Publié par Thierry Martin le 8 mai 2023

À la télé, ce samedi 6 mai, c’était « ICI LONDRES », sans les annonces personnelles qui intriguaient le jeune Philippe Joyaux. Je n’aime pas la blanquette de veau ; je répète : je n’aime pas la blanquette de veau. Le sacre de Charles III aura largement éclipsé que le dernier réac des modernes, le pape des lettres françaises qui se voulait anarchiste, l’autre écrivain médiatique avec Jean-Edern, venait de casser son fume-cigarette.

L’écrivain effranger, joyeux, l’œil qui frise, un brin moqueur, est-il en route pour le Paradis. Ira-t-il rejoindre son vieil ennemi, le borgne atrabilaire Jean-Edern Hallier avec qui il avait fondé Tel Quel ? Qui retrouve-t-on au Ciel ? A-t-il rendez-vous avec ce trublion qui avait écrit contre Giscard Lettre ouverte au colin froid en 1979 ; Bréviaire pour une jeunesse déracinée en 1982 que m’avait offert pour mon anniversaire la grand-mère de ma petite amie – avant d’écrire ce terrible pamphlet : L’Honneur perdu de François Mitterrand qu’il ne publiera qu’en1996, mort l’année suivante sur son vélo à Deauville en 1997, mais pas le même jour que Lady Diana ?Philippe Sollers, lui, adoubé dès son entrée en littérature par Mauriac et Aragon pour Une curieuse solitude n’est jamais sorti de l’ambiguïté… même si les révisions déchirantes ne lui ont jamais fait peur. Après la mort de Mao, en 1976, Tel Quel change de cap et prend fait et cause pour les États-Unis. L’auteur publie une tribune dans Le Monde pour fustiger non seulement le maoïsme mais aussi le marxisme.

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Depuis, la France moisie a eu le temps de devenir la France liquéfiée, une municipalité corrézienne avec ses querelles intestines loin de l’océan.

L’écrivain note le 24 mai 2007 dans Le Nouvel Observateur que les catholiques, avec leur messe et leur transsubstantiation, ne connaissent pas leur effarante singularité universelle. « Jean-Paul II a été une superstar inattendue ; Benoît XVI[1], avec son intériorité fervente et savante, commence à inquiéter sérieusement le spectacle de la dévastation globale. Il a déjà très mauvaise réputation. C’est parfait. »

« Qui lit encore ? » Désormais, l’état d’urgence pour Sollers dans sa « librairie » comme on parlait de celle de Montaigne, est de préserver l’Histoire, le latin et le grec, en faisant le gros dos parce que la liberté est à ce prix.

Paradis, texte sans ponctuation, sans majuscules et sans paragraphes publié en 1981, soulève d’emblée la question de l’interprétation. Aujourd’hui c’est tout Philippe Sollers qui est jeté en proie aux vivants pour reprendre l’expression sartrienne. Et Dieu sait si les woke veillent.

Paradis est lisible si…

Paradis, texte sans ponctuation, sans majuscules et sans paragraphes, n’est pas fait pour être lu, vous devez le psalmodier, le chantonner, le chuchoter. Ça se lit vite comme une vie qui défile avant de mourir dit-on. La petite musique sollersienne est déjà là.

« Paradis est lisible (et drôle, et percutant, et riche, et remuant des tas de choses dans toutes les directions – ce qui est le propre de la littérature), si vous rétablissez en vous-même, dans votre œil ou votre souffle, la ponctuation. […] De la vitesse de lecture, dépendent beaucoup de choses en littérature. La ponctuation, parfois, c’est comme un métronome bloqué ; défaites le corset, le sens explose » dira Roland Barthes. 

De cette écriture, Sollers a pu trouver un modèle dans le dolce stil nuovo de Dante, et plus particulièrement dans un vers du Purgatorio, chant 24 : « Je suis homme qui note, / quand Amour me souffle, et comme il dicte / au cœur, je vais signifiant. » L’idée de noter est primordiale ici tout comme l’est le sens intérieur qui en découle. Sollers retrouve ce style chez Rimbaud : « Vous ne pouvez pas lire Les Illuminations sans remarquer que sont rassemblées, dans un même mouvement harmonique, des notes. Savoir noter, c’est l’art suprême »

Joyce faisait également des notes. Inspiré par cette nouvelle trinité composée de Dante, Rimbaud et Joyce, Sollers invente la forme originale de Paradis qui l’autorise à « laisser parler le langage » et à l’écouter car, comme il l’explique dans La Divine Comédie, dans Paradis les notes créent un sens dans le cœur par une signification intérieure.

La psychanalyse est aussi très présente dans son œuvre comme dans sa vie. Il ne renoncera pas à l’ambivalence. Les séminaires de Lacan dont il écrivait, inventait le texte, en parlant, ont été décisif dans son écriture ainsi que son mariage avec la psychanalyste et linguiste Julia Kristeva, très renseignée sur l’intime des relations… Sans oublier l’importance de Roland Barthes qui écrira Sollers écrivain. L’écriture dans le sens de graphie les réunie tout comme la calligraphie chinoise.

Sollers affirme écrire tout le temps à partir du moment où “penser est écrire sans accessoire”, “donc si on pense on est en état d’écriture”.

A Bordeaux entre Montaigne et Montesquieu, le jeune Philippe découvre le Français, langue pensante. Tôt il s’intéresse aux femmes matures, du moins celles qui ont trente ans quand il n’en a que quinze. Ce sera son tropisme. Son fantasme sera la belle brune, « pédophelle » comme il le dit dans Le Point, en mars 2020, et pas forcément à « gros lolos » à l’inverse de ses petits camarades. Bien plus tard, il voue un “amour fou” à l’écrivain belge Dominique Rolin, de 23 ans son aînée. 

Le jeune Sollers, fils d’une famille d’industriels catholiques les Joyaux, gaullistes sociaux, anglophiles, abandonne ses études pour se consacrer à la littérature donc à la vie. Mais, avant toute chose, il troque son patronyme de Joyaux pour celui de Sollers, du latin “sollus” et “ars” (“tout entier art”), même s’il essaie de ne pas séparer son art de sa vie.

Contrairement au stupide slogan, il suggère « faites la guerre et l’amour », guerrier et amoureux, c’est la même chose, c’est la même activité, les femmes le savent très bien. L’écrivain fait la guerre, c’est un preux chevalier qui se défend. Qui a su se défendre saura attaquer. 

Philippe Sollers niera avoir jamais été “maoïste” mais, dans un livre d’entretiens avec Josyane Savigneau, le sinophile affirme : “Je persiste à dire (…) que cette révolution épouvantable fait que la Chine est désormais la première puissance mondiale”. 

« Après moi le déluge ! »

En mars 2020, il explique que dans son roman Désir son personnage principal, « fait sans cesse l’apologie de la Révolution française – dont la révolution féministe à laquelle nous assistons prend la suite. Il y aura beaucoup de dégâts collatéraux, des contorsions plus ou moins violentes. Comme disait Mao, la révolution n’est pas un dîner de gala. Mais il était temps, ce moment révolutionnaire aura beaucoup tardé : la Révolution française a posé la liberté générale du monde, mais il a fallu beaucoup de temps pour qu’on se préoccupe du soi-disant « deuxième sexe ».

Plus féministe que lui tu meurs. « Ce que je veux, c’est soutenir comme je l’ai toujours fait dans ma vie et dans mes livres la liberté féminine. Car, voyez-vous, elle m’arrange. »

« J’ai été un fanatique de Simone Veil défendant l’IVG à la tribune de l’Assemblée nationale. Vous imaginez le temps qu’il aura fallu pour avoir le mariage pour tous, la PMA, la GPA ? Tout ça est en cours. » Il ne donne pas le change, ça l’arrange.

« Après, est-ce que la planète sera encore habitable dans trente ans, est-ce que la révolution pourra continuer, c’est autre chose. Ça ne me rend pas mélancolique, il suffit de mourir et voilà. » « Après moi le déluge ! »

« Quatre-vingt-dix pour cent des femmes se plaignent d’avoir été sous pression pour subir un rapport sexuel. C’est énorme. Mais j’ajoute que 10%, c’est énorme aussi. Celles qui ne se plaignent pas forcément, tous mes romans en témoignent, je les ai rencontrées. J’ai publié Femmesen 1983. Une étude de terrain considérable. L’écrivain conserve précieusement dans son bureau de chez Gallimard, un exemplaire américain, Women, avec en haut de la couverture écrit « Anybody out for a good time should read Philippe Sollers » signé Philip Roth qu’il montre avec fierté. « Tout le monde devrait lire Philippe Sollers pour passer un bon moment ». En quatrième de couverture il poursuit : c’est le genre de clown intellectuel que nous ne produisons pas en Amérique : urbain, bestial, candide, effervescent, un éjaculateur irrépressible de sagesse burlesque, un maître d’une bienveillante malice, une sorte de Céline heureux, vivant et bénéfique. »

« Despentes est quelqu’un que je respecte comme écrivain, mais je l’ai trouvée trop vulgaire. Les révolutionnaires sont tranchants, pas vulgaires. » En 1998, Bernard Pivot a entre-temps reconverti « Apostrophes » en « Bouillon de culture ». L’auteur de Femmes écoute Viriginie Despentes évoquer son rapport complexe au désir masculin. Puis, après que l’écrivain écoféministe a affirmé que sous l’Ancien régime elle n’aurait jamais pu « apprendre à lire ou à écrire », il abandonne son mutisme : « Ça ne s’est pas arrangé depuis ». C’était ça Sollers, tout était dit, Comprenne qui pourra. Les happy few, toujours.

« Ça manque de style ! C’est très préoccupant quand même, parce que vous avez un mouvement qui peut très vite déboucher sur la censure, la dénonciation permanente. Regardez ce qui se passe avec les Mémoires de Woody Allen, que sa maison refuse de publier. » Ecouter Sollers, c’est déjà le lire.

Affaire Matzneff. Je me voyais déjà en garde à vue !

« Lors de ma convocation dans l’affaire Matzneff à Nanterre, je me voyais déjà en garde à vue ! Je suis reçu par la commissaire divisionnaire, Véronique, une femme charmante au demeurant. Je lui parle de Gide. « Oh non pas ça, c’est dégoûtant. » Sade ! « Ah non, quelle horreur. » C’était parfait ! Mais elle a compris que je la plaignais de faire ce boulot mal payé. Nanterre, c’est vraiment loin…

« Vous savez, c’est la force de la Pravda (il désigne un exemplaire du Monde sur son bureau). Il y a eu une enquête, remarquable d’ailleurs, de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin. Le lendemain,Antoine Gallimard a compris qu’il fallait retirer le livre des rayons. C’était souhaitable. D’ailleurs, Matzneff lui-même a trouvé que c’était plutôt normal. » Et en même temps, il a toujours su jusqu’où ne pas aller trop loin. Se mouiller, ma non troppo. « Je prends acte d’une façon de réagir à une pression énorme de l’opinion, » dira-t-il.

« Vous savez, ce que je trouve le plus misérable dans cette affaire, c’est de dire et d’écrire comme ça l’a été fait, notamment parÉlisabeth Roudinesco, que Matzneffn’avait aucun talent d’écrivain. C’est faux. Ce n’est pas un très grand écrivain, ce n’est pas Shakespeare. Mais, dire qu’il n’a aucun talent, c’est idiot. Ça, ça me choque.

« Mon point de vue en littérature n’est jamais moral. Vous connaissez la phrase de Pivot ? « Autrefois, la littérature primait sur la morale. Maintenant, c’est la morale qui prévaut sur la littérature. » La moraline, comme dit Nietzsche, m’est absente. À la moraline, aujourd’hui, on vous ajoute la culpabiline, qu’on vous fait boire à haute dose. Eh bien non, un innocent dans un monde coupable ne boit pas de la culpabiline ! L’époque où nous vivons, c’est ça : on est coincés entre la moraline et la culpabiline, précise l’éditeur des Carnets noirs de Matzneff.

« Ne mélangeons pas tout. Springora n’a pas été violée, elle a subi une emprise. » Son livre ? « C’est un très bon témoignage, qui d’ailleurs a enflammé tout de suite le marché. Il n’a pas à proprement parler de qualité littéraire, mais il faut le lire, pour savoir que le consentement est une notion qui peut être discutée. Vanessa Springora était sous emprise, mais, et elle le dit, elle était tout à fait consentante. Lui-même était très amoureux. Vous savez, il est très naïf, pour lui ce livre est une trahison. Là où Vanessa Springora est intéressante, c’est qu’au fond, et elle le dit, elle aurait pu vivre cette histoire s’il n’y avait pas eu le reste, les autres. Si elle avait été la seule, pourquoi pas ?

« Il faut lire d’une main, Le Consentement. Et de l’autre, ce que vous n’avez pas fait – et vous ne le ferez pas puisque le livre est retiré de la vente – La Prunelle de mes yeux, et le rapport extraordinairement minutieux et quotidien que Matzneff y fait de leur relation. Sans avoir lu les deux, vous ne pouvez pas comprendre. » Malheureusement, le dernier exemplaire qu’il possédait dans son bureau de chez Gallimard, il l’a prêté. À une femme, d’ailleurs.

Dans un article d’un numéro de l’Express daté du 1er au 7 mars 2001, consacré au « devoir de mémoire » concernant la libération sexuelle, Philippe Sollers rappelle déjà, à propos de la pétition éphébophile de 1977 incriminée, pétition signée notamment par Simone de Beauvoir et Françoise Dolto, et qu’il y avait « tellement de pétitions à cette époque-là qu’on ne faisait plus très attention à ce qui était écrit. » Toutefois, tient-il à préciser dès 2001, « certains aspects de la pétition sont complètement indéfendables. Aujourd’hui, je ne la signerais pas et je pèserais mes mots ».

Rentrez dans un café et regardez : il n’y a plus de conversation.

« Rentrez dans un café et regardez : il n’y a plus de conversation. Il n’y a plus de mémoire, non plus. On devrait apprendre des choses par cœur. Je vous le conseille. Au lieu de prendre des anxiolytiques, vous apprenez des poèmes de Baudelaire.

« J’ai un fils qui, tous les matins, me salue en disant : « Ah, voilà mon charmant papa ! » C’est ma réponse, elle est très modeste. Montaigne, mon compatriote, commence les Essais par cette formule extraordinaire : « Le bon père que Dieu me donna. » Qu’est-ce que ça veut dire ? Vous sortez ça sur un plateau de télévision, tout le monde s’en va. Voyez comme c’est bien articulé. Un type invraisemblable, Montaigne. Avec La Boétie. Et Montesquieu. EtMauriac, aussi – lisez le Bloc-notes, c’est une merveille de lucidité. »

Et parmi ses contemporains, depuis la mort de Roth, qui sauverait-il ? « Il y a Houellebecq! Excellent, Houellebecq ! Soumission est un livre tout à fait prophétique. C’est un regard aigu, un vrai mélancolique, lui, pour le coup. »

A la question, “si vous deviez mourir demain, que resterait-il de vous ?”, il réplique : “une caisse de livres”, ajoutant : “On se demandera comment on a pu se laisser prendre à l’image d’un Sollers aussi médiatique et désinvolte alors que c’est un travailleur acharné.” Dans cette caisse votre serviteur vous conseille deux livres :

  • Le Lys d’or, 1989. Simon Rouvray, quarante ans, professeur de chinois rencontre dans un magasin d’antiquités une richissime héritière aristocrate de vingt-huit ans, Reine. Il en tombe amoureux, elle se dérobe. Elle va bientôt lui demander d’écrire, à ses frais, sans rien cacher, le récit de sa vie et de leurs relations ambiguës. Psychanalyse inversée. Elle paiera, il racontera.
  • Et, Le Portrait du joueur publié en 1984, en exergue : Attaquez à découvert, mais soyez vainqueur en secret… Le grand jour et les ténèbres, l’apparent et le caché : voilà tout l’art. Sun Tse. Page 14 de l’édition de la NRF, musique Maestro : « Je lève les yeux. Mon refuge est parfait. Chambre et jardin. Les hauts acacias remuent doucement devant moi. Je sens les vignes tout autour, à cent mètres, comme un océan sanguin. C’est la fin de l’après-midi, le moment où le raisin chauffe une dernière fois sous le soleil fluide. J’ai donc fini par revenir ici. Après tout ce temps. Chez moi, en somme. Ou presque. L’une de mes sœurs m’a prêté la maison… Ni ferme, ni manoir, ni château ; chartreuse, ils appellent ça, repos, chasse, vendanges… Avec son drôle de nom musical anglais : Dowland… Je suis arrivé en voiture il y a deux heures… J’ai pris un bain, j’ai mis mon smoking pour moi seul, je me suis installé sous la glycine, pieds nus… Premier whisky, cigarettes… J’ai sorti ma machine à écrire, mon revolver, mes papiers : dossiers, lettres, cahiers et carnets… Vérifié si les malles étaient là, celles que j’ai demandé à Laure de me garder… Oui, deux grosses caisses remplies à craquer. Notre enfance aussi est tassée dedans, je suis sûr qu’elle n’a jamais jeté un coup d’œil… »

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Thierry Martin pour Dreuz.info.


[1] Philippe Sollers et Jean-Luc Marion sur “Jésus de Nazareth” de Benoît XVI

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