Publié par Abbé Alain René Arbez le 2 janvier 2024

L’abbé Antoine Guénée n’est pas très connu, malgré son envergure intellectuelle et spirituelle, son courage démonstratif. Il n’a pas hésité à contrer efficacement les déclarations anti-juives du célèbre Voltaire au 18ème siècle.

Beaucoup ignorent que le mouvement dit des « lumières » (si souvent exalté comme caution de la bien-pensance) a aussi ses zones d’ombre. On connaît les expressions d’humeur de Voltaire présenté comme un grand défenseur de la dignité humaine – ce qui est en partie vrai dans des cas précis – mais son ironie et sa mauvaise foi apparaissent crûment dans certains de ses écrits pamphlétaires appréciés des salons de son siècle. Ami de D’alembert et de tout un courant antireligieux, Voltaire a été en sérieuse querelle avec Jean Jacques Rousseau sur des bases différentes. Voltaire est un bourgeois ami des aristocrates, aimant paraître dans les derniers salons où l’on refait le monde, mais en attaquant frontalement l’institution catholique. Voltaire signe ses écrits avec le sigle « Ecr.l’inf. » ce qui veut dire : « Ecrasons l’infâme ». Le Genevois Jean Jacques Rousseau provient du peuple, il aime la nature, qu’il idéalise, et il ouvre la voie au romantisme. Madame De Stael, fille du ministre Necker, sera dans son manoir de Coppet (Vaud) ardente promotrice des « idées nouvelles » mais constamment partagée entre la posture de Voltaire et celle de Rousseau.

Certes Voltaire est un lettré philosophe qui s’intéresse aux doctrines. Il a beaucoup lu la Bible, semble-t-il, mais avec un regard négatif et un instinct de procureur à charge faisant feu de tout bois. Malgré l’aura dont Voltaire a été paré et qui est encore entretenue par les milieux laïcards style libre pensée, il est évident que le châtelain de Fernex est un antisémite assumé.

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Parmi ses prises de position sur le judaïsme et le christianisme, tous ses écrits vont dans la même direction : disqualifier la tradition juive afin de saper toute légitimité au christianisme. Il y a du marcionisme dans ce comportement, mais on peut aussi y retrouver une logique qui fut celle des nazis et celle des islamistes. L’entourage d’Hitler vouait une haine envers la tradition chrétienne considérée comme trop juive. De leur côté, les islamistes n’hésitent pas à prétendre que les chrétiens sont des juifs comme les autres, et qu’il faut en finir avec tous ces faussaires du message d’Allah.

Comment Voltaire dévoile-t-il sa « judenhass », sa détestation des juifs, courant de pensée qui se développera dans les siècles suivants pour aboutir à des systèmes de pensée antisémites ? Il reprend à son compte les accusations de D’Alembert, dans lequel il s’inscrit : « Juifs et chrétiens, rabbins et sorbonnistes, tous ces polissons consentent à se partager entre eux des sottises. Mais tous crient de concert haro sur le premier qui osera se moquer des sottises sur lesquelles ils s’accordent » (lettre de D’alembert à Voltaire, 1764)

Voltaire radicalise cette aversion, il l’essentialise, dans son « Dictionnaire philosophique » :

« Les juifs, ce peuple qui n’a jamais été ni puissant, ni savant, ni industrieux, ni agréable, ni spirituel, qui a été le plus détesté de tous les peuples… »  Voltaire va même jusqu’à en faire une horde de « sauvages qui copulent avec des animaux et se nourrissent de chair humaine ».

Dans ce Dictionnaire philosophique, Voltaire exprime une dérision systématique de l’histoire juive telle qu’il la lit dans la Bible. Il recourt à des raisonnements ironiques pour manifester sa mauvaise foi dans l’approche de la tradition hébraïque. En reprenant des séquences de l’Ecriture, il aboutit à les décrire comme « abomination ». Il qualifie l’hébreu de « détestable jargon », et les chants synagogaux de « détestable musique ». Mais la fixation principale de Voltaire se focalise sur le lien entre judaïsme et christianisme : « Ce peuple doit nous intéresser puisque nous tenons d’eux notre religion, plusieurs même de nos lois et de nos usages. Nous sommes, au fond, des juifs avec un prépuce ! »

Face à cette « philosophie » antijuive militante, qui trouve des complaisances dans les opinions publiques de l’époque, voici qu’apparaît un contradicteur apologète de premier plan : l’abbé Antoine Guenée (1717-1803).

Boursier ayant brillamment réussi ses études au Collège parisien des religieux Barnabites, Antoine Guenée, doté de diplômes, devient le meilleur spécialiste français du grec et de l’hébreu. Il enseigne à La Sorbonne (fondée au 13ème s. par l’abbé de Sorbon pour être un lieu d’études haut de gamme ouvert aux étudiants modestes). L’abbé Antoine Guenée est un enseignant très apprécié pour sa compétence dans les langues anciennes. Ses multiples écrits sur le judaïsme et les origines de la religion chrétienne font autorité dans l’Eglise.

Ses ouvrages seront traduits dans plusieurs langues. Le plus célèbre de ceux-ci est « Lettres de quelques juifs portugais, allemands et polonais à M. De Voltaire ». (1776)  Mais il a publié également : « Lettre du lévite Joseph ben Jonathan » (1765) « Lettre du rabbin Aaron Mathathaï » (1765) Mémoires sur la fertilité de la Judée (1771).

Pour dénoncer les attaques de Voltaire, l’abbé Antoine Guenée prend la défense des juifs, du judaïsme et de la Judée. Il récuse formellement l’accusation de peuple déicide avancée par le châtelain de Ferney. Certes, Voltaire a des connaissances mais il souffre d’insuffisances dans sa compréhension des textes bibliques, en grande partie en raison de ses présupposés idéologiques et de sa méconnaissance de la langue hébraïque.

Les arguments étayés et documentés du professeur de Sorbonne font mouche et l’opinion publique commence à se poser des questions sur la validité des thèses déconstructivistes de Voltaire. Lui-même ressent le vent du boulet et écrit à propos de l’abbé Guenée : « Le secrétaire juif nommé Guenée n’est pas sans esprit et sans connaissances. Mais il est malin comme un singe et il mord jusqu’au sang ! »

François Antoine Joan Mazure (1776-1828), un auteur critique littéraire offusqué par les postures de Voltaire, rapporte que la mise en cause de ses thèses par l’abbé a touché juste et a porté un coup sérieux au prestige du maître de Ferney. L’impact des « Lettres de quelques juifs » est réel dans le public cultivé et en 1804, le feuillet « le spectateur français » publie cet éloge : « Ces lettres sont la meilleure réfutation qui ait été faites des erreurs de Voltaire, et en dépit des philosophes, elles passeront à la postérité comme un chef d’œuvre de goût et de raisonnement »

Hélas, avec la montée de l’antisémitisme du 19ème siècle, le souvenir du courageux abbé Guenée ami des juifs va s’estomper, et l’icône Voltaire adulée par les disciples des « lumières » s’imposera dans la sphère laïque comme une figure intouchable.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Abbé Alain René Arbez, prêtre catholique, commission judéo-catholique de la conférence des évêques suisses et de la fédération suisse des communautés israélites, pour Dreuz.info.

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