Publié par Jean-Patrick Grumberg le 12 décembre 2022
Die Welt accuse la prix Nobel française Annie Ernaux d’antisémitisme, « plus proche d’Alain Soral que de Simone de Beauvoir »

Surprise, venant d’un quotidien comme Die Welt. Alors que les médias français et les intellectuels font silence, Die Welt retourne le couteau dans la plaie, dénonce l’antisémitisme de la gauche française, expliquant qu’il s’est déplacé de l’extrême droite vers la gauche, et cite Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, comme son symbole.

Ci-dessous, des extraits de l’article, traduit en français. La version originale et intégrale se trouve ici : Das Antisemitismus-Problem der französischen Linken

En France, la haine des juifs se déplace de l’extrême droite vers la gauche. Annie Ernaux, qui reçoit ce samedi le prix Nobel de littérature, en est un symptôme. Elle se fait remarquer par des positions qui sont clairement antisémites. Elles sont devenues acceptables à gauche.

« Le silence n’est pas une option », a déclaré la lauréate française du prix Nobel de littérature Annie Ernaux dans son discours de remerciement à Stockholm, avant que la plus haute distinction littéraire ne lui soit remise ce samedi. Avec cette phrase, Ernaux s’inscrit délibérément dans la tradition des intellectuels français qui prennent position depuis l’affaire Dreyfuss.

Elle se considère comme une activiste politique et, en tant que telle, elle met depuis dix ans son nom au service de la cause du populiste de gauche Jean-Luc Mélenchon, aux côtés duquel elle a manifesté contre la « vie chère » quelques jours après la décision de l’Académie suédoise des prix Nobel.

Un « environnement brun-rouge », juge le publiciste français Pascal Bruckner. Pour comprendre ce qu’il veut dire, il faut faire un zoom arrière de quelques mois.

• Mi-juillet, juste avant les vacances parlementaires d’été, 33 députés de l’Union de la gauche française Nupes, qui regroupe les Verts, les socialistes et le parti de gauche France insoumise (LFI), ont déposé une résolution condamnant Israël comme régime d’apartheid.

« La France doit prendre des sanctions contre Israël et faire pression sur les Nations unies ». Le texte a été élaboré par le vice-président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, le député communiste Jean-Paul Lecoq. Il était exclu que la proposition passe, mais ce n’était pas non plus l’intention de l’initiative. L’objectif était de briser un tabou.

« Ce projet sentait le soufre, le soufre de l’hostilité à Israël », juge l’historien Marc Knobel.

L’époque de Jean-Paul Sartre qui, peu avant la guerre des Six Jours, défendait avec une « détermination affective » un Etat juif, est révolue. Une partie de la gauche française, et pas seulement son extrême, s’efforce aujourd’hui de rendre acceptable un mélange bien connu d’antisionisme et d’antisémitisme.

L' »antisémitisme des imbéciles », comme August Bebel qualifiait l’union de la critique du capitalisme et de la haine des juifs, est à nouveau à l’ordre du jour en France.

Mélenchon et ses disciples rejettent de telles accusations. Pour eux, l’antisémitisme est et reste une affaire d’extrême droite. Mais le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen y a renoncé depuis longtemps. On peut accuser son parti d’islamophobie, mais il est loin le temps où le vieux Jean-Marie Le Pen mettait son négationnisme dans des propos prétendument racoleurs sur les fours des camps de concentration.

Non pas que l’antisémitisme d’extrême droite ait disparu, mais un glissement vers la gauche est en cours en France. Celui-ci s’est dessiné dès 1995, lorsque Jacques Chirac a été le premier à reconnaître la co-responsabilité de l’Etat français dans la déportation des juifs français. Un président conservateur, justement.

Son prédécesseur socialiste, François Mitterrand, n’avait pas eu le temps de reconnaître sa culpabilité. Il avait préféré faire fleurir la tombe du collaborateur Philippe Pétain aux anniversaires de sa naissance.

Aujourd’hui, ce sont les mélenchonistes qui refusent de reconnaître la complicité de la France dans le crime et qui, le jour de la commémoration de la rafle du Vél d’Hiver, au cours de laquelle plus de 13.000 juifs ont été arrêtés et déportés, lancent des tweets qui laissent sans voix, et pas seulement les juifs français.

La rencontre cet été d’éminentes représentantes de la France Insoumise avec l’ancien chef du Labour britannique Jeremy Corbyn, exclu du parti pour haine des juifs, a également suscité la stupeur.

« La France a un problème avec l’antisémitisme de la gauche », juge l’écrivain français Pierre Assouline. Comme si le pays était « aveugle à l’œil gauche ». L’antisémitisme étant puni par la loi, il ne peut pas s’exprimer « frontalement » et prend souvent la forme de l’antisionisme. Mais la rhétorique est la même.

Ernaux est à ses yeux un exemple classique de politiciens et d’intellectuels de gauche qui ont développé une « obsession d’Israël » avec laquelle ils dissimulent à peine leur haine des Juifs. Le sentiment de culpabilité face à la colonisation aurait conduit à une « vision binaire du monde », dans laquelle les musulmans auraient remplacé les juifs comme véritables victimes.

Ernaux est peut-être une « écrivaine remarquable », déclare Assouline dans un entretien avec Die Welt, mais en matière de géopolitique et de politique étrangère, elle est « inculte et stupide », selon le certificat accablant qu’il lui délivre.

« Ernaux ne s’intéresse qu’à un seul pays, dans lequel elle n’a probablement jamais mis les pieds », poursuit Assouline. Il s’agit d’Israël.

Ernaux est-elle pour autant une antisémite ? Tous ceux qui ont lu ses livres avec profit ou plaisir s’opposent à cette idée.

• Il est vrai que la lauréate du prix Nobel de littérature prend la défense des migrants et surtout des Palestiniens,
• Mais elle ne s’exprime pas sur le sort des Ouïghours ou d’autres peuples opprimés.
• Ernaux a signé deux appels au boycott de l’organisation BDS (Boycott Divestments and Sanctions), qui est considérée comme antisémite en Allemagne.

En France, Julien Bayou, jusqu’à récemment chef des Verts, a qualifié le boycott d’Israël d' »outil bienveillant et pacifique ». Cela montre à lui seul que la remise en question du droit d’existence d’Israël dans le pays voisin a depuis longtemps atteint le mainstream de gauche.

L’accusation d’antisémitisme portée contre Ernaux n’a pas suscité de débat dans son pays. La plupart des intellectuels ont gardé le silence à ce sujet. Assouline fait figure d’exception avec le philosophe Alain Finkielkraut. Ensemble, ils ont participé à une émission de radio qui leur a surtout valu d’être accusés de mauvaise volonté et de misogynie.

Le publiciste Pascal Bruckner a lui aussi rédigé un article d’opinion virulent, mais il est significatif qu ‘il ne l’ait publié qu’en allemand. A l’étranger, il ne mâche pas ses mots. Par son activisme politique, Ernaux serait plus proche d’Alain Soral, qui déteste Israël, et de l’humoriste antisémite Dieudonné que de Simone de Beauvoir ou d’Albert Camus, selon son résumé accablant.

Que dit la haine inavouée d’Ernaux à l’égard des juifs en France ?

Beaucoup, selon le collègue de Bruckner Assouline, qui explique son aveuglement idéologique par « la convergence d’un antisémitisme d’extrême gauche avec son éducation catholique ». Jusqu’au concile Vatican II, les juifs étaient considérés comme des assassins du Sauveur chrétien. Un « noyau antijuif » serait encore présent aujourd’hui en France.

Selon Assouline, celui qui chercherait les racines de l’antisémitisme d’Ernaux trouverait certainement son bonheur à Yvetot, en Normandie, dans l’épicerie de ses parents, que la lauréate du prix Nobel de littérature décrit dans ses livres. Bien sûr, l’épicerie n’existe plus. Mais Yvetot est partout.

Rien, pas un mot, pas une ligne de ce qui est écrit ici ne m’étonne. A commencer par le fait que les médias français soient restés indifférents, ils ne sont plus là pour informer, et que les intellectuels soient restés silencieux, peu enclins à dénoncer les membres de la tribu.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Jean-Patrick Grumberg pour Dreuz.info.

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