Publié par Pierre Lurçat le 26 mai 2023

A la veille de Shavouot, où le peuple Juif célèbre le don de la Torah, il n’est pas inutile de revenir sur le conflit identitaire profond qui divise actuellement la société israélienne, dont j’ai retracé ces dernières semaines différents aspects.

Je voudrais l’aborder ici sous un angle différent, celui de la conception de la loi. Comme je l’explique dans mon dernier livre Quelle démocratie pour Israël ? * la “Révolution constitutionnelle” menée dans les années 1990 par le juge Aharon Barak repose sur sa philosophie bien particulière du droit, que j’ai caractérisée comme une conception totalitaire et quasi-religieuse du droit.

Les manifestants qui défilent depuis des mois dans les rues des villes israéliennes se présentent comme les défenseurs de la « démocratie » et des libertés, face à une coalition qui défendrait selon eux des conceptions rétrogrades et liberticides. En réalité, la loi du Sinaï, la loi juive (halakha) et toute la culture juridique qui en découle sont, à de nombreux égards, plus justes, plus démocratiques et plus propices à la liberté que le droit laïc occidental.

Parmi les réactions suscitées par le projet de réforme judiciaire au sein du judaïsme de la diaspora, celle de Robert Badinter était particulièrement éloquente. L’ancien président du Conseil constitutionnel – devenu une icône du camp progressiste depuis l’abolition de la peine de mort – a en effet déclaré que la réforme allait « détruire » la Cour suprême et que celle-ci était le “sanctuaire” d’Israël. Au-delà de l’outrance du propos, qui trahit une ignorance manifeste des réalités israéliennes, cette comparaison est révélatrice. Ce que nous dit Badinter, en effet, c’est que la Cour suprême incarne à ses yeux – comme à ceux de dizaines de milliers d’autres Juifs en Israël et ailleurs – la dimension du sacré.

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« La loi est abstraite. Aujourd’hui le sanctuaire d’Israël, c’est la Cour suprême. Le peuple de la loi doit la préserver et il est interdit de toucher aux gardiens de la loi », explique encore Badinter. Cette conception est d’autant plus intéressante qu’elle exprime une vision très éloignée de la notion juive de la loi. Pour Badinter, comme pour son collègue Aharon Barak, la loi est une abstraction et le juge est le « gardien de la loi » (Badinter) ou le « gardien des valeurs » et de la démocratie (Barak). Une telle conception est en réalité radicalement opposée à la vision juive du droit. Dans la tradition hébraïque, en effet, la loi n’est pas une abstraction, mais une réalité bien concrète. Son origine transcendante n’en fait pas une pure abstraction, comme dans la philosophie kantienne, car « elle n’est pas dans les cieux » (לא בשמיים היא).

Commentant les premiers mots de la parashat Mishpatim, Rachi explique que le droit civil, tout comme les Dix Commandements lus précédemment, a été proclamé au Sinaï. « Et pourquoi les lois civiles font-elles immédiatement suite à celles relatives à l’autel ? Pour te dire que tu devras installer le Sanhédrin près du Sanctuaire… » Ce qui veut dire, en d’autres termes, que le droit positif est d’origine transcendante, tout comme la morale, et que la Cour suprême d’Israël devrait siéger près du Temple reconstruit. Ainsi, la loi du Sinaï est certes d’origine transcendante, mais les juges ne sont pas les « prêtres » et le Sanhedrin siège à côté du Temple mais pas en son sein. L’idée d’une Cour suprême (Sanhedrin) qui serait elle-même le Sanctuaire est contraire à la fois à l’idée juive d’une loi révélée et à la notion de séparation des pouvoirs intrinsèque au judaïsme.

En réalité, la loi du Sinaï et la totalité de l’édifice juridique construit par le peuple Juif au cours de sa longue histoire incarnent une notion du droit qui est non seulement plus juste (celle du Tsedek, c’est-à-dire un droit non séparé de la notion du juste et de la morale), mais aussi plus démocratique que la conception élitiste du droit d’Aharon Barak. Dans sa vision, en effet, le juge ne fait pas partie du commun des mortels. Il est de par sa fonction le seul habilité à lire, à interpréter et même à modifier la loi. Dans une telle conception, le peuple lui-même perd toute légitimité. Seule la loi est légitime.

Mais, à la différence de la Loi du Sinaï – qui a été donnée au peuple tout entier et que celui-ci est capable de comprendre et d’appliquer – aux yeux d’Aharon Barak, le juge est seul compétent pour comprendre la loi et la « dire » au peuple ignorant. Le juge est véritablement créateur de droit et il a le dernier mot en matière d’interprétation, d’application de la loi et même en matière de législation.

Dans la conception classique de la démocratie, qui est conforme à la tradition juive, la loi exprime la volonté populaire (Vox populi) et la souveraineté du peuple. Aux yeux d’Aharon Barak, au contraire, la loi reste l’apanage d’une minorité « éclairée », seule habilitée à la comprendre et à l’interpréter. La Loi révélée au Sinaï, au contraire, est accessible à tous, et chaque Juif est capable de la lire et de l’interpréter.

Hag Chavouot Saméah !

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Pierre Lurçat pour Dreuz.info.

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Mon dernier livre, Quelle démocratie pour Israël ?*, vient de paraître aux éditions L’éléphant. Il est disponible sur Amazon, Fnac, B.o.D et à la librairie du Foyer à Tel-Aviv.

Un livre politique qui se lit comme un roman policier”.

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