Publié par Eduardo Mackenzie le 22 avril 2023

Les démarches internationales actuelles de Gustavo Petro doivent être placées dans leur contexte réel, et non dans le cadre fictif qu’il veut nous présenter.

La toile de fond de sa rencontre aujourd’hui à Washington avec le président Joe Biden et celle du “sommet de Bogotá”, fixé au 25 avril prochain, n’est pas le règlement de la question vénézuélienne mais plutôt celle de comment servir le mieux possible de principal joker régional à la fois à Poutine et à Xi Jinping dans la lutte désespérée de ces deux dictateurs pour isoler et vaincre l’Ukraine et Taïwan et, surtout, pour affaiblir les États-Unis et les pays occidentaux en général.

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Petro est en concurrence effrénée avec son homologue brésilien. Le nouveau président colombien veut acquérir aux yeux de Moscou la stature, encore loin d’être atteinte aujourd’hui, d’homme clé sur la scène latino-américaine. Le meilleur levier pour cela serait d’obtenir un changement d’attitude de la Maison Blanche envers le régime moribond de Nicolas Maduro, élément central du jeu de Poutine sur le continent américain, plus encore que Cuba.

Si Nicolas Maduro accepte de reprendre le dialogue avec l’opposition vénézuélienne, qu’il avait rompu en novembre dernier, et d’organiser des élections “propres et libres”, comme le promet le ministre colombien Alvaro Leyva, pour que “la démocratie revienne” au Venezuela en 2024, cela réduirait l’avantage que lui a pris  Luiz Inácio Lula da Silva et Petro serait vu, par Moscou et Pékin, comme le nouveau leader progressiste du continent.

Cachant cet objectif stratégique, Petro aspire à obtenir le soutien de Washington et de certains gouvernements d’Amérique latine pour cette démarche en faveur de Maduro. Cependant, la tâche est compliquée. En quatre mois, Petro a rencontré Maduro quatre fois sans rien obtenir de lui en matière électorale. Un retour à la démocratie sans la magie des machines à voter électroniques, et sans la destruction du cartel de los soles et sans la véritable neutralisation des gangs de la drogue colombiens au Venezuela, sera impossible.

La Maison Blanche, par ailleurs, ne cède pas sur son calendrier pour le Venezuela : d’abord les élections transparentes et la restauration de la démocratie avant la levée des sanctions, malgré le fait que Washington soit désormais moins intransigeant puisque le pétrole vénézuélien redeviendrait attractif à cause de la guerre en Ukraine.

Mais si Washington considère que le véritable but des opérations de grande envergure de Petro et Lula est en faveur de Poutine et de son allié chinois, la confiance et la coopération de Biden s’effondreront pour Petro comme un château de cartes. Personne n’oublie que Gustavo Petro, le 25 février 2022, le lendemain de l’invasion russe de l’Ukraine, a déclaré que ce n’était pas Poutine mais l’Europe qui avait décidé d’aller vers “sa troisième guerre européenne” et qu’il ne fallait pas aider l’Ukraine contre une telle agression.

Dans ce domaine, Lula semble avoir pris l’avantage sur Petro. Lula c’est déjà consacré comme l’agent diplomatique des dictateurs de Russie et de Chine. Le 13 avril, il a été reçu en grande pompe par Xi Jinping et peu de temps avant, Lula avait envoyé à Moscou son conseiller des relations extérieures, Celso Amorim, pour réciter le scénario que Vladimir Poutine aime tant : que dans la guerre en Ukraine il n’y a ni un pays agresseur ni un pays agressé et que Moscou et Kiev sont des victimes de l’OTAN. Et que Lula est favorable à la recherche de la paix en Ukraine, mais selon les conditions de Moscou : au prix de l’intégrité du territoire ukrainien.

Dans un communiqué, Lula a réitéré : “Les Etats-Unis doivent arrêter de fomenter la guerre et commencer à parler de paix” (…) “Nous devons convaincre les gens que la paix est la voie”. Cette position délirante a fait de Lula la cible des critiques de Washington et la risée des ministères européens des affaires étrangères. Le porte-parole de la sécurité intérieure de la Maison Blanche, John Kirby, a déclaré que Lula “répétait la propagande russe et chinoise sans regarder les faits”. L’Union européenne a ajouté que Lula oublie que “c’est la Russie qui a envahi l’Ukraine et qu’ils cherchent simplement à éviter la destruction du pays”.

Et cela a donné une chance à Gustavo Petro. Mais Lula, imperturbable, tente de corriger le tir et de manœuvrer plus habilement. A Brasilia, lors d’une cérémonie en présence du président de la Roumanie, Klaus Iohannis, Lula a lancé : “En même temps que mon gouvernement condamne la violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, nous défendons une solution politique négociée au conflit”, mais il n’a pas nié qu’il s’oppose aux sanctions imposées à Moscou par la Maison Blanche et la communauté internationale.

Pour renforcer l’influence de Moscou, Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, effectue en ce moment une tournée en Amérique latine. Après Caracas, il passera par Brasilia, La Havane et Managua. Après avoir rencontré Maduro, Lavrov a exigé, lors d’une conférence de presse, de contrer le “chantage” occidental : “Il est nécessaire d’unir nos forces pour contrer les tentatives de chantage et les pressions unilatérales illégales de l’Occident [contre la Russie et le Venezuela]”.

Avec cette absurdité, Lavrov cherche à séduire d’autres capitales du continent. Son objectif est d’injecter la vision de Poutine sur l’annexion de la Crimée et du Donbass ukrainien et de rechercher un soutien pour la demande de levée des sanctions internationales contre la Russie. Lavrov a affirmé que le Venezuela est “sans aucun doute l’un des partenaires les plus fidèles de la Russie” et que les relations bilatérales russo-vénézuéliennes seront renforcées pour vaincre les “pressions” américaines.

Cachant la vision paranoïaque de Poutine, selon laquelle l’OTAN est celle qui a lancé la guerre contre l’Ukraine, Lavrov a insisté : “Avec nos amis vénézuéliens, nous défendons le droit de chaque nation à développer son propre avenir sans ingérence, sans chantage de l’extérieur et aussi sans tentatives d’influence par des moyens illégitimes et par des sanctions”. Ivan Gil, un ministre maduriste, a répondu à ce que Lavrov attendait : que le Venezuela “condamne l’utilisation de sanctions contre le Venezuela ou contre la Fédération de Russie”.

Poutine a autorisé Lavrov à promettre le feu nucléaire à Lula. Lors de la conférence de presse, Lavrov a laissé entendre que la Russie pourrait aider le Brésil à se doter de centrales nucléaires “à des fins pacifiques”. “Aujourd’hui, nous parlons des domaines qui doivent être développés au profit de nos pays et de nos citoyens. Il s’agit avant tout d’énergie, en particulier de l’utilisation pacifique de l’énergie atomique. Ici, nous avons une bonne interaction et des perspectives (…), et l’utilisation pacifique de l’espace (…), ainsi que l’agriculture, la santé et la pharmacie”, a déclaré le ministre russe.

Un tel extrême montre que Poutine est également engagé dans une course contre la montre. Selon plusieurs chancelleries occidentales, les rivalités au sein du Kremlin se multiplient contre Poutine en raison de l’accumulation de ses échecs militaires en Ukraine. L’émergence d’un groupe de pays d’Amérique latine se soumettant aux diktats de Poutine et légitimant la violation russe de l’ordre mondial de 1945 et appelant à la levée des sanctions contre la Russie, sous prétexte d’un “retour de la démocratie” au Venezuela et en faveur de paix en Ukraine, renforcerait la position de Poutine et marquerait le retour de la doctrine hypnotique du non-alignement que l’URSS a utilisée avec tant de succès pendant la guerre froide.

Lula est prêt à assumer cette tâche. Mais le règne de Lula est aussi fragile : l’opposition n’exclut pas la possibilité de remettre Lula dans les cordes pour les crimes de corruption qu’il a commis et qui lui ont valu sa première condamnation en 2017 (1). Quelle option reste-t-il alors à Petro ? Va-t-il céder le leadership à Lula et suivre comme un subordonné cette manœuvre stratégique, au profit de la Russie et surtout de la Chine communiste ? Cela serait soutenu par la gauche internationale, mais générerait un grand rejet aux États-Unis, en Europe et en Asie. En Colombie, de larges secteurs verraient cette aventure comme un autre tournant suicidaire inacceptable qui éloignerait la Colombie de Washington et du monde civilisé.

© Eduardo Mackenzie (@eduardomackenz1) pour Dreuz.info. Toute reproduction interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

(1).- Le 12 juillet 2017, Lula a été condamné à neuf ans et six mois de prison pour corruption passive après avoir été reconnu coupable d’avoir accepté des pots-de-vin de 1,1 million de dollars de la part de l’entreprise de construction OAS, une accusation que l’ancien président nie. Lula a été emprisonné en 2018 et a passé 580 jours en prison. Mais en 2021, le Tribunal fédéral (STF) a révoqué ces peines.

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