place voir comment vivent les Russes ? Bien-sûr que non : ils repartiraient horrifiés.

« L’armée est subordonnée à l’OTAN, c’est-à-dire au Pentagone », me disait Tartampion, qui ignore que l’OTAN est là pour protéger l’Europe, que les Etats-Unis payent la plus grosse quote-part, et que beaucoup, aux Etats-Unis, se demandent pourquoi leurs impôts servent à protéger des gens qui leur crachent dessus.

  • Pour ma part, je me demande pourquoi les Européens ne sont pas capables, forts de leur 447 millions d’habitants et de leur supériorité intellectuelle, culturelle et éducative, de se protéger tous seuls, et pourquoi ils ont besoin d’un pays qui n’a que 329 millions d’habitants décadents et ignorants pour se protéger.

L’Amérique a tous les vices, la Russie toutes les vertus

J’ai encore lu, en vrac :

  • « Les Etats-Unis utilisent les Etats européens pour avoir un soutien dans l’encerclement de la Russie sur son flanc occidental ».
  • « La guerre russe contre l’Ukraine est justifiée car la Russie n’a fait que réagir à l’agression américaine ».
  • « L’unité occidentale contre la Russie est un produit de l’impérialisme américain qui instrumentalise l’Europe à ses fins ».
  • « Si vous permettez aux Etats-Unis de vous protéger, la géopolitique bat toutes les autres politiques, et cette géopolitique est déterminée par Washington seul. C’est ainsi que fonctionne un ’empire’. »
  • « Les Etats-Unis avaient déjà intérêt, avant la guerre, à faire pression sur l’Allemagne pour remplacer le gaz naturel russe par du gaz liquide américain après l’invention de la fracturation. Cela s’est désormais réalisé, ils ont gagné, c’était leur objectif avec la guerre en Ukraine, et l’Allemagne est contrainte de payer un prix vertigineux pour le gaz liquide américain ».

    Derrière cette critique, ils soupçonnent donc surtout une chose : les intérêts capitalistes exécrés.
  • « L’Europe est devenue une colonie transatlantique de la grande machine de guerre américaine ».
  • « Macron est un vassal fidèle des Etats-Unis ».
  • « Les Etats-Unis ne veulent pas la paix ».
  • « Les Etats-Unis se moquent de nous parce qu’ils sont à peine touchés par les sanctions, et ils peuvent désormais vendre leur gaz liquide en plus grande quantité en Europe et leur industrie de l’armement fait d’énormes affaires ».

Mais ce n’est pas tout !

  • « Les Etats-Unis pourraient faire exploser une bombe atomique en Ukraine » m’a dit ducon. C’est absurde et montre sa fixation sur les Etats-Unis qu’il vomit.
  • « L’Amérique, c’est le cosmopolitisme ». L’image de l’ennemi cosmopolite fonctionne assez bien, comme code antisémite.
  • « Les Américains sont des élites sans racines et sans foi, avides de dominer le monde » m’a écrit trouduc. En voilà un autre, de préjugé antisémite.

L’anti-américanisme de gauche

L’ancien président allemand du SPD et du Parti de gauche Oskar Lafontaine soutient la thèse des Etats-Unis belliqueux et avides de profits dans son livre récemment paru : « Ami, it’s time to go : Plaidoyer pour l’affirmation de l’Europe ».

Dans son ouvrage d’à peine 64 pages, il explique que l’OTAN n’est « rien d’autre qu’un instrument géopolitique des Etats-Unis ». Dans une tribune publiée par le Berliner Zeitung en août, il a affirmé dans un jargon digne des citoyens du Reich que « l’Allemagne n’est pas un pays souverain ». Il reprend ainsi le récit de la conspiration selon lequel l’Allemagne serait dirigée par les Etats-Unis.

Si l’on regarde l’anti-américanisme traditionnel de la gauche, il s’oriente bien entendu autour du capitalisme et de l’expansionnisme. Il nous dit que les Etats-Unis poursuivent l’objectif de redevenir la seule puissance mondiale et rendra l’Europe dépendante des « groupes américains ».

La riposte : renforcer la coopération économique avec la Russie. Ont-ils regardé de quoi est faite l’économie russe ? Bien-sûr que non, ils seraient horrifiés !

L’anti-américanisme d’extrême droite

Le RN est connu depuis longtemps pour sa sympathie envers la Russie et son anti-américanisme. Même Eric Zemmour, qui a pourtant de quoi être mieux informé sur les errements du gaullisme (qu’applaudissent ceux qui le vomissent pour ses actions passées en Algérie), raconte des bêtises aussi grosses que ce qu’il disait de Donald Trump avant que je lui remette les idées en place.

Pour le RN, les Etats-Unis sont un « bloc hégémonique global » qui veut « empêcher l’émergence d’une puissance eurasienne dominante ». L’Eurasie est un néologisme qui construit entre l’Europe et l’Asie un nouveau continent qui serait sous la direction de la Russie – bonjour les dégâts : la Russie est à la limite du tiers-monde ! Et hasard fabuleux, cette idée fait partie intégrante de l’idéologie étatique russe de Vladimir Poutine.

Marine Le Pen voulait même supprimer les sanctions contre la Russie, et se rapprocher stratégiquement de Poutine. Du coup, les patriotes qui la disaient nulle après sa débâcle électorale contre Macron, la trouvent « grande à nouveau ».

Le danger de l’anti-américanisme

Les attitudes anti-américaines ont une longue histoire en Europe. Depuis la révolution américaine de 1776, les États-Unis représentent les Lumières, la démocratie et le libéralisme. C’est pourquoi ils ont toujours été rejetés par les opposants à ces idéaux. Dans l’anti-américanisme, les Etats-Unis sont construits comme l’antipode de l’Europe : ils cumulent tous les effets négatifs du capitalisme. Dans leur conception, l’Amérique représente un Nouveau Monde « dominé par l’argent », par opposition à la vieille Europe. L’anti-américanisme est aussi un ressentiment contre une « modernité sans âme » et guidée par le progrès technique.

En Allemagne, au début du 20e siècle, l’anti-américanisme était un élément important de l’idéologie nazie. Le ressentiment anti-américain a connu une renaissance dans le cadre des interventions militaires en Irak. Après la victoire de Donald Trump aux élections américaines de 2016, l’anti-américanisme a refait surface à gauche, mais là, provisoirement, la droite a aimé ce grand capitaliste ami d’Israël – va comprendre.

Anti-américanisme et antisémitisme

Dans l’idéologie d’extrême droite européenne, les États-Unis sont considérés comme l’empire du mal. Ils ont le même regard que celui de l’extrême gauche américaine. Leur antiaméricanisme est lié à l’anti-mondialisation et à l’antisémitisme. Dans leur esprit, les juifs contrôlent les États-Unis afin de dominer le monde par le biais de la mondialisation. Les codes des antisémites sont : « la côte Est américaine », « Wall Street », car New York est le centre mondial du capital financier, forcément dominé par les juifs.

Dans l’idéologie de gauche, les codes des antisémites sont « pro-palestine », « antisionisme », et par ricochet, anti-Etats Unis, parce qu’ils soutiennent Israël.

Les extrémistes de droite diabolisent également les États-Unis pour des raisons racistes : nés en tant que société de migration, ils voient dans les États-Unis un « mélange de peuples » sans identité, sans unité, sans nation.

La combinaison de la propagande russe et des idéologies conspirationnistes antisémites représente un danger, car il s’associe aux mouvements les plus réactionnaires de différentes tendances. Les juifs pro-russes en sont leurs idiots utiles, comme les juifs de gauche américains sont les idiots utiles des pro-palestiniens.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

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